Mohamed Abbassi, sauveur téléguidé des McDo marseillais

Enquête
Violette Artaud
19 Sep 2018 7

Très proche de la direction de McDonald's France, Mohamed Abbassi s'est posé en repreneur miracle du fast-food de Saint-Barthélémy tout en tentant d'opposer les salariés et leur représentant syndical. Retour sur le parcours d'un entrepreneur qui pèse 28 millions d'euros de chiffre d'affaires dans le département.

Un patron “aux méthodes mafieuses” pour certains, un très gentil monsieur” pour d’autres. Mohamed Abbassi, repreneur de cinq restaurants McDonald’s de Jean-Pierre Brochiero, avec 13 restaurants en poche, est le plus important franchisé McDo de la région marseillaise. Pris dans un très médiatique conflit social alors qu’il se trouve en pleine ascension, ce dernier, qui aura 50 ans jeudi, a, il y a peu, radicalement changé de stratégie pour tenté de redorer son image.

D’abord, en passant du silence à la volonté de se faire entendre : depuis la semaine dernière, Mohamed Abbassi répond enfin aux journalistes. Ensuite, en proposant ce vendredi de reprendre le restaurant de Saint-Barthélémy, foyer de la contestation sociale qui, dans cette reprise, devait initialement changer de tête pour devenir un fast-food asiatique avant que la justice ne stoppe la transformation. Le tout, chapeauté de près par McDonald’s France. Qui est Mohamed Abbassi ? Celui qui se définit comme un“entrepreneur indépendant”, n’en est pas à une contradiction près.

Un “entrepreneur indépendant”, bien bordé par McDo

La semaine dernière, un attaché de presse “responsables de la communication de McDonald’s et de ses franchisés” a proposé à plusieurs médias un entretien avec Mohamed Abbassi. En mode communication, le patron ? “Exactement”, répond sans détour celui qui détient désormais 13 restaurants McDo dans la région marseillaise. “Il y a beaucoup de choses à éclaircir et à remettre en contexte. J’ai finalement décidé qu’il fallait faire baisser la tension et entrer dans une démarche de dialogue. Notre seul tort est peut-être de nous être réveillés trop tard”.

Si Mohamed Abbassi emploie la première personne du pluriel, c’est sûrement parce que, a minima en terme de communication, McDo France est derrière lui. Au sens figuré comme au sens propre du terme. Pour cette première interview, l’attaché de presse de l’agence Havas, qui a mis en relation Mohamed Abbassi et Marsactu, restera au bout du fil tout au long de l’entretien téléphonique. “Pour faciliter le travail des journalistes”, justifie le communicant. Mais à part cela, Mohamed Abbassi l’assure, il est “un entrepreneur indépendant, qui prend les risques seul, a fait le choix de se lancer dans l’aventure, a investi, racheté un premier restaurant, puis un autre… Bref, le schéma classique d’un entrepreneur.” Même s’il explique “avoir peut-être plus de facilité que quelqu’un d’externe pour développer le marché et pérenniser l’activité.”

En effet, l’histoire de Mohamed Abbassi avec McDo a démarré dans les années 1990, où il était assistant de direction à Paris. Il acquiert sa première franchise en 2004. Avant cela, Mohamed Abbassi explique avoir été syndiqué CFE-CGC, et avoir participé à la structuration de McDo France, celle qui délivre aujourd’hui les franchises. Bref, un entrepreneur “indépendant”, qui a grandi dans le giron McDo. Son chiffre d’affaires a atteint 28 millions d’euros en 2017, selon les chiffres du cabinet Technologia missionné par le comité d’entreprise.

La volte-face

Jeudi dernier, Mohamed Abbassi affirmait donc et sans hésitation avoir fait le choix de ne pas reprendre le restaurant de Saint-Bathélémy, “qui représente 80 % des pertes du groupe de monsieur Brochiero” et ferait prendre “un trop grand risque pour le reste de [s]on groupe.” “C’est un choix économique qui va de la responsabilité d’un chef d’entreprise”, ajoutait le patron qui, dès le lendemain, a radicalement changé de discours.

“Des gens que je connais, qui vivent dans le quartier, m’ont fait part de la situation de détresse dans laquelle se trouvaient certains salariés. Je crois qu’il y a peut-être une solution à trouver, même s’il faut prendre des risques”, raconte aujourd’hui Mohamed Abbassi. Vendredi 14 septembre, ce dernier s’est rendu dans le restaurant de Saint-Barthélémy pour faire part de cette “solution” alternative au fast-food asiatique Hali Food. “Un plan social déguisé visant à étouffer la contestation syndicale au sein de McDo”, estimaient les salariés de Saint-Bath’ qui avaient saisi le tribunal administratif de Marseille pour interdire la cession à Hali Food. Ce qu’avait fait la justice.

