[Pris en flag] L’étude fumeuse des cigarettiers pour annoncer un boum des clopes illégales

Décryptage
Benoît Gilles
24 Oct 2018 5

Dans son édition du 20 octobre, La Provence titrait sur les chiffres inquiétants de la revente de cigarettes illégales à Marseille. 55,1% des cigarettes fumées viendraient ainsi d'un marché parallèle. Problème, les données émanent des cigarettiers eux-mêmes. Et leur méthode de comptage apparaît peu fiable.

Un paquet que les enquêteurs de KPMG aurait pu ramasser, à Noailles. Photo : Clara Martot.

Un paquet que les enquêteurs de KPMG aurait pu ramasser, à Noailles. Photo : Clara Martot.

“À Marseille, 55 % des cigarettes ne proviennent pas des buralistes mais du marché parallèle”. Samedi 20 octobre, La Provence fait une nouvelle fois sa une sur le trafic de cigarettes avec en sous-titre cette donnée inquiétante. L’information est reprise dans l’article en pages intérieures avec cette précision en petits caractères en note de l’article : “Fournis par Imperial Brands, les chiffres publiés dans cet article sont issus de l’étude européenne commandée par les fabricants de tabac au cabinet KPMG et qui constitue le baromètre de la profession”.

Effectivement, l’article ne prend pas de filtre avec les chiffres que livre sa source, Hervé Natali, responsable des relations territoriales du groupe Imperial Brands, en charge de la lutte contre le tabac illégal pour le compte de la Seita, en clair, les cigarettiers. Et ceux-ci ont tout du chiffon rouge, susceptible de créer inquiétude et confusion : plus de la moitié des cigarettes seraient donc illégales puisque relevant d’un “marché parallèle”. Nous avons donc tenté de remonter le fil de cette statistique alarmante pour tenter de comprendre comment elle a été récoltée ou construite.

De fait, il existe très peu de données sur la consommation de cigarettes hors réseau commercial classique, laissant libre cours aux cigarettiers eux-mêmes qui font preuve d’un intense lobbying en la matière. La Seita et sa maison mère, Imperial tobaccos n’est pas en reste avec la création d’un site “Alerte trafic tabac” dédié à la communication plutôt musclée en mode “lanceur d’alerte”.

La curieuse méthode des paquets vides

Mais revenons au fameux chiffre marseillais. La méthode de KPMG est pour le moins originale : le cabinet comptabilise et analyse les paquets retrouvés dans la rue mais il refuse de dire combien à Marseille. Seulement saurons-nous par exemple que le cabinet en a prélevé 2400 en 2013 et 1600 en 2014 et 2015 à l’échelle de la région.

Outre la taille de l’échantillon, la méthode exclut de l’analyse tous les fumeurs qui jettent civiquement leur paquet à la poubelle… Sur le paquet ramassé, la présence ou non d’un logo, le timbre fiscal, la mention du pays de production permettent de spécifier s’il s’agit d’un paquet venant de chez un buraliste ou relevant du secteur informel.

Ce dernier a deux places fortes pour ce type de revente : Noailles et le marché aux puces aux Crottes. “Mais ces paquets ne sont pas ramassés que sur la Canebière, prévient Hervé Natali. L’étude prend en compte plusieurs sites dans la ville, au Nord, au Sud, à l’Est et au centre, pour avoir des éléments de comparaison et une vue globale sur la ville”.

Les cheap whites et les illicit whites

L’homme est très disert sur les différentes sortes de cigarettes illégales entre les “illicit whites” pour les cigarettes produites légalement dans un pays de “faible fiscalité” et ensuite entrées clandestinement sur le marché français ou les “cheap whites” pour des cigarettes soit produites à l’étranger, soit produites clandestinement en Europe ou dans les pays limitrophes. Les fameuses American legend, vendues sous le manteau à Noailles proviennent d’Algérie et des pays du Maghreb, seuls pays où elles sont vendues sur le marché légal.

En revanche, lors de notre entretien, il distille au compte-goutte les éléments sur la méthode employée par KPMG. Au bout de quelques relances, nous finissons par recevoir un tableau difficile à interpréter.

Marseille y apparaît effectivement en cinquième position derrière trois villes frontalières et Versailles, dont la présence est difficile à expliquer dans ce palmarès. Or, la question de la position des villes correspond à un des biais apparents de cette étude. Si les 55,1% des paquets ramassés sont effectivement vendus hors réseau de buralistes, elles peuvent venir d’autres sources que la contrebande de rue qu’Hervé Natali, présente comme sa cible principale, “dans une logique de protection du consommateur et du réseau de buralistes français”, affirme-t-il.

Elles peuvent venir de pays frontaliers où les clopes sont moins chères ou du duty free via le retour de voyageurs et des réseaux de revente amicale. Sans compter la part de cigarettes consommées par des touristes qui ont la désobligeance de jeter leur paquet sur la voie publique. Il n’est donc pas certain que toutes ces cigarettes soient des cigarettes de contrebande, ou pire contrefaites. Or, c’est bien la cible principale de la communication des cigarettiers.

