Labellisé quartier des créateurs, le Panier a gommé sa réputation sulfureuse pour devenir l’un des quartiers les plus prisés des touristes. Pourtant, derrière ses places pavées et ses boutiques de souvenirs, les îlots insalubres demeurent. Deux faces d’un même quartier qui s’observent de loin.

La rue du Panier est une ligne de démarcation. La plus ancienne voie du quartier, lui-même plus vieux quartier de Marseille, fait office de poste-frontière. Y déambuler, c’est retracer l’histoire du quartier. De là, on choisit le Panier que l’on veut voir. Le flambant neuf et le moins reluisant. Celui des habitants ancestraux et des touristes de passage, celui des galériens et des nouveaux arrivants.

Quartier d’accueil des vagues d’immigrations corse et italienne au XXe siècle, berceau du “Milieu” marseillais aussi, il est devenu l’un des plus touristiques de la ville. En 20 ans, galeries d’arts et ateliers d’artistes ont peu à peu remplacé les hôtels meublés et les troquets du coin. Ses ruelles “coupe-gorge”, longtemps redoutées, sont aujourd’hui réputées pour la multitude de graffitis qu’elles arborent.

Direction le milieu de la rue du Panier, côté mer. La Vieille Charité, entièrement rénovée dans les années 80, domine la place des Pistoles. Le renouveau du quartier est concentré là. « Nous voici donc en plein cœur du Vieux Marseille », annonce le haut parleur du petit train à un groupe d’américains installés à bord, casque-traducteur sur les oreilles. Ils débarquent tout juste de l’un des bateaux de croisière amarré 500 mètres plus loin, derrière la cathédrale de la Major. Le TGV puis les croisières et les compagnies aériennes low-cost ont tour à tour remis Marseille sur la carte touristique. Le tourisme y a explosé. « 2013 a été un vrai boom. L’ouverture du Mucem, la rénovation du Vieux-Port ont donné un vrai coup de neuf au quartier », se remémore Philippe, gérant du K, un salon de thé situé un peu plus haut dans la rue du Panier.

Le bruit des roulettes de valises indiquent bien souvent la présence de logements Airbnb.  (Image Marius Rivière).

L’affluence nouvelle bouleverse le quartier. « Tabac, presse, traiteur, boucherie, banque : il n’y a plus de commerces de proximité. On n’a plus que des magasins de souvenirs », déplore Line Broccolicchi, habitante du quartier depuis dix ans. La plupart des terrasses n’ouvrent plus que durant l’été. Le Panier est devenu un couche-tôt. Le week-end, passé 21 h 30 c’est rideau pour tout le quartier. Pour trouver un bar ouvert passé cette heure-ci, il faut se rendre place de Lenche, du côté du port. À la nuit tombée, les seuls sons que l’on perçoit de la rue sont ceux des minots du quartier testant l’acoustique de leur scooter et des valises à roulettes traînées par des touristes à la recherche de leur location.

Airbnbisation du quartier

En 10 ans, le nombre de logements loués sur les plateformes ont explosé. Combien d’appartements sont concernés ? Difficile à dire. « On en découvre tous les jours », soupire évasivement Lisette Narducci, maire des 2e et 3e arrondissements. Selon les données de l’observatoire Airbnb, créé par un élu bordelais, le site de la plateforme en répertoriait plus de 1000 pour le 2e arrondissement fin 2017, soit près de 8 % du parc immobilier. Une tendance toutefois semblable au 1er arrondissement voisin comme au 7e, dans une ville où l’offre a presque doublé au cours de l’année 2017. Du côté de la mairie, qui perçoit une taxe de séjour prélevée par l’entreprise californienne pour chaque nuit payée, impossible de donner un nombre précis. « Le danger, c’est que le Panier se transforme en quartier Airbnb, vidé de ses habitants », redoute Line Broccolicchi. Elle même loue parfois son appartement sur la plateforme. Énième contradiction pour un quartier qui n’en manque pas.

