Marché des grands yachts : Marseille et la Ciotat s’affrontent en sous-marin

Décryptage
Violette Artaud
10 Sep 2018 5

Le chantier naval de Marseille et celui de la Ciotat se lancent dans la réparation de méga-yachts. À trente kilomètres de distance, les projets sont quasi-similaires et les investissements de plusieurs dizaines de millions d'euros. Sous la surface de l'eau, la concurrence se dessine.

Un mega-yacht dans le port de La Ciotat. (Image VA)

Un mega-yacht dans le port de La Ciotat. (Image VA)

Des centaines de mètres, des milliers de tonnes et surtout, des millions d’euros. Se plonger dans les chiffres du yachting donne le vertige. Des chiffres qui, pour accentuer un peu plus les sensations, sont en pleine croissance, et plus particulièrement lorsque l’on évoque ceux du marché des super et méga-yacht (entre 50 et 80 mètres de long pour la première catégorie, plus de 80 pour la seconde). La flotte mondiale de yachts de grande taille est estimée à 5 500 unités, en progression annuelle de 5 %, selon le site Superyachts tandis qu’une augmentation de 27,5 % des livraisons de méga-yacht est prévue pour 2018. Ajoutons à cela que chaque année, les propriétaires de ces géants des mers dépensent en réparation et entretien plus d’un million d’euros et que près de 70 % de ces bateaux naviguent en Méditerranée. Estimation de ce marché de niche en 2017 ? Un milliard d’euros !

Ces chiffres, on les connait aussi bien au chantier naval de la Ciotat qu’à celui de Marseille. Et la conclusion que l’on en tire est la même : il faut miser sur le “refit” – littéralement le “retapage”- des plus gros de ces navires de luxe. Voilà précisément l’ambition que partagent les deux chantiers navals qui, situés à une petite trentaine de kilomètres l’un de l’autre, sont sur le point de se lancer dans des projets quasi-similaires. Au risque de se marcher un jour sur les pieds. Et si officiellement, les acteurs de ces deux projets expliquent qu’il y aura de la place pour tout le monde, ils se préparent bien à entrer en concurrence.

L’ascenseur, outil décisif

Pour prétendre à une part du gâteau de ce juteux marché, les deux ports de la métropole doivent avant tout se doter d’un outil indispensable : un ascenseur à yacht. L’équipement, qui permet la mise à sec des bateaux, offre la possibilité d’en recevoir un plus grand nombre simultanément, ce qui n’est pas le cas avec une forme de radoub. “La saisonnalité est une donnée majeure pour ces méga-yachts qui font le tour du monde en alternant l’été en Méditerranée et l’hiver aux Caraïbes. Il faut pouvoir intervenir sur des pics de demandes. L’ascenseur est l’outil technique le plus probant pour faire face à ces contraintes de marché”, expliquent les professionnels du secteur.

La semaine dernière, la Sémidep, la société publique locale chargée de la gestion du chantier de la Ciotat, a présenté en grande pompe son projet de “plateforme de 44 000 m² dédiée à la mise à sec de yachts de 4000 tonnes”, qui comprendra, vous l’aurez deviné, un ascenseur à yacht. Lancé par un appel d’offres en octobre dernier, le projet avait alors soulevé la grogne de plusieurs sociétés de refit implantées à Marseille. Un projet “uniquement politique, sans aucune concertation avec les professionnels”, s’indignait à l’époque dans La Provence Laurent Falaise, président de Riviera Yachting Network. Pour tenter de court-circuiter le projet ciotaden, les représentants de ces entreprises avaient, via un courrier envoyé en janvier, réclamé auprès du président de région un élévateur pour Marseille. Pas de quoi faire capoter le projet ciotaden, mais il semblerait que ces professionnels aient senti le sens du vent. Le même mois, on lançait à Marseille un appel à projet concernant la valorisation du “fond du bassin Mirabeau”.

Qui a le plus gros ?

