Noailles entre au musée avec ses habitants

Reportage
le 5 Nov 2021
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À l'occasion des commémorations du drame de la rue d'Aubagne, le musée d'Histoire de Marseille inaugure un nouvel espace pensé autour des effondrements de Noailles. Une façon de construire un patrimoine commun à partir d'un traumatisme partagé.

La réparation des maquettes, à la veille de l'inauguration d'une nouvelle séquence du musée d'histoire consacrée aux effondrements. Photo : B.G.

La réparation des maquettes, à la veille de l'inauguration d'une nouvelle séquence du musée d'histoire consacrée aux effondrements. Photo : B.G.

“Viens avec de la colle”. Laura Spica ne plaisante pas. La fondatrice de l’association Noailles debout a un pinceau à la main, le téléphone vissé à l’oreille et la migraine. “Trop de café…”, râle-t-elle. Depuis une semaine, cette habitante hyper-active s’échine à reconstruire son quartier. Pas Noailles en vrai. Ce travail démarre à peine et prendra des années. Mais, elle, est à pied d’œuvre auprès d’une maquette en balsa construite par des étudiants de l’école d’architecture, dans la foulée des effondrements de 2018. Avec son association, elle est en train de construire la séquence 13 du musée d’histoire de Marseille.

Ce vendredi, dans le cadre des commémorations du 5 novembre 2018, ces bouts de la ville si fragiles descendront de main en main de la place rebaptisée jusqu’au musée. À quelques heures de cette procession inédite, bénévoles, habitants, militants, jeunes du quartier ont transformé en ruche l’institution plutôt plan-plan en temps ordinaire. Ça colle, ça tord, ça rigole. “J’ai des ambitions de promoteurs, rigole Suzelle Roche dont les photos à 360° forment une des nouvelles pièces exposées. On se sent une vocation à la Néron qui va détruire la ville et reconstruire”.

Affiches et logo du mouvement militant, après les effondrements. (Photo : BG)

L’histoire de cette maquette qui sert de témoin entre l’histoire vécue et sa traduction muséale est en elle-même savoureuse. Laura Spica la raconte tout en recollant les fondations de la rue de l’Arc. “Après le 5 novembre, l’école d’architecture a mis en place une promotion d’étudiants qui devaient construire leur travail autour de l’habitat du centre-ville à partir de Noailles”. La première tâche de cette promotion a été de réaliser cette maquette en 14 morceaux du quartier. On y voit tout, des pas de porte au dénivelé des rues, afin de servir de support aux projets de fin d’étude des élèves architectes. “J’étais invitée à la soutenance et j’ai découvert cette maquette entre Laure-Agnès Caradec et Sabine Bernasconi”, deux élues de la majorité Gaudin, se remémore-t-elle. Il faudra attendre plusieurs mois pour la voir ressurgir comme un esquif qui ne veut pas sombrer.

Chantier d’insertion patrimonial

Dans le grand hall qui sert d’entrée au musée, Toufik colle les murs d’une maison pour tenter de finir la maquette à temps. Avec Chem’s, un autre minot d’en-ville, il participe au projet à travers un chantier d’insertion en collaboration avec l’Addap 13. Il connaît déjà toutes les séquences du musée d’histoire qu’il a découvert au cours de ce projet. “Au début, j’étais choqué, pour moi, c’était pas du travail, pas un chantier, raconte le grand gaillard de 21 ans, éternel sourire aux lèvres. Quand j’ai vu la maquette et ce qui restait à faire, j’ai dit “voilà, ça c’est un chantier”.

Laura Spica, fondatrice de Noailles debout, porte une des maquettes. (Photo : Jean De Peña / Noailles debout)

Cette maquette était oubliée dans les tréfonds des réserves muséales. “Elle avait fini par échouer à la mairie de secteur du 1/7, raconte Fabrice Denise, le conservateur. Un jour, j’ai eu un coup de fil pour me proposer de la récupérer. J’ai découvert un objet informe, un peu abîmé”. Dans le cadre du partenariat avec Noailles debout, elle a donc ressurgi. “Et elle reprend tout son sens puisqu’elle va circuler dans le quartier avant de se poser au musée”, reprend le conservateur.

En 2019, un premier musée rue du Musée

Les militants ont poussé une première fois la porte du musée d’Histoire de la Ville à l’occasion des journées du patrimoine 2019. Une poignée d’associatifs, d’habitants et de délogés avec Laura Spica comme boule d’énergie motrice, fabrique en quelques jours et deux nuits blanches une exposition installée rue du Musée, la bien nommée. Elle rend compte, à partir d’objets communs liés aux effondrements et à la flambée de délogements, du traumatisme et de la violence que constitue le mal-logement.

