Malpassé, Bassens, Lauriers, quelle prise en charge après les règlements de compte ?

Décryptage
Élodie Crézé
1 juillet 2016 1

Le 31 mai dernier un collégien d'Auguste-Renoir était blessé par des tirs à la sortie des cours, à Malpassé (13e). Les professeurs et parents d'élèves se sont rassemblés pour protester contre la violence dans ces quartiers. Une délégation a rencontré mercredi le préfet de police Laurent Nunez et le directeur académique des services de l'éducation nationale.

« Le quartier n’est pas sain ». Ces mots prononcés par une mère, à bout, désignent Malpassé dans le 13e arrondissement. Là où, le 31 mai dernier, un jeune de 15 ans scolarisé au collège Auguste-Renoir a été frappé de deux balles dans le corps en fin d’après-midi, devant ses camarades. « C’est un petit qui l’a porté sur son dos jusqu’à l’hôpital » poursuit celle qu’on appellera Fatia*. À l’automne dernier, c’est à la proche cité des Lauriers (15e) que deux jeunes mineurs étaient fauchés par des tirs dans une cage d’escaliers.

Las de cette violence ordinaire des quartiers Nord qui atteint cette fois un élève, professeurs du collège Auguste-Renoir mais aussi d’Edmond Rostand, surveillants et quelques parents et élèves se sont rassemblés le 17 juin sur l’avenue Saint-Paul pour manifester leur colère. Sous une pluie battante tombant par intermittence, les professeurs ont brandi des pancartes « comment enseigner à des enfants terrorisés ? », comme autant de bouteilles jetées à la mer. « Nous sommes là en solidarité envers les familles qui vivent cela tous les jours, a commencé Nicolas Bugat, professeur au collège Renoir. Quand les gamins sortent du collège ils ne sont pas en sécurité. On n’a aucune prise là-dessus. Ils nous disent qu’on ne peut rien pour eux. C’est déchirant d’entendre ça ». 

Une habitante des Cèdres, cité mitoyenne, a confié sa détresse parmi les quelques parents présents. « On est oubliés ici. Mais pour moi, il faut d’abord que les parents se mobilisent. Il faudrait qu’on soit plus nombreux ». Cet appel a tout de même fini par se propager au-delà des barres de la cité. Ce mercredi, le directeur académique des services de l’Education nationale (DASEN) Luc Launay et son adjoint Thierry Dalmasso ont reçu à leur demande une petite délégation d’enseignants du collège Renoir aux côtés de la directrice, de l’infirmière et de l’assistante sociale de l’établissement. Le préfet de police Laurent Nunez s’est joint à la rencontre.

« Tombé de sa chaise »

L’enseignant Nicolas Bugat rapporte que « le préfet de police est tombé de sa chaise, en apprenant qu’il n’y avait pas eu de patrouilles de police aux abords du collège suite à la fusillade. Quelque chose n’a pas fonctionné. Laurent Nunez a rappelé que les collèges avaient un référent police, qui doit être contacté directement par l’établissement. C’est une mesure nationale qui fait partie du plan anti-attentat ». Après avoir insisté sur le fait que cette rencontre était un échange informel « pour montrer aux professeurs qu’ils n’étaient pas seuls », Laurent Nunez confirme qu’il y a bien eu une défaillance dans ses services. « Je cherche à trouver laquelle » précise-t-il. 

Au lendemain de la fusillade, les professeurs se sont en effet étonnés de la faible présence policière aux abords du collège. Mélanie Guigou, professeur d’anglais, explique : « Des policiers sont restés quelques jours puis sont repartis. Avec l’Euro et la démolition prochaine de la tour des Cyprès à côté, ils sont très occupés paraît-il. C’est la même chose aux Lauriers, après la fusillade il y a eu une grosse descente de police puis après, plus rien ».

Cet été, assure Nicolas Bugat, « le préfet nous a assuré que ses services seraient attentifs car l’Addap prévoit d’organiser des activités sportives au sein du collège. La police devrait aussi revenir plus massivement aux Oliviers et aux Lauriers car ils craignent des règlements de compte avec des sorties de prison… » Pour l’instant, nuance le préfet, aucun dispositif précis n’est pour autant arrêté. « Ce qui complique la situation, analyse le haut fonctionnaire, c’est que les collèges Renoir et Edmond Rostand se trouvent au cœur d’un secteur sensible – avec notamment Corot, les Oliviers, les Cèdres« . Concernant l’enquête au sujet de l’adolescent blessé, le fonctionnaire assure qu’elle avance. « Fait unique à Marseille, on trouve dans ce secteur des bagarres entre bandes de jeunes », lâche-t-il comme une piste.

Outre la police, les professeurs ont interpellé les institutions sur la prise en charge du traumatisme au sein du collège. « Après la fusillade, reprend l’enseignante Mélanie Guigou, on a géré comme on a pu. Les élèves étaient stressés et les parents aussi. Le rectorat a mis en place une cellule d’écoute au sein de l’école avec la conseillère d’orientation psychologue et l’infirmière du collège. Ils connaissent les lois du quartiers et craignent des répercussions ». 

« Difficile de s’exposer »

Afin d’être mieux armés pour répondre aux angoisses des élèves, les enseignants ont réclamé mercredi soir au directeur académique des services de l’Education nationale Luc Launay d’affecter une conseillère d’orientation psychologue à plein temps au collège, jusque