En juin dernier, le grand port maritime de Marseille (GPMM), annonçait le nom de l’heureux élu, l‘entreprise spécialisée dans le refit de yacht Monaco Marine. L’entreprise prévoit ainsi de construire sur ces 55 000 m² un ascenseur capable de sortir de l’eau des navires pouvant aller jusqu’à…. 6000 tonnes. De quoi faire de l’ombre à La Ciotat ? Sur place, on n’en revient pas. “Je n’ai pas compris, se remémore, amer, Patrick Boré, maire de la Ciotat. D’ailleurs, Monaco Marine a été le seul à postuler sur ce projet”. 

“Il s’agit du même bassin industriel, sortir un petit bateau avec un ascenseur pour gros bateau, c’est du gaspillage. Ce sont deux marchés complémentaires”, répond quant à lui le service communication de l’entreprise monégasque, pour qui les 2000 tonnes d’écart feront la différence entre les deux équipements. Au sein du conseil de surveillance du GPMM, le projet d’ascenseur aurait en effet été voté “à l’unanimité et sans discussion”, rend compte Roland Blum, premier adjoint au maire de Marseille et représentant de la Ville dans cette instance. “Je suis convaincue que ces deux projets sont complémentaires, ensemble, nous pouvons offrir une offre suffisamment dimensionnée pour le marché. Nous sommes déjà complémentaires sur la réparation naval, montons en gamme ensemble”, veut encore se montrer solidaire Christine Cabau-Woehrel, le patronne du GPMM. Mais si face caméra, on répète à l’envi que ces deux projets sont compatibles, en off on admet volontiers que la concurrence est inévitable.

“Je ne sais pas ce qui se passe à Marseille. Je sais juste que le projet a été annoncé. Ce qui m’importe moi, c’est d’avancer sur le miens”, répond dans un premier temps, laconique, le directeur de la Sémidep. S’il n’entend pas travailler de concert avec Monaco Marine, envisage-t-il le projet de Marseille comme une concurrence potentielle ? “Bien sûr”, ne peut s’empêcher de répondre furtivement Jean-Yves Saussol.

“Forcément, on va être à un moment en concurrence, souffle-t-on dans les bureaux de Monaco Marine. Mais avec notre 6000 tonnes, on a un coup d’avance. Les yachts vont devenir de plus en plus nombreux mais aussi de plus en plus gros. Dans quelques années, on aura donc l’avantage.” Argument contraire à la Ciotat : “Nous avons fait faire une étude technique et économique et au vu du délai qu’il faut pour construire un yacht, un 4000 tonnes suffit largement. C’est d’ailleurs le choix qu’ils viennent de faire à Barcelone”, rend compte Patrick Boré, maire (LR) de la Ciotat et président de la Sémidep. “Le marché des 6000 tonnes, soit des bateaux de plus de 100 mètres, c’est un marché riquiqui”, estime-t-on encore parmi les partisans du projet ciotaden.

Gestion privée, gestion publique

Preuve de l’atmosphère de concurrence, dans les deux cas, il est prévu d’accueillir les premiers bateaux à l’orée 2022. À Marseille, les premiers coups de pioche devraient intervenir d’ici à un an dans le meilleur des cas. “On vient de boucler le financement”, informe-t-on dans les bureaux de la société monégasque, pour preuve de l’avancée du projet. “Nous partons sur un investissement de 50 millions d’euros [dont 20 pour l’ascenseur, Ndlr] sur nos fonds propres uniquement”, transmet, à la louche, le service de communication de l’entreprise.

Plus précis, Philippe Maurizot (LR) qui siège au conseil de surveillance du GPMM pour la région indique qu’un total “de 71,6 millions d’euros va être investi dans ce projet. 44,1 par Monaco Marine et 27,5 par le port.” Un petit coup de pouce d’argent public de “quelques” millions d’euros que ni Monaco Marine, ni le port de Marseille – qui ne fait “pas de commentaire” sur le sujet – n’ont tenu à rappeler.

Sous le bec de l’aigle, difficile pour le moment faire preuve d’autant de précision quant au détail du financement : celui-ci dépendra en effet des résultats de l’appel d’offres lancé en octobre dernier, et dont les résultats ne sont pas encore connus. Mais le directeur de la Sémidep, qui prévoit un investissement total de 100 millions d’euros pour la plateforme et de 15 millions d’euros pour le 4000 tonnes, peut se targuer de bénéficier d’un soutien total des pouvoirs publics. “L’avantage que nous avons par rapport à Marseille, c’est que notre projet est en grande partie public”, tient à préciser le président de la Sémidep, société détenue à 50% par le département, 25% par la région, 20% par la métropole et 5% par la Ville de la Ciotat. Car, outre la différence de taille de leurs ascenseurs, c’est le mode de gestion de la plateforme qui différenciera également les deux projets.

