[Nous, la politique] “Aucun parti ne comprend l’ampleur de l’urgence féministe”

Série
le 4 Mar 2022
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Jusqu'au premier tour de l'élection présidentielle, Marsactu part à la rencontre de citoyens pour sonder leur relation à la politique et aux politiques. Et offre à un groupe de personnes, liées entre elles par un centre d'intérêt, un milieu social, un combat, un lieu de vie... l'occasion de débattre. Pour cet épisode, Marsactu a discuté avec les colleuses aixoises, qui se battent pour rendre visible la cause féministe.

Marsactu a accompagné le groupe de colleuses féministes aixoises. (Photo : ABF)

Marsactu a accompagné le groupe de colleuses féministes aixoises. (Photo : ABF)

À la nuit tombée, cinq jeunes femmes se retrouvent devant l’Apple Store d’Aix-en-Provence. Toutes plus ou moins équipées. Certaines ont des pinceaux, des tupperwares remplis de colle artisanale. D’autres sortent des classeurs où sont minutieusement rangées des feuilles de papier blanc, sur lesquelles des lettres noires sont peintes. Les habituées ont même leurs habits dédiés. Elles sont là pour une chose : coller des slogans féministes sur les murs aixois.

“On n’est pas assez équipées pour se diviser en deux groupes”, souligne l’une des colleuses. “C’est pas grave, au moins on sera rapide”, déclare une autre. Ce topo fait, Audrey, 25 ans, prend les choses en mains : “On va se diriger vers les cinémas, il y a pleins de murs sympas pour coller. Est-ce que ça vous va ?” À force de coller plusieurs fois par semaine, les jeunes femmes repèrent les meilleurs murs : ceux sur lesquels il est facile de coller, à l’abri des caméras, mais visibles des passants.

À travers leurs collages sur l’égalité des sexes, contre les violences faites aux femmes et anticapitalistes, ces jeunes militantes féministes sont dans une démarche éminemment politique. Elles ont accepté que Marsactu les accompagne, le temps d’une session, afin de comprendre leur rapport à la politique.

Une action politique, loin des partis

À six semaines du premier tour, elles ne se font guère d’illusion, sur la place minime qu’occupera le féminisme, dans les programmes des candidats. Ce sont donc leurs sensibilités politiques et leur “devoir de citoyennes” qui les guideront aux urnes, à défaut de propositions en lien avec leur combat.

Pour Eva, venue coller pour la première fois ce jeudi soir, leur action “a une forte dimension politique. On revendique des idées et des concepts. C’est différent car on ne soutient pas une personne mais une idéologie. Alors que dans les élections présidentielles, c’est plus la personne, puis les valeurs derrière”, souligne la jeune femme.

La cause féministe devrait intégrer pleinement les combats politiques.

Eva

Aucune d’entre elles n’est ou n’a été engagée dans des partis politiques traditionnels. Bien que leurs actions ressemblent à celles des militants politiques, qui placardent régulièrement les affiches de leurs candidats, la colleuse aux cheveux roux et bonnet noir fait la distinction. “Ce sont deux combats différents, qui devraient être liés. La cause féministe devrait intégrer pleinement les combats politiques. Mais j’ai toujours différencié ces deux secteurs. À tort peut-être…”

Ama, 19 ans, met la première couche de colle. (Photo : ABF)

Quand on creuse un peu auprès des unes et des autres, le constat est sans appel : “Aucun parti ne comprend l’ampleur de la situation, de l’urgence féministe dans laquelle nous sommes”, résument-elles. Il y a bien quelques noms de candidats qui sortent : Philippe Poutou (NPA), Jean-Luc Mélenchon (LFI) ou encore Christiane Taubira quelques jours avant son retrait. “Clairement je vote pour les moins pires, se désole Audrey, en vapotant. Ils ont tous des casseroles au cul. On n’a plus envie de voter pour personne. C’est désespérant. On ne sait pas pour qui voter alors qu’on a des convictions politiques“. Son amie, Ama*, membre de la communauté LGBT et âgée de 19 ans, va plus loin : “On vote juste pour garder nos droits. Si on se retrouve avec un duel Macron/Zemmour au second tour, je sais que je vais voter pour quelqu’un qui a nommé un ministre de l’Intérieur soupçonné de choses horribles”, déclare-t-elle les larmes aux yeux. En effet, Gérald Darmanin est accusé de viol pour des faits datant de 2008. Dans cette affaire toujours en cours, le parquet de Paris a requis un non-lieu en janvier dernier.

