N°63 rue d’Aubagne, symbole de l’inefficacité municipale contre l’habitat indigne

Décryptage
Benoît Gilles
6 Nov 2018 29

Les immeubles qui se sont effondrés ce lundi matin étaient repérés depuis longtemps comme dégradés. Ils sont le symbole de l'inefficacité de l'action municipale dans la lutte contre l'habitat indigne en centre-ville.

Les équipes de secours face à l'amas de gravats, ce lundi. Photo : Guillaume Origoni.

Les équipes de secours face à l'amas de gravats, ce lundi. Photo : Guillaume Origoni.

C’est donc la pluie. Les intempéries répétés qui expliquent la chute de deux, puis trois immeubles, lundi matin, rue d’Aubagne. C’est en tout cas ce que la Ville avance quelques heures plus tard dans un communiqué : “Ce dramatique accident pourrait être dû aux fortes pluies qui se sont abattues sur Marseille ces derniers jours”. Une fois finis le lent travail de recherche des possibles victimes et le déblaiement des gravats, l’enquête le dira peut-être.

Depuis longtemps ces deux immeubles étaient repérés comme présentant un habitat très dégradé. Si le 65 était une copropriété privée, régulièrement visée par des arrêtés de péril, le 63 était lui propriété publique. En cela, il est un symbole de l’incapacité publique à agir.

Sans caractère prémonitoire, Marsactu avait déjà écrit sur cet immeuble dans le cadre d’une série d’articles consacrée à la lente rénovation de ce quartier central, populaire et pauvre (lire notre dossier). À l’époque, le 63 de la rue d’Aubagne présentait en façade les bâches en berne de Marseille Habitat, société d’économie mixte et satellite de la Ville en charge notamment de la lutte contre ce type d’habitat dit indigne. Ces bâches bleues étaient censées être le symbole de l’action de la Ville dans l’éradication de l’habitat indigne. Elles sont devenues le signe du contraire.

À Noailles, 48 % d’immeubles “indécents ou dégradés”

Dans des documents rendus publics en janvier 2018, par la Soleam dans le cadre de la rénovation du quartier Noailles, l’habitat indécent ou dégradé était évalué à 48 % des immeubles. 20,5 % d’entre eux présentent des présomptions de péril ou d’insalubrité. Parmi ceux-ci, huit font partie du même pâté de maisons dont le 63 et 67, effondrés ce lundi. Le 65 étant cantonné à la seule indécence du logement.

En rouge sombre, les immeubles avec présomption de péril ou d’insalubrité. En orange, ceux présentant un risque de logement indécent. Le 65 est classé dans cette catégorie.

En 2016, dans les semaines suivant la parution de nos articles, les bâches bleues avaient disparu. Et rien n’a changé depuis. La seule avancée a été l’annonce de la réalisation prochaine d’une crèche de dix berceaux au rez-de-chaussée des numéros 61 et 63. Une annonce suivie d’aucune action concrète. Pour justifier cette inertie, la Ville met en avant les difficultés d’action dans l’habitat privé. Et, notamment, celles du numéro 65 voisin, lui aussi disparu dans la poussière et les gravats.

“Nous nous sommes associés à une procédure judiciaire lancée par les propriétaires du 67 au sujet du 65 qui menaçait nos immeubles, explique Arlette Fructus, adjointe au maire en charge de la rénovation urbaine et du logement et présidente de Marseille habitat. Nous étions dans l’attente d’une réponse sur cette procédure. S’il y a un problème structurel, nous ne pouvons pas nous lancer dans de la réhabilitation lourde.”

Le n° 63, un parmi 500

N° 65 ou n°63… L’enquête dira peut-être lequel des deux a entraîné l’autre dans sa chute. Suite à un arrêté de péril, en 2006, la Ville a inscrit le n°63 dans la liste des 500 immeubles visés par le plan d’éradication de l’habitat indigne (EHI) et confiés à deux opérateurs, Urbanis et Marseille Habitat. C’est ce dernier qui a donc pris en charge cet immeuble.