Hervé Natali cite volontiers “la sciure, des fragments de pneus, et même des déjections animales…” comme preuve de la dangerosité des cigarettes contrefaites que l’on retrouve dans ces mêmes réseaux. Mais quelle part retrouve-t-on dans les chiffres marseillais ? Il faut insister un peu pour avoir une légende qui finit par arriver tardivement : “sur les 55,1 % de cigarettes non issues du réseau des buralistes marseillais : contrefaçon 1,2 % – illicit Whites 8,4 % – 90,4 % pour le reste”. La part de cigarettes contrefaites est donc très faible, les illicit whites peu présentes… Le très majoritaire “pour le reste” correspond à des cigarettes produites à l’étranger et entrées soit légalement, soit illégalement. À Marseille, il s’agirait principalement de l’Algérie.

Grande variabilité

Quant aux étranges variations d’une année sur l’autre (le taux chute de moitié entre fin 2015 et début 2016, puis progresse d’un coup fin 2017), Hervé Natali les explique par mail de façon un peu vaporeuse : “La fluctuation des données est très souvent liée à la fiscalité (plus 1 € au mois de mars dernier par exemple), mais également au démantèlement d’un ou plusieurs réseaux sans oublier le comportement des consommateurs (certains passent au vapotage et reprennent leurs habitudes de fumeurs par exemple)”.

Ce mode de défense renseigne sur les intentions cachées du représentant du cigarettier. Surfer sur la dénonciation de la contrebande pour mieux défendre son pré carré commercial, au nom “de la santé publique” notamment et, en critiquant la politique publique de hausse de prix, qui tirerait à la hausse les achats hors buralistes. “Mais le paquet à 10 euros en 2020, c’est déjà acté, il n’y a pas de lobbying à faire à ce sujet, plaide-t-il. En revanche, l’État devrait encourager le vapotage, moins nocif, comme alternative au tabac et accentuer la répression contre la contrebande et la contrefaçon”.

10,4 % des fumeurs pour l’étude Atlas

Sur ce dernier point, les cigarettiers ont l’avantage d’être les seuls à communiquer sur des chiffres nationaux, sur les volumes de cigarettes consommées. Les dernières données disponibles sont celle de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. Dans une étude annuelle, l’observatoire s’intéresse au mode d’approvisionnement des fumeurs français sous la forme d’un sondage réalisé par internet auprès de 12 000 personnes.

Elle est baptisée Atlas pour “Approvisionnement en tabac : lieux d’achats sollicités par les fumeurs français”. En 2016, peut-on y lire à propos de l’achat de vente hors circuit légal, “un fumeur sur dix déclare y avoir recours dans l’année, dont près de la moitié seulement une ou deux fois, accréditant l’idée d’une alternative au réseau buraliste occasionnelle et « opportuniste »”. Mais l’étude raisonne en proportion de fumeurs et non en quantité consommée.

Quant à l’étude Sun, financée par les cigarettiers, elle est décrite succinctement dans une note de l’OFDT : “La méthodologie est peu décrite et les résultats, de ce fait, contestables”. Mais, à cette critique, Hervé Natali a aussi une réponse toute trouvée : “Nous militons pour que l’État finance un audit indépendant de la consommation de cigarettes illicites. En attendant, les données de KPMG sont les seules disponibles”. C’est ce qu’on appelle créer un nuage de fumée.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


A la une

Mille logements et plusieurs tours pourraient pousser autour du Corbusier
Le bruit de la circulation du boulevard Michelet résonne jusqu'au pied de la Cité radieuse. L'unité d'habitation Le Corbusier classé au patrimoine de l'Unesco...
Sexisme en politique : dix élues marseillaises témoignent
Le 4 février dernier, le sénateur Rassemblement national Stéphane Ravier se lançait dans une attaque sexiste contre la conseillère municipale Europe écologie les verts...
Confortés par la justice, les opposants au PPP veulent un audit de toutes les écoles
Le 12 février sera marqué d'une croix rouge dans le calendrier des "anti-PPP". Architectes, instituteurs, parents d'élèves, professionnels du bâtiment, militants "attachés au service...
Pour le tribunal, le PPP des écoles nuit à l’intérêt des contribuables marseillais
Une scène peu familière aux affaires administratives, où les jugements sont d'ordinaire rendus par écrit. Ce mardi 12 février, l'annulation de la délibération municipale...
Pour soutenir le projet de grand hôpital privé, d’anciens patients démarchés par mail
C'est ce qui s'appelle mal tomber. Stéphane Mari connaît ça puisque c'est après une mauvaise chute en sport qu'il s'est retrouvé il y a...
Bruno Gilles et Sophie Camard s’essayent au débat des municipales avec un an d’avance
"Tu as peut-être les finalistes de la municipale sur ta photo... sur un malentendu !". La boutade est lancée par le sénateur LR Bruno Gilles,...

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire