Pieds-noirs, le retour en Algérie

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Élodie Crézé
26 novembre 2012 10

Envoyée spéciale en Algérie. Cinquante ans après leur exil soudain, certains pieds-noirs réalisent un nouvel exode dans le temps. Le souvenir des files interminables, de l'anarchie régnant en attendant le bateau ou l'avion, des nuits passées dans un hangar avec un ou deux sacs pour seuls bagages, Raymond Aldeguer ne l'oubliera jamais. Lui-même pied-noir, il organise depuis des années des "retours" dans le cadre de l’association l’heureux tour. "Au départ, dans les années 70, on m’a ri au nez quand j’ai expliqué que je comptais ramener des pieds-noirs en Algérie. J’ai même reçu des menaces de mort de ceux qui votent extrême droite"

Marie-Rose et Clément Massot ont attendu longtemps avant de franchir le cap de ce que Clément Massot appelle "son pèlerinage". Venu une première fois en 1979 dans son pays natal, le couple Massot n'y est resté qu’une seule journée. "L’Algérie sortait du régime de Boumediene, les Algériens avaient peur de parler. Nous sommes repartis le soir même." Marie-Rose raconte, exaltée, le sourire accroché aux lèvres "lorsque j’ai dit que je retournais en Algérie, on m’a dit que j’étais folle. Mais, quand je suis arrivée à l’aéroport, je me suis dit enfin, je suis chez moi ! Tout comme lorsque je suis rentrée dans la maison de ma jeunesse, et que j’ai retrouvé le carrelage. Je peux mourir tranquille maintenant, je me sens mieux !"

"Elle a porté le deuil"

Les anecdotes émouvantes sur l'accueil des Algériens foisonnent. Alors que le couple a débarqué sans prévenir, dans le village de Hassiane Ettoual, autrefois appelé Fleurus, il ne se passe pas une seule journée sans qu'ils soient invités chez les uns ou les autres. "L'actuelle propriétaire de ma maison d'enfance m’a prise dans ses bras, a pleuré avec moi alors que je ne la connaissais pas. Lorsque j’ai dit en rigolant que j’avais été privée de pâtisseries durant toutes ces années, elle est allée m’en chercher. J’ai revue une vieille femme, une Algérienne qui était l’amie de ma mère. Quand je suis revenue la première fois et que je lui ai appris le décès de ma mère, elle s'est griffé le visage et a porté le deuil."

Raymond Aldeguer, visiblement ému ajoute : "L'un des souvenirs qui m'a poussé à continuer, c'est ce couple de pieds-noirs, invités à manger dans leur ancienne maison. La femme algérienne a amené la femme pied-noir dans une pièce au fond de la maison où une armoire avait été laissée à l'identique du temps de la colonisation, sans qu'un seul bibelot n'ait été déplacé. On aurait dit un musée, tout était dépoussiéré quotidiennement. Elle a dit "je savais qu'un jour vous reviendriez". Elle lui a donné un vase qui a été brisé à l'aéroport, comme s'il ne devait pas quitter l'Algérie".

Côté Algérien, l'écho résonne avec la même intensité, laissant croire, le temps d'un récit, à une possible réconciliation entre les deux peuples. Ameziane Ferhani, l'un des rédacteurs en chef du quotidien El Watan était issu d'une famille algéroise dite privilégiée, habitant dans le quartier chic de Belcourt, à majorité européenne. "J'ai assisté à des manifestations de solidarité entre Algériens et pieds-noirs. Une fois, mon père qui était instituteur a reçu une lettre de menace de mort de l'OAS. C'était des propos injurieux du genre "on sait que tu es un bougnoule, etc." Sans un mot, très calme, il a attrapé un stylo rouge et s'est mis à souligner toutes les fautes, puis il a noté, en bas de la feuille, 4/10. Eh bien c'est dans ce contexte tendu que nos voisins nous ont sauvé la vie. Ils ont alerté mon père qu'un colis suspect avait été déposé devant notre maison par l'OAS. C'était une bombe. Des années plus tard, j'ai accompagné une dame pied-noir dans la Casbah où elle vivait avant l'indépendance. J'ai servi d'interprète car la famille algérienne nouvellement propriétaire ne parlait pas français. C'était des gens très pauvres qui nous ont pourtant invités à manger un couscous. Là aussi, à la fin du repas, l'hôte a apporté à la vieille dame une boîte remplie de courrier qu'il avait conservé au cas où elle reviendrait."

