Médecin, éducatrice, politique : pourquoi ils réclament la légalisation du cannabis

Actualité
Lisa Castelly
10 janvier 2017 2

Ils sont 150 marseillais à avoir signé l'appel pour la légalisation du cannabis initié par Patrick Mennucci. Le député veut "lancer le débat", appuyé par des experts du domaine social, sanitaire ou judiciaire. Témoignages et éclairages de plusieurs signataires.

image d'illustration.

Le député se préparait à l’offensive depuis plusieurs mois. Une première publication avait même eu lieu en décembre dans le mensuel marseillais Zibeline. Dimanche, Patrick Mennucci (PS), Béatrice Stambul, psychiatre et Yann Granger, coordinateur du bus 31/32, ont lancé « l’appel de Marseille », une tribune signée par 150 marseillais et soumise au pays entier par l’intermédiaire de l’hebdomadaire le JDD. Deux députés socialistes (Patrick Mennucci et Marie-Arlette Carlotti), plusieurs militants et élus de ce parti, des médecins, des professionnels du droit, deux policières, des personnalités de la société civile, ou encore des éducateurs spécialisés, y clament leur conviction que la légalisation du cannabis pourrait être « la solution raisonnée » pour mettre fin au « désastre que cause le trafic dans notre ville ».

« La fin de la prohibition aurait de nombreux effets positifs : la fin des réseaux mafieux qui prospèrent sur l’interdit, et qui tuent ; les économies substantielles qui bénéficieront à notre économie ; une taxation légitime sur la vente qui ferait rentrer de l’argent dans les caisses de l’État ; la réorientation de l’activité de la police et de la justice vers d’autres actions de sécurité ; l’amélioration de la santé des jeunes consommateurs parfois piégés dans un usage nocif ou une dépendance, et une vraie politique de prévention qui serait connexe à la légalisation ; »

Extrait de « l’Appel de Marseille » paru dans le JDD

Lors d’une conférence de presse lundi, le député a assuré qu’il ne souhaitait pas « légaliser dès demain » mais avant tout « ouvrir le débat » pour que « des choses soit dites ». Marsactu a souhaité recueillir les témoignages de plusieurs signataires, à lire-ci-dessous.

« Ne rien faire conduit à la violence »

Anne-Marie Tagawa, éducatrice spécialisée à la retraite

« Ça fait quelques temps que, nous travailleurs sociaux, on se pose la question de la légalisation. Le rapport aux trafics est venu questionner nos pratiques professionnelles. J’ai vu des jeunes s’installer dans ces milieux, avec une quête pas seulement d’argent, mais aussi de reconnaissance, de statut. C’est quelque chose qui nous concerne en tant qu’adultes, en tant que travailleurs sociaux. Au départ, la question de la légalisation ou de la dépénalisation ne me passionnait pas. C’est dans un groupe de réflexion avec des habitants, où l’on réfléchit à des façons d’être présents vis-à-vis de leurs enfants, que l’idée a fait son chemin, qu’on s’est demandé si ça pourrait aider.

Certains se demandent si on ne va pas voir arriver d’autres substances, car le besoin pour une économie parallèle, pour une économie de la débrouille, est bien là dans ces quartiers avec tant de pauvreté. Mais on voit bien que, même avec le cannabis toujours interdit, la cocaïne est arrivée dans ces quartiers depuis quelques temps déjà. Car il y a la demande.

Ce qui m’intéresse c’est : comment le trafic s’inscrit dans ce quartier, comment il impacte au quotidien. Ne rien faire, cela conduit à des choses qui brouillent, qui bousculent la vie des gens, avec toute la violence que cela peut engendrer. L’étape suivante c’est de se demander quel modèle (de légalisation) sera le bon. Ce qui a beaucoup évolué, en tout cas, c’est que l’on parvient à humaniser le regard sur ces jeunes, à s’autoriser à aller vers eux, à dialoguer, à devenir adulte référent. Un jeune m’a dit un jour, que la première fois qu’il est allé travailler pour un réseau, « jober » comme il dit, il aurait presque mis un costume. Il avait l’impression de rentrer dans une famille. Les trafics leur apportent de la reconnaissance, il y a quelque chose de sectaire là-dedans. Il nous faut travailler sur cette question de leur construction identitaire. »

« La répression a montré ses limites »

Guillaume Bayet, médecin à l’unité sanitaire de la prison des Baumettes

« L’idée que la légalisation peut être une solution m’est venue à force de voir des gens pénalisés pour ce qui peut relever d’un usage récréatif ou aller jusqu’à une réelle dépendance, mais quoiqu’il en soit relève de la consommation. Tous ces gens flinguent leurs vies par la dépendance et vont la flinguer davantage en allant en prison.

Tout part de la loi de 1970 qui est extrêmement prohibitive et empêche toute discussion ouverte. […] On a alors basculé, en terme de prise en charge, de rien du tout à tout le monde en prison. Les médecins sont aussi responsables d’avoir longtemps ignoré les problèmes que représentent l’alcool et le tabac, alors forcément, tout ça prend du temps. Mais le point crucial sur le cannabis est la pénalisation de l’usager. Dans un abîme de dépendance, où il y a déjà pas mal de soucis, la pénalisation ne répond pas du tout au problème.