En réalité, seule la sécurisation de la façade a été réalisée pour éviter que des blocs ne s’en détachent. En parallèle, Marseille habitat s’est porté acquéreur de ce bien. “En 2012, nous avons demandé une déclaration de carence pour faciliter les expropriations et, en parallèle, avons lancé des procédures d’acquisition à l’amiable”, reprend Arlette Fructus. Une fois la propriété acquise début 2017, le projet était donc de réaliser une crèche au rez-de-chaussée et des logements sociaux dans les étages en rattachant le 63 à l’immeuble voisin, n°61, déjà propriété de Marseille Habitat dans le cadre du même plan.

“Le danger de l’immeuble du 63, propriété de la Ville de Marseille, est connu depuis des années. C’est le troisième immeuble insalubre qui s’effondre dans le 1er arrondissement depuis 5 ans”, répond l’association Un centre-ville pour tous qui suit la rénovation du centre ancien depuis 20 ans. Cette dernière fustige dans un communiqué l’action de la Ville : “Au pouvoir depuis 25 ans, la municipalité Gaudin refuse obstinément une rénovation au profit des habitants, la lutte contre l’habitat dégradé et les marchands de sommeil, et la production de logement social pour les familles modestes qui y vivent”.

Le projet Noailles remis à plus tard

Avec la réalisation d’un centre social, quelques mètres plus bas (lire notre article), cette crèche devait être le premier signe concret de la mise en œuvre du projet Noailles, porté par la Soleam dans le cadre de l’opération “Grand centre-ville”. Lancé en 2014, ce projet global, des espaces publics à la circulation, en passant par l’habitat, est au point mort. La plupart des opérations qui étaient inscrites dans le plan-guide de cette rénovation ont été renvoyées au prochain mandat (lire notre article).

L’action sur l’habitat dégradé est ainsi suspendue à une nouvelle étude diligentée par la métropole dans le cadre des projets du nouveau programme national de rénovation urbaine. Elle doit rendre ses conclusions d’ici 2020. Sur place, le ministre du logement Julien Denormandie a rappelé qu’il faisait de la lutte contre l’habitat indigne une priorité : “Le problème est pris à bras le corps et j’ai moi-même annoncé ici un plan de 3 milliards d’euros pour remédier à l’habitat indigne dans les copropriétés”. S’il visait explicitement cinq grandes copropriétés en “priorité nationale”, le grand plan national ne dit rien des petites copropriétés du centre-ville de Marseille, pourtant ciblé comme une priorité depuis des lustres.

Rénovation immobilière à moitié faite

Ce vaste plan de rénovation porté par la Soleam est loin d’être le premier. Avant cela, le quartier a été l’objet d’une opération programmée d’amélioration de l’habitat (OPAH) et d’un périmètre de restauration immobilière permettant aux propriétaires de déduire sur leurs impôts le montant des travaux de rénovation. Ces opérations portées par la société d’économie mixte Marseille aménagement ont débuté en 2001. Elles ont concerné 152 immeubles dont la moitié ont été réellement traités à la clôture de l’opération en 2009.

En revanche, le bilan comptable du PRI n’a jamais été communiqué puisque le ministère des finances ne publie pas de bilan des défiscalisations réalisés dans ce cadre. Près de dix ans plus tard, la Soleam a pris la suite, et évalue à 11 % le nombre d’immeubles en bon état dans le quartier. Pour ce qui est des logements sociaux, elle en décompte 5 %.

Quant au bilan des concessions du plan d’éradication de l’habitat indigne, Arlette Fructus  l’évalue à 350 immeubles traités sur les 500 visés initialement. Mais ce chiffre mêle les incitations sous formes de subventions et les interventions plus lourdes avec expropriation.

Après 17 ans d’action sur le logement dans le centre ancien, l’urgence est toujours là. En 2015, le rapport réalisé par Christian Nicol pour le ministère du logement estimait à 35 % la part de logements potentiellement indignes dans les arrondissements centraux. Quant aux effets des politiques mises en place depuis près de 20 ans, il jugeait leur effet “marginal”. Aujourd’hui, cette difficulté d’agir a pris la forme d’un tragique fait divers.

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