Crédit : E.C. Certains pieds noirs ne reconnaissent pas les façades des bâtiments qui ont changé avec le temps.

Des déracinés

Youcef El Mecherfi est devenu guide local pour ces voyages mémoriels. Il était trop jeune au moment de la guerre d'Algérie pour bien en comprendre le sens. "A l'école on me racontait que tous les pieds-noirs étaient des grands colons, mais ça ne correspondait pas à ce que j'entendais chez moi à travers les récits de mes parents et de mes grands parents. A l'époque il n'y avait qu'une seule chaîne de télévision, on vivait une période d'endoctrinement. On appelait les pieds-noirs "les Français", c'était tous "les ennemis". Ceux que j'ai rencontrés, ceux qui reviennent ne sont pas les grands colons dont on me parlait, qui eux ne reviennent pas. Ce sont des gens qui ont réellement été déracinés et qui aiment cette terre."

Mais la mémoire de la guerre n'est jamais loin, elle affleure, assombrit les visages, ranimée parfois, par des crispations réciproques entre les deux rives, tel récemment, le bras d'honneur d'un sénateur mal élevé, Gérard Longuet. A l'évocation de cette période, les visages se ferment, les langues se dénouent, se mettent à énoncer des horreurs. Raymond Aldeguer s'emporte contre la violence de ses propres souvenirs, devant, sans, doute, l'impuissance éprouvée à cautériser les plaies. "Je ne raconte pas tous ces souvenirs atroces autour de moi, parce que sinon nous ne finirons jamais de compter nos morts. Ma démarche va à l'opposé de tout cela." Trace désuète du passé, la guerre d'indépendance redevient "les événements", au détour de la conversation. "A l’époque, on ne comprenait rien. Maintenant oui. Les Algériens ont eu raison. Ils étaient quand même exploités. On n’était pas égaux", affirme Marie-Rose Massot. Clément Massot précise : "on ne parlait pas de racisme à l’époque. On jouait ensemble, on allait à l’école ensemble. Mais on ne se mariait pas ensemble…"

Crédit E.C. Dans les rues d'Oran, les drapeaux rappellent les 50 ans de l'indépendance.

"Morts de peine"

Parfois on perçoit une frustration, palpable dans les récits des pieds-noirs, face à un changement de lieu, de certains bâtiments laissés à l'abandon ou totalement disparus pour laisser la place à d'autres, notamment face à la démographie galopante du pays. Certains ressentent une nostalgie face à un monde qui n'existe plus, qui a poursuivi sa marche sans eux. Une pincée d’amertume se décèle à peine, comme du givre finement déposé. On a déconseillé  au couple pied-noir de visiter le cimetière, anticipant leur déception à la vue des saccages, perpétrés durant la guerre civile. "Ce n’était pas un acte de vengeance contre les pieds-noirs. Les rebelles se planquaient là de l’armée parce que celle-ci n'y venait jamais", explique Raymond Aldeguer, soucieux de ne pas propager des idées erronées.

Et puis il y a ceux qui ne sont jamais revenus, rappelle Marie-Rose Massot. "Beaucoup sont morts de peine. Comme ma mère, qui ne cessait de dire comme une obsession "je veux retrouver mon matelas ! Quand nous sommes arrivés en France, nous nous sommes retrouvés à six ou huit dans un deux pièces. Je me suis dit "les Français ne nous aiment pas." Clément enchérit : "On se sent plus Algériens que Français". "Mon accent, je veux le garder", achève sa femme avec fierté, avant de s'en retourner vers la France, sa patrie bien malgré elle.

 

Pour la transparence que nous devons à nos lecteurs : c'est par le biais de l'association que nous nous sommes rendus en Algérie.