Depuis 40 ans, on peut bien voir que la prohibition n’a pas freiné la consommation et qu’au contraire, on a des chiffres en augmentation, hallucinants. La répression ne fonctionne pas, elle a montré ses limites, et sur le terrain, ça se voit. On casse des vies, même avec de petites peines, surtout quand les détenus sont jeunes. On détient en France des records de consommation d’anti-dépresseurs, mais on stigmatise les consommateurs de cannabis. On se plante. Il faut comprendre que le problème c’est oui, le cannabis, mais aussi l’alcool, le tabac, les médicaments. »

« Sortir de la délinquance »

Haouaria Hadj-Chikh, conseillère départementale apparentée Front de gauche

« Je ne sais pas s’il y a un bon moment pour poser ces questions, mais au regard de l’actualité politique, le débat présidentiel doit aussi se faire sur des questions de société, sur des thématiques comme celle-là, qui est extrêmement importante. Depuis très longtemps, en étant militante dans des lieux de lutte, comme Aides, où la légalisation du cannabis était une discussion constante, cette question me taraudait.

J’ai compris que c’est dans ces contours que l’on pourrait sortir de la délinquance. Ce n’est pas forcément quelque chose sur lequel j’échange dans mon secteur, mais je le sens, profondément, en tant que citoyenne, c’est ma conviction. La légalisation permettra probablement d’avoir des produits plus sécurisés, propres, sains. Cela donnerait aussi une réponse, partielle sans doute, aux trafics qui gangrènent notre ville. Et on pourrait arriver à construire de vraies propositions d’accès à la commercialisation, où l’on ne permettrait pas l’accès à n’importe qui et où, pourquoi pas, on permettrait à ceux qui ont développé des « compétences », des techniques, dans le domaine d’être prioritaires.

La légalisation permettrait aussi le désengorgement des tribunaux, en faisant sortir de la catégorie des délinquants les consommateurs qui sont attrapés avec un peu trop de produit, par exemple. Cet appel permettra de débattre, et qui sait, peut-être que les arguments des autres me feront douter de mon positionnement, je suis en tout cas prête à les entendre. »


Un appel qui ne fait pas l’unanimité

Rares sont les élus à avoir apposé leurs noms sur la tribune parmi l’immense majorité d’élus marseillais qui soit préfère le silence, soit s’oppose frontalement à l’idée d’une légalisation du cannabis. Connue pour son refus de la légalisation, la sénatrice-maire socialiste des quartiers nord Samia Ghali n’y voit pas d’effet positif. Les risques principaux étant, à ses yeux, de « banaliser, avec le risque d’exposer davantage les plus jeunes », et le déplacement du marché vers les drogues plus dures comme la cocaïne, a-t-elle expliqué à La Provence. Mais, concède-t-elle dans le quotidien, elle n’est pas « fermée » au débat. Une évolution dans son discours que Patrick Mennucci assure prendre « très au sérieux ».

Dans les quartiers nord, toujours, le maire Front national des 13 et 14e arrondissements a estimé sur Twitter que la démarche de Patrick Mennucci relevait de la « capitulation face aux trafics », qualifiant le député socialiste de « libertaire qui déteste l’autorité et les limites ». Du côté des Républicains, c’est Yves Moraine qui s’est élevé sur les réseaux sociaux pour dénoncer « une hérésie en terme de santé publique car cette drogue fait des ravages en particulier sur les cerveaux de notre jeunesse », mais acceptant tout de même que « le débat n’est pas illégitime mais pour moi c’est clair et net, moralement, pragmatiquement, juridiquement, sanitairement, je suis contre et je considère même que se serait une folie ».

Actualisation le 10/01 : ajout des noms des deux autres initiateurs de l’appel, Béatrice Stambul et Yann Granger, et de la première parution de l’appel en décembre dans Zibeline.

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commentaires

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  1. Michele Poncet

    Cette proposition de loi a été déposée au Sénat par Esther Benbassa (Écolo – Val-de-Marne) et plusieurs de ses collègues le 28 janvier 2014.

    Partant du constat que « la consommation de cannabis en France est une réalité » basée sur des chiffres « édifiants » et considérant que cette consommation « notamment chez les adolescents et les jeunes adultes, est un véritable problème de santé publique », les auteurs de ce texte proposent « d’autoriser, de façon très encadrée, la vente au détail aux personnes majeures et l’usage de plantes de cannabis et de produits dérivés issus de cultures et de pratiques culturales contrôlées, et dont les caractéristiques et la teneur en principe psychoactif (tétrahydrocannabinol ou THC) seront réglementées ».

    La proposition de loi comporte 3 articles :

    L’article 1er tend à insérer dans le code de la santé publique un titre relatif à l’usage contrôlé du cannabis et des produits du cannabis. Ce titre propose notamment :
    – de permettre l’usage non thérapeutique de plantes de cannabis et de produits contenant du cannabis répondant à des caractéristiques définies par décret en Conseil d’État et dont la teneur maximale en tétrahydrocannabinol sera fixée par arrêté du ministre chargé de la santé ;
    – d’encadrer la vente au détail et l’usage du cannabis en s’inspirant des dispositions applicables aux boissons alcooliques et au tabac en prohibant, entre autres mesures, la distribution gratuite, la vente aux mineurs et la vente en distributeurs automatiques ;
    – d’imposer l’organisation de campagnes d’information et de prévention des risques liés à l’usage de produits stupéfiants ;
    – et prévoit des dispositions pénales en cas de non-respect des interdictions.

    L’article 2 modifie quant à lui le code de l’éducation pour proposer de « porter d’une à trois le nombre des séances annuelles qui doivent être consacrées, dans les collèges et lycées, à une information sur les conséquences de la consommation de drogues sur la santé, et notamment sur « les effets neuropsychiques et comportementaux du cannabis » ».

    L’article 3 prévoit un gage financier.

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    • Brigitte13

      Merci de ces précisions.
      C’est plutôt bien de « relancer » une proposition de Loi !

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