“Quand on va coller, c’est comme si on libérait quelque chose”

Les militantes jettent leur dévolu sur un large mur, intact, au croisement de la rue Laroque et de la rue Cardinale. Décidé à l’unanimité, “Pourquoi papa a tué maman?” y sera apposé. “En plus on est juste à côté d’une école”, souligne Eva. Telle une armée, chacune a son rôle. L’une passe énergiquement un premier jet de colle, d’autres y placent les lettres, et une dernière se charge de repasser un coup de colle. À cela s’ajoute une personne en charge de faire le guet. Cinq minutes suffisent aux militantes. À chaque collage, les rôles changent. De sorte que toutes puissent se barbouiller les mains de colle, réalisée à base de farine et d’eau.

Pour pouvoir réaliser un dernier collage, les militantes rajoute un peu d’eau à leur colle artisanale, faite à partir d’eau et de farine.

“On a toutes a peu près les mêmes attentes, les mêmes envies, les mêmes bords politiques”, détaille une des colleuses, âgée de 21 ans. “Mais on n’en parle pas beaucoup et c’est pas plus mal, ajoute celle qui a rejoint le groupe en octobre dernier en arrivant à Aix. Quand on va coller, c’est comme si on libérait quelque chose. On a peut-être pas envie de rentrer dans des débats politiques… parce que c’est déjà très éprouvant pour certaines d’aller coller. Ça peut faire ressortir beaucoup de choses. Parfois c’est bien d’avoir des conversations légères.” Une sorte d’équilibre avec la lourdeur de leurs slogans.

Une femme au pouvoir, un espoir ?

Eva avait trouvé en Christiane Taubira une candidate à même de porter ses convictions : “Déjà parce que c’est une femme, et parce qu’elle est racisée. Et puis elle ne pourrait pas faire pire qu’un homme blanc, cisgenre [dont l’identité de genre correspond à son sexe génétique].” La jeune étudiante de 19 ans poursuit : “En plus elle est victime de sexisme. Donc ça la touche plus que les hommes qui se présentent à chaque élection.” 

Une femme au pouvoir, ça n’enlève pas que le pouvoir appartiendra toujours aux hommes.

Ama

Ama et Audrey ne partagent pas cet avis. “Les femmes en lice ne sont pas plus à même de défendre les droits des femmes, argumente Audrey. Surtout si les femmes en question sont Le Pen ou Pécresse.” Elle pousuit : “Aux États-Unis, ils ont eu un président noir. Et pourtant ça n’a pas fait baisser le racisme. Pire, ils ont élu Trump après. Bien sûr, avoir une femme au pouvoir, sur le symbole c’est cool… Mais ça n’enlève pas que le pouvoir appartiendra toujours aux hommes”, la coupe Ama.

Leur chemin se poursuit ce soir-là vers les facultés. Après avoir collé “1% des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation” dans le tunnel de l’avenue Robert-Schuman, les cinq étudiantes s’arrêtent devant un panneau d’affichage. Envahi non pas de slogans féministes, mais d’affiches du candidat Éric Zemmour. “Et bah voilà un bel endroit pour un de nos collages”, s’exclame Ama. “On lui a refait une beauté au Zemmour”, rigole l’une d’elles. “Et en plus c’est légal de coller ici !”, se réjouit une autre. Après avoir – non sans un certain plaisir – arraché les restes des affiches du candidat d’extrême-droite, les jeunes femmes se mettent à l’ouvrage. “Si tu forces, tu violes”, peut-on lire, désormais par-dessus les crânes de Zemmour.

Les militantes collent un slogan sur des affiches du polémiste. (Photo : ABF)

“L’égalité homme/femme, c’est une grande blague pour moi”

Relancées sur les politiques menées durant ce dernier quinquennat, elles ne montrent pas tendres sur le bilan du sortant : “L’égalité homme/femme, la grande cause du quinquennat, c’est pour moi une grande blague”, s’agace Eva. À l’évocation de Marlène Schiappa – ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes aujourd’hui chargée de la citoyenneté – et de ses actions, les deux jeunes femmes s’énervent. “Je suis triste, déclare Ama. Il y a une partie de moi qui veux soutenir toutes les femmes. Mais elle est complètement déconnectée de nous. Elle ne peut pas se revendiquer féministe.” “J’ai l’impression qu’on l’a mise là car c’était une femme. Et non pas pour ses compétences. Donc mettre des femmes pour mettre des femmes, si ça n’apporte rien, je suis contre”, s’exclame Audrey.

Le dernier collage de la soirée. (Photo : ABF)

Leur dernier collage ce jeudi-là, sur un muret près de la fac de droit, est simple et réclame l’égalité réelle.  Eva résume l’esprit des échanges sur la campagne à venir : ” “C’est que du show, renchérit Ama. On a juste envie qu’ils se taisent.” À cela, Audrey conclut : “Personnellement, je fais comme Adèle [Haenel, ndlr]. Quand je vois que le débat ne sert à rien, je me lève et je me casse.”

(*) Le prénom a été modifié à sa demande.

 

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