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commentaires

Commentaires

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  1. Picard

    Il est grand temps que la haine cesse des deux côtés, que chacun reconnaisse ses erreurs, en lisant ces témoignages on ne peut que ressentir l’émotion et la douleur de ces personnes, Algériennes, Françaises, déchirées…

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  2. Marius

    Il faut savoir que la première revendication des Algériens, dans les années trente, ne fut pas l’indépendance mais une vraie citoyenneté française.
    Il y eut peu de monde, en métropole comme en Algérie, pour la prendre au sérieux.

    Il faut aussi se souvenir que pendant la guerre, les Algériens encore prêts à devenir de vrais Français fournirent de nombreux soldats pour le débarquement en Provence et la Libération de la France.

    Notre-Dame de la Garde a été libérée par les tirailleurs algériens, qui ont laissé des morts sur les pentes de la colline.

    Et après la guerre, les soldats algériens démobilisés ne perçurent qu’un montant scandaleusement bas d’indemnité et pension militaire.

    Quand Charles de Gaulle voulut faire enfin des Algériens des citoyens « à part entière », comme il disait, c’était trop tard, les jeux étaient faits.

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  3. Marius

    Attention en citant de Gaulle, car à propos de l’Algérie il a beaucoup louvoyé, employé des ruses, dit tout et son contraire.

    On peut donc trouver tout ce qu’on souhaite dans ses déclarations.

    Ci-dessus je m’en tenais aux faits : de Gaulle a réellement cherché, pendant un an environ, à régler le problème en intégrant les Algériens à la République Française.

    Jusqu’au moment où il a compris que c’était trop tard.

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  4. ABDEL

    Bonjour,si toutefois des Pieds Noirs de l’Oranie veulent se rendre en Algérie,je me ferais le plaisir de les accompagner en organisant ensemble le voyage.Merci.

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  5. mick

    je suis retournée à Alger en 2012, maintenant je suis libérée de ces angoisses, il fallait que j’y retourne que je revoie ma terre oui ma terre car la France n’est pas mienne. Quel bonheur….et quel accueil, j’ai revu ma maison, mon école mon amie de lycée et mes tombes, celles de mes 2 grands père Français eux un Breton et un Corse, ils sont bien la bas car ils ont aimé cette terre qui n’était pas la leur. Depuis ce voyage je suis bien car tout est resté comme je l’avais laissé…..je pense y retourner toute ma jeunesse est dans ce pays….j’ai 70 ans

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  6. Anonyme

    les temps ont changé les mentalités aussi que les francais sachent que le peuple algerien a réellement souffert durant cette guerre et pourtant c’est notre pays est ce que les francais admettent que les allemand ou autre viennent occupé leur pays avec toutes les atrocités qu’a subit le peuple algerien a cette époque de grace soyez honnete et répondez courageusement surtout a vous les membres de cette organisation terroriste de l’époque mais malgré ca le peuple algeriens tjr courtois hospitalier nous n’avons rien oublier mais la page est tjr existante mais nous la retournons

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  7. gentiane

    Je suis à la recherche d’un voyage en Algérie organisé par des anciens de là-bas . Je suis moi-même née en Algérie , j’ai quitté ce pays à l’âge de 8 ans . J’en ai 60. J’aimerais revenir à Constantine . Si vous recherchez vous aussi ou êtes intéressés , merci de m’en faire part

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  8. Anonyme

    Qu’on nous laisse aimer l’Algérie et ses habitants tranquillement, librement ! La paix soit sur tous !

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  9. Josiane 1949

    Je suis retournée à Sidi-Bel-Abbès après 52 ans.Avec Raymond ,pour chauffeur-guide,une semaine en Algérie,ce ne fut que du bonheur,j’ai eu un accueil plus que chaleureux,toutes les portes m’ont été ouvertes,j’ai revu mon école, j’y suis entrée,je n’y croyais pas,j’ai marché sur les boulevards et dans les rues sans crainte.Le gardien du cimetière m’a aidée à retrouver la tombe de mon grand-père,je me sens mieux et suis prête à repartir.l’HISTOIRE est longue et mérite d’être connue…..

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  10. ANTOINETTE

    JE CHERCHE UN VOYAGE ORGANISER AVEC PIEDS NOIR SUR ALGER L ALMA CORSO FIGUIERPOUR MAI 2015

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