Un des exemples d’objets choisis pour être exposés en 2019. (Photo : BG)

On y trouve les cabas des délogés, une chaîne et un cadenas qui ferment les immeubles frappés d’arrêtés, un immeuble en carton qui sert lors des manifs ou même le souvenir d’une vue depuis un balcon. “À la fin de cette exposition, rue du Musée, nous nous sommes rendus en procession jusqu’au musée pour confier l’objet que nous avions choisi tous ensemble”. Ce jour-là, cette lourde chaîne est donc entrée la première dans la collection permanente du musée d’histoire. Ce jeudi, une agent de la Ville vient même lui donner un coup de chiffon alors que le chantier de l’installation se poursuit autour d’elle. Elle a entretemps servi de lien entre les institutions et les habitants.

La chaîne, premier objet entré au musée en témoignage des effondrements. Photo : BG

“À force de se fréquenter, de se connaître, cela nous a motivés pour aller plus loin, dans un projet très inclusif dont on présente demain le point de départ”, explique Fabrice Denise. Les parties prenantes du projet parlent de “point zéro” ou de “kilomètre zéro” pour ce projet qui démarre. “C’est intéressant parce que nous sommes ici au point zéro de la Ville, là où elle commence avec le port antique, mais qui dans sa forme-même est un déni de sa propre histoire, sourit Julie De Muer, de l’association Hôtel du Nord, dont le travail, une spirale très symbolique, occupe un pan de mur. Cela devient le point zéro d’une expérience entre les habitants et institutions pour tisser une histoire commune”.

Le “premier acte” d’un projet terra incognita

Le directeur reconnaît volontiers que l’expérience est une terra incognita. “C’est le premier acte qui prend place pour un projet qui en comprendra quatre autres. Je n’en sais pas plus. Mais c’est aussi important cette sobriété, cette modestie. Cela laisse le temps de construire ensemble le sens d’un patrimoine”, résume-t-il, ravi de se faire bousculer.

En octobre dernier, nous avons présenté au conseil municipal une convention avec Noailles debout, explique Jean-Marc Coppola, adjoint à la culture. L’idée est de construire un contenu muséal à partir de l’histoire contemporaine, celle qui est vécue par les gens. Cela évite toute tentation de révisionnisme et cela montre que le musée est un lieu vivant“.

Des bénévoles s’échinent à recoller un des pans de maquettes de Noailles. (Photo : BG)

Toujours dans le grand hall, les agents de sécurité viennent s’enquérir de l’avancée du projet, demandent de remettre les masques alors que les visiteurs passent au milieu du chantier. Des affiches et des bâches tenues lors des manifs marquent l’entrée, côté galerie marchande du musée. C’est à cet endroit que la maquette doit être posée.

Un peu plus loin, sur une mezzanine, se concentre l’essentiel du travail : on y trouve un mur entier couvert d’arrêtés de péril, des écrans où s’affichent des images des effondrements, des paroles de délogés et des clichés de manifestation. Tout ceci forme un tout cohérent, qui doit évoluer en même temps que cheminent ensemble les habitants et le musée. Dotée d’un petit budget et désormais d’un local, Noailles debout se donne pour ambition de construire un patrimoine commun, à partir du vide laissé par la disparition de huit habitants.

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Commentaires

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  1. MarsKaa MarsKaa

    Merci pour cette enquête et cet état chiffré de la situation.

    Passant tous les jours à pieds devant des immeubles fissurés, dont les fissures avancent pour certains, relativement loin des quartiers habituellement cités, je me demande toujours si la municipalité a fait un état des lieux exhaustif sur le terrain, ou si elle ne fonctionne que sur signalement (de qui ?).

    Je me demande aussi à chaque fois si je dois faire un signalement (à qui ? Allo mairie ?)
    Avec à l’esprit les conséquences d’une évacuation pour les habitants, et le sentiment de me mêler de ce qui ne me regarde pas, de provoquer potentiellement le malheur des gens.

    Tout en pensant aux dangers d’un effondrement sur une rue passante.

    Quand il pleut fort, je fais un détour. Avec un sentiment très désagréable.

    Est-il possible que certains immeubles visiblement abîmés dans leur structure soient passés sous les radars ?

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    • MarsKaa MarsKaa

      Desolé, commentaire en rapport avec l’autre article du jour. Erreur de manipulation.

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Faire entrer au musée Noailles, le 5 Novembre, ses habitants, par la créativité et le dynamisme, avoir récupéré et faire vivre cette maquette,
    quelle belle idée, un bel hommage !

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  3. Eloguide Eloguide

    Très belle démarche pour co construire avec les habitants de Noailles un pan de l’histoire contemporaine de la ville. Super initiative, hâte de voir le résultat au musée!

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