La semaine dernière, Jean-Yves Saussol a d’ailleurs profité de la venue du président du Sénat, Gérard Larcher, pour signer avec l’État, la région et le département un protocole d’accord semblable à celui de 1994. Là où ce dernier actait la volonté des signataires de maintenir l’activité industrielle et maritime dans ce chantier – qui a dû fermer ses portes en 1987 après une importante crise du fait notamment de la concurrence internationale – celui de 2018 mentionne en prime le projet d’ascenseur de 4000 tonnes, symbole de la reconversion vers la haute plaisance. “Nous poursuivons notre réindustrialisation et nous sommes dans un état d’esprit de gestion publique. Ce qui n’est pas le cas à Marseille où le projet est bouclé mais où les clefs ont été confiées à une entreprise privé, alors que c’est du domaine public”, prêche pour sa paroisse Patrick Boré, maire de la Ciotat et président de la Sémidep.

La société publique prévoit ainsi de rester gestionnaire de la plateforme de mise à sec, tout en permettant au privé, qui devra lui verser des redevances et financer une partie du projet, d’en exploiter durant 35 ans. À Marseille il s’agit d’une durée de concession de 53 ans. La Ciotat devrait annoncer le gagnant de l’appel d’offres dans quelques semaines. Deux mois après le Grand port.

Course d’ascenseurs

Dans les deux camps, on sait que le calendrier compte. “Dans plusieurs années, il y aura sûrement de la place pour tout le monde car le marché est en pleine expansion, mais à deux, le démarrage va être difficile”, concède Patrick Boré. À Marseille, là encore, on estime avoir un coup d’avance. “Le financement est bouclé et les travaux ne vont plus tarder. À la Ciotat, ils comptent deux ans pour construire un ascenseur à yachts, mais il en faut au moins quatre !”

Il est un dernier point sur lequel le match Marseille-La Ciotat risque de se jouer. Dans le yachting, on appelle ça l’environnement – mais rien à voir avec l’impact écologique. “Dans ce milieu, l’environnement est très important, note encore Patrick Boré. Les propriétaires de yacht préfèrent l’ambiance cocooning de la Ciotat, je ne suis pas sûr qu’ils aient envie de mettre leur bateau dans un endroit où l’on fait à côté de la soudure et du sablage.” Justement plus mouvementé, argumente-on à Marseille : “Les équipages eux préfèrent Marseille, où il y a les bars et les boîtes, alors que La Ciotat, c’est plutôt mort.” 

“Le marché est encore grand et il y a de la place pour tout le monde. Si la Seyne et Toulon [où est également implanté Monaco Marine, Ndlr.], se mettent à construire des ascenseurs comme ça, là on aura un problème. Mais pour l’instant ce n’est pas le cas”, tente quant à lui de rassurer Pepe Garcia-Aubert, patron de MB92. Cette société espagnole a récemment pris ses aises sur le port de la Ciotat en rachetant Compositeworks en 2017 et en s’associant avec Blohm + Voss cet été. Elle se porte aujourd’hui candidate pour la construction et l’exploitation de l’ascenseur ciotaden et semble en pole position.

Lors de la session du conseil de surveillance du GPMM, qui a donc voté à l’unanimité, le projet de Monaco Marine, il aurait été mentionné une réserve : pour que cela fonctionne, il faudra communiquer avec la Ciotat. “Il a bien été souligné que ce projet ne devait pas créer de distorsion de concurrence avec la Ciotat, raconte Philippe Maurizot. Il existe une multitude de services dans ce domaine. Il faut que les deux projets se servent mutuellement et que cela permette de bonifier l’offre. Pour cela, il faut discuter.” Et même si avec un yacht “tout est a portée de main”, disent les connaisseurs, la discussion entre Marseille et le Ciotat sur ce point, elle, paraît bien loin encore.

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