À bien y regarder, les offres Airbnb sont moins nombreuses de l’autre côté de la rue du Panier, côté terre. Rue du Poirier, les graffitis tapissent toujours les murs, mais les touristes, en revanche, se font plus rares. L’itinéraire « Le Vieux Marseille – Le Panier », recommandé dans le dépliant de l’office du tourisme évite soigneusement cette voie. Un couple de belges, l’ayant manifestement mal déchiffré, retourne sa carte dans tous les sens pour tenter de s’en échapper. Le quartier vitrine s’arrête ici. Façades pourries, étais de sécurité aux fenêtres, portes cadenassées, murs noircis : près d’un immeuble sur deux est condamné rue du Poirier. Le pâté de maison, dénommé îlot Abadie, est situé juste derrière l’hôtel Intercontinental, le plus luxueux de la ville.

Rénovation en pause

Voilà les derniers vestiges des taudis loués par « Papa » Sanchez, un marchand de sommeil, propriétaire de taudis loués à des montants astronomiques à des familles en situation de précarité, en particulier comoriennes. En 2003, il sera finalement condamné à 2 mois d’emprisonnement avec sursis et 100 000 euros d’amende. La rénovation de ce « Pole Abadie » est bel et bien programmée par la Soleam, société publique d’aménagement de la Ville et la métropole. Comme Marsactu l’expliquait en 2016, une première partie du secteur a déjà été rénovée et transformée en logements sociaux.

Une partie du Panier souffre de l’habitat indigne (Image : Marius Rivière).

Mais plusieurs immeubles autour de la rue du Poirier et de la montée des Accoules attendent, eux, toujours un hypothétique coup de truelle. Les permis de construire, datant pour certains de 2014, y sont encore affichés. Le Nouveau logis provençal, chargé de la rénovation du site par Marseille Aménagement est en conflit avec MDT, l’entreprise mandatée pour le chantier de rénovation de huit immeubles très dégradés. « On ne sait pas quand pourront reprendre les travaux », déplore Lisette Narducci, plus de deux ans après notre article.

Un « triangle d’or » aux neuf immeubles en péril

Le « triangle d’or ». Source : carte réalisée en 2014 par l’Agence d’urbanisme de l’agglomération de Marseille.

En dehors de l’îlot Abadie, aucune opération de réhabilitation n’est programmée au Panier, contrairement à Noailles, Belsunce ou la Belle de mai. Comme si les 16 ans du périmètre de restauration immobilière Panier – Vieille Charité, clôturé en 2009, avaient achevé la tâche. Ces dernières années, la municipalité a d’ailleurs érigé le Panier en « cœur du triangle d’or pour le tourisme » constitué par la rue de la République, le Vieux-Port et l’esplanade du J4. Plus récemment, il est bordé par la « voie historique » de Marseille qui relie le musée d’histoire au fort Saint-Jean.

« Les 2e et 3e arrondissements sont ceux qui bénéficient le moins des aides à la rénovation », fustige Lisette Narducci, en référence aux subventions pour les ravalements de façades, qui pullulent dans le centre-ville. « Rue Paradis, la mairie finance jusqu’à 50 % des travaux, alors qu’ici, c’est maximum 20 %. » Ancienne membre de la majorité de Jean-Claude Gaudin, elle a annoncé son départ en mai dernier pour cause de mésentente.

Les arrêtés de péril du quartier (voir notre carte interactive)

Rappel tangible de ses fractures, le Panier n’a pas été épargné par la vague d’arrêtés de péril et son lot d’évacuations après le drame de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018. Les numéros 26 et 30 de la Montée des Accoules sont condamnés depuis le 9 avril dernier. Rue du Puits Baussenque, une barrière empêche l’accès aux piétons comme aux voitures, la rénovation d’un immeuble en péril est en cours. Rue de la Porte Baussenque, le numéro 4 a la porte cadenassée, en péril lui aussi. Malgré une mainlevée partielle prise le 22 juillet, le bâtiment n’a pas fière allure.

« On a recensé environ 25 familles évacuées à cause d’immeubles dangereux », précise Isabelle Desobry, membre du Panier en Colère, un collectif d’habitants monté après la catastrophe. Dans les arrêtés mis en ligne par la mairie, on recense neuf immeubles du quartier. « Les politiques de la mairie se concentrent sur le visible. Les gens pensent que le quartier se gentrifie mais il suffit de pousser la porte d’entrée pour voir que les immeubles sont soit en Airbnb, soit dans un état catastrophique. »

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