“Ce que je craignais est arrivé, l’offre de reprise a été écarté par le tribunal. […] Ma nouvelle offre est celle de la dernière chance, déclare aujourd’hui Mohamed Abbassi. Il faut maintenant regarder au delà des positions partisanes pour sauver ce restaurant.” Avec cette volte-face, l’entrepreneur indépendant enlève un joli caillou de la chaussure de McDo. Un caillou qui a fait la Une des journaux jusqu’au New York Times.

“Comme si la grâce de dieu l’avait touchée”

Une fois dans l’enceinte du restaurant, Mohamed Abbassi a demandé à parler à Kamel Guemari, figure de proue de la contestation sociale. “Je connais Kamel depuis longtemps, il est le leader, explique Mohamed Abbassi. Mais j’ai aussi parlé à quelques autres salariés.” “Il m’a fait convoquer moi seul alors qu’une table ronde est prévue en préfecture, c’est un manque de respect envers l’intersyndicale. J’étais très surpris de cette attitude arrogante. Il débarque comme ça, veut faire le mac. Ce sont des méthodes de racailles, on ne marchande pas des légumes là!”, juge en revanche Kamel Guemari, ancien secrétaire du CE de l’unité de Jean-Pierre Brochiero et représentant syndical FO. Une attitude qui a déjà été reprochée à Mohamed Abbassi par le passé.

Mohamed Abbassi a annoncé sa volonté de reprendre le restaurant de Saint-Barthélémy. “Comme si la grâce de dieu l’avait touchée en une nuit. Mais monsieur Abbassi s’est assis en face de moi avec des conditions : dégraisser la masse salariale. Et ça pour moi, c’est inacceptable”, ajoute Kamel Guemari qui aurait fait état à nos confrères de La Provence d’une “liste de 17 noms” dont nombre de représentants syndicaux. Mais la politique de Mohamed Abbassi semble avoir, une fois de plus, évoluée.

“Kamel en fait partie”

Désormais, Mohamed Abbassi veut se placer “du côté des employés”.“Si l’on veut que ça marche, il va falloir adapter la structure. On peut économiser 400 000 euros par an et revenir à l’équilibre en 3 ans si, comme dans mon McDo sur la Canebière, on se passe de la direction. On parle de 4 ou 5 personnes. Et oui, Kamel Guemari, qui est sous-directeur, en fait partie, lâche Mohamed Abbassi. C’est soit ça, soit on regarde du côté des employés et là, il y aura beaucoup plus de dégâts.” La condition est désormais posée. Et elle semble cette fois-ci viser directement le médiatique syndicaliste qui fait partie de ceux “qui ne veulent pas perdre leur mandat et qui ne font plus de hamburgers depuis bien longtemps” s’emportait la semaine dernière le franchisé. Une franchise un peu brutale qui cadre bien avec les méthodes souvent attribuées à Mohamed Abbassi par le passé. En mai dernier, Marsactu relatait déjà des témoignages faisant suite à la cession du restaurant de Plan-de-campagne. Ils y dénonçaient la présence de vigiles et une soudaine rudesse du management.

“C’est grave ce qu’il est en train de faire. En France, les syndicalistes sont protégés. Je n’ai jamais quitté le terrain, et la mobilisation le prouve. Je suis dans mon rôle auprès des salariés, à me battre pour répartir les richesses. Le sien est de gagner de l’argent, et s’il veut le faire en France, il doit le faire avec le syndicalisme”, riposte Guemari. Salariée jusqu’alors dans le restaurant de Saint-Barthélémy, Fatiha n’en revient pas de la proposition Mohamed Abbassi. “Il est fou ce mec ! Kamel n’est pas un corrompu ni un vendu. S’il n’y a plus Guemari, Abbassi pourra faire sa loi. Et on est prêt à se battre pour lui. Kamel n’est pas très éloquent, mais il est naturel et convaincant car il se bat pour des choses justes.”

