Étang de Berre : une étude fait le lien entre pollution industrielle et risque sanitaire

Décryptage
Violette Artaud
26 Jan 2018 3

Air Paca, l’association de mesure de la qualité de l’air agréee par l’État, vient de publier une étude qui fait clairement le lien entre la pollution industrielle et certaines pathologies. Un lien qu’une enquête universitaire avait déjà mis au jour. Avec un train de retard, l'étude d'Air Paca constitue un petit pas vers une nouvelle prise de conscience des pouvoirs publics.

L'usine Arcelor de Fos-sur-Mer (Photo : Clémentine Vaysse)

L'usine Arcelor de Fos-sur-Mer (Photo : Clémentine Vaysse)

Enfin, une étude fait un lien entre la pollution atmosphérique industrielle du pourtour de l’étang de Berre et les risques sanitaires pour sa population. Depuis des années, plusieurs associations, riverains, voire chercheurs tentent d’alerter en vain sur la question. Rendue publique mercredi dans un communiqué conjoint de la préfecture, de l’Agence régionale de santé et d’Air PACA, cette étude s’attache à mettre en évidence les endroits où la présence de certains polluants pose des risques de santé publique pour les habitants. Les résultats sont les suivants : à Fos, Martigues et Berre, trois molécules liées à l’activité industrielle entraînent un risque pour la santé de la population en ce qui concerne certaines pathologies, dont le cancer notamment.

Cette étude, qui porte le nom de Scenarii, a été conduite par Air PACA, l’association de surveillance de la qualité de l’air agrée par le ministère de l’Environnement, sur 66 communes du pourtour de l’étang de Berre. L’association, qui a pris en compte 40 substances, s’est concentrée en grande majorité sur celles qui proviennent directement des sources de pollution industrielle. « Après avoir mesuré les émissions de ces polluants, nous avons fait des modélisations puis de nouvelles mesures de l’air ambiant pour mettre au point des cartes. Une fois ces cartes stabilisées, nous avons appliqué une méthodologie internationale pour faire le lien entre les résultats et le risque sanitaire », détaille Dominique Robin, le directeur d’Air PACA.

Seuil de vigilance dépassé

In fine, l’association a conclu que trois substances, qui proviennent directement de l’activité industrielle, induisent un « excès de risque » à Fos, Martigues et Berre. « Il s’agit du benzène, du 1,2-dichloroéthane et du 1,3-butadiène, précise Dominique Robin. Pour ces molécules, le risque est au-dessus de 10. Autrement dit, plus d’une personne sur 100 000″ peut être impactées, précise le directeur d’Air PACA. Un seuil dit « de vigilance ». De quelles maladies s’agit-il ? L’étude porte sur trois risques : les risques cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques, c’est-à-dire qui nuisent au système reproducteur.

Approche cumulée de l’étude Scenarii d’Air PACA.

Air Paca a aussi étudié le risque induit par le cumul de ces substances. « Nous ne sommes aujourd’hui pas capables de calculer précisément l’effet cocktail mais nous avons fait la somme des risques pris individuellement », reprend Dominique Robin. Les résultats sont inquiétants : « L’ensemble de la population de la zone d’étude est concernée par des dépassements du seuil de conformité. Trois secteurs présentent des niveaux de risques plus importants (Fos-sur-Mer, Martigues, Marignane-Berre et certains axes de transport) » peut-on lire dans la synthèse de l’étude.

Quid des particules très fines

L’étude Scenarii s’est aussi penchée sur les particules fines et rappelle leur forte présence ainsi que les risques qu’elles induisent sur la zone de l’étang de Berre. Mais elle ne prend pas compte les particules très fines, des molécules qui, du fait de leur taille, pénètrent plus profondément encore dans les voies respiratoires. « De fait, l’étude d’Air PACA est incomplète. Elle met en évidence la pollution industrielle, c’est sûr, mais il manque tout un volet, insiste Philippe Chamaret, le directeur de l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions, association fondée à l’initiative de l’intercommunalité Ouest Provence. L’étude d’Air Paca analyse très bien la pollution chimique, celle qui agit comme un poison dans le corps, mais qu’en est-il de la pollution physique, qui correspond à la taille des molécules ? ». En l’occurrence, Philippe Chamaret vise ces particules très fines sur lesquelles l’étude fait l’impasse. « Il n’existe à ce jour pas de seuil, pas de norme pour ces molécules. Nous avons commencé à les mesurer et nous allons poursuivre ces mesures, mais que faire de mesures sans seuil ? », justifie Dominique Robin.