Soutenu par “ses” représentants syndicaux

L’entrepreneur a-t-il, petit à petit, avancé ses pions pour faire en sorte que l’étau se resserre autour de Kamel Guemari ? “On se focalise sur les délégués syndicaux mais on oublie les centaines de salariés qu’il y a derrière, qui sont bloqués et inquiets pour leur avenir. J’ai pris sur moi pour faire cette proposition à Kamel et à la totalité des salariés. Il faut désormais regarder la collectivité”, se défend Mohamed Abbassi. Et sur ce point, le patron bénéficie du surprenant soutien d’une grande partie de “ses” représentants syndicaux.

Depuis plusieurs semaines, quatre des six restaurants qui appartenaient à Jean-Pierre Brochiero (Saint-Victoret, Grand Littoral, Vitrolles, les Pennes-Mirabeau) sont à l’arrêt “en soutien aux salariés de Saint-Barthélémy.” “J’ai quotidiennement des appels de salariés des restaurants de Jean-Pierre Brochiero qui veulent reprendre le travail”, tient à faire savoir Yacine Lafifi, représentant CGT du personnel du groupe de Mohamed Abbassi. Par un communiqué de presse envoyé ce vendredi et un rassemblement ce mardi devant la préfecture, l’intersyndicale du groupe de Mohamed Abbassi – dont seul le délégué syndical FO s’est désolidarisé – souhaite “condamn[er] fermement le blocage actuel des quatre restaurants qui ne repose sur aucune revendication qui va dans le sens de l’intérêt des salariés.” 

Un patron à l’écoute, mais friand de CDD

“Nous ne comprenons pas le blocage de ces restaurants, ici, tout se passe bien. Nous avons régulièrement des réunions pour réévaluer nos droits. Nous bénéficions d’avantages, du 13e mois, de chèques-cadeau en fin d’année, d’une mutuelle. Monsieur Abbassi est très à l’écoute et cherche à faire évoluer les personnes qui travaillent pour lui, que veulent-ils de plus ?”, complète Marjorie Wacek, secrétaire FO du CE de l’unité économique et sociale d’Abbassi.

Mais si ce discours se retrouve chez plusieurs autres représentants syndicaux du personnel de Mohamed Abbassi, une autre voix fait surface chez ses employés. Sous couvert d’anonymat l’un d’eux confie : Aujourd’hui, dans la majorité des restaurants il y a effectivement un 13ie mois, mais au bout d’un an minimum et on ne voit que des CDD de 3 ou 4 mois. Je ne sais pas comment ça se passe dans les autres restaurants du groupe d’Abbassi, mais dans mon restaurant, je peux vous dire qu’il y en a beaucoup, des CDD.”

“Le maître du jeu, c’est McDo”

Un patron à l’écoute, mais friand de CDD. Indépendant, mais qui ne communique jamais sans l’aval de son “franchiseur”. Un patron, qui fait la girouette dans ses prises de positions. “Abbassi a des règles à suivre, des conditions à respecter, il ne peut pas faire ce qu’il veut. Il est à mes yeux plus comme un salarié de McDo qu’un réel patron. Le maître du jeu, c’est McDo France”, croit pour sa part Kamel Guemari. Questionné par Marsactu sur la question, McDo France répond par le biais de l’agence de communication Havas et assure “que McDo fera le nécessaire pour apporter son soutien à monsieur Abbassi et en faveur de l’emploi” mais qu’il ne pourra le faire “que par la continuité de la situation actuelle”, c’est-à-dire en appliquant, comme il le fait déjà, un faible loyer et une faible redevance au restaurant de Saint-Barthélémy.

Ce mercredi, une table ronde réunissant toutes les parties prenantes dans cette affaire doit avoir lieu en préfecture. Réunion à laquelle “McDonald’s France sera bien présent”, tout comme les représentants syndicaux de l’UES de Jean-Pierre Brochiero. Ce dernier devrait également se rendre sur place ainsi que le préfète déléguée pour l’égalité des chances et le délégué interministériel chargé des restructurations d’entreprises Jean-Pierre Floris.

De son côté, Mohamed Abbassi a encore joué la carte de la condition pour sa venue. Cette semaine, il a obtenu un titre exécutoire ordonnant l’expulsion si nécessaire des salariés et de leurs soutiens des restaurants qu’il vient d’acquérir à Saint-Victoret, Vitrolles et des Pennes-Mirabeau. Il a fait savoir qu’il ne s’y rendrait qu’une fois ses restaurants évacués. “Le si nécessaire est très important”, précise de son côté la préfecture qui mise sur la table ronde de ce jour pour trouver une solution sans recours à la force publique.

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