Il y a un an, une étude intitulée Epseal et conduite par une équipe de chercheuses universitaires interdisciplinaire se penchait sur les effets sanitaires de la pollution mais avec une méthode basée sur des témoignages d’habitants. Elle concluait qu’à Fos et Port-Saint-Louis-du-Rhône, les habitants étaient plus de deux fois plus malades de cancers, de diabètes et d’asthme que la moyenne (lire notre article). A l’époque, l’étude a été décriée, notamment par l’Agence régionale de la santé, dont le directeur doutait de la crédibilité scientifique. « C’est du déclaratif, c’est du sentiment et ce n’est pas de la mesure rationnelle », avait-il réagi.

« L’étude ne fait pas de lien direct entre pathologie et pollution industrielle. Mais elle établit une forte présomption de ce lien », réajustait pour sa part Yolaine Ferrier, doctorante au CNRS et qui fait partie de l’équipe qui a mené cette étude. Après avoir douté de l’intérêt de cette étude l’ARS a finalement rencontré l’équipe et saisit l’agence nationale de santé publique « pour qu’elle en expertise les conclusions et la méthodologie ». Depuis, l’agence n’a pas communiqué sur ces résultats, que beaucoup attendent avec impatience… *Questionnée par Marsactu sur cette enquête, Murielle Andrieu, responsable du département santé environnement à l’ARS Paca a assuré que ces résultats allaient être connus « dans les semaines à venir ». Elle reconnait par ailleurs clairement que le pourtour de l’étang de Berre constitue « une zone inégalitaire pour la santé » par rapport à la majorité du territoire et que cela est « lié à l’environnement particulièrement impacté par l’industrie et le trafic routier et maritime ».

Coup de pied dans une porte enfoncée

« Cela fait des années qu’on demande une étude pour qu’on nous dise si oui ou non, vivre à Fos est dangereux », s’agite René Raimondi, le maire divers gauche de Fos-sur-Mer. Pour lui, l’étude d’Air Paca communiquée au public cette semaine n’est qu’un « coup de pied dans une porte déjà enfoncée. » « C’est mieux que rien. C’est peut-être le début d’un vrai travail. Mais il faut maintenant une vraie étude d’imprégnation de la pollution sur la population. Le cumul pose problème ? On le dit depuis les années 2000. Maintenant qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ?! », s’agace-t-il. Mais la ville de Fos n’a pas tout à fait attendu que l’Etat se mobilise sur la question. En 2015, l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions a lancé une enquête pour mesurer l’imprégnation de 50 substances dans le sang et les urines d’habitants tirés au sort. Les résultats de cette études devront être communiqué en mai prochain.

« Aujourd’hui, avec l’accès à l’information facilité, avec Epseal, la plupart d’entre nous peut se renseigner sur le sujet. La vraie question, c’est quand est-ce que tout le monde va se mettre autour de la table pour définir ensemble les objectifs ? Il faut mettre l’accent sur cette situation, sur cette zone, en gardant l’humilité de dire que nous ne pourrons pas tout traiter, conclut le directeur d’Air PACA. Jusqu’à présent, ce sont les réglementations qui portaient la dynamique. Il va falloir fonctionner différemment ». Reste à savoir si cette étude reconnue par l’État va enfin amorcer une prise de conscience de la part des industriels et des pouvoirs publics, respectivement responsables de la pollution et garants de la santé publique.

Dans leur communiqué commun, la préfecture, l’agence régionale de santé et Air PACA annoncent des mesures à venir : « En complément des actions de contrôle et d’inspection qu’elle effectue d’ores et déjà de façon régulière, la DREAL vient d’engager auprès d’une dizaine d’industriels du secteur de la chimie et de la pétrochimie une action spécifique visant à renforcer les objectifs de limitation, de réduction et de surveillance des émissions de composés organiques volatils (COV) ». Une prise de conscience qui, si elle arrive enfin, aura pris bien du retard.

*Réponse de l’ARS ajoutée le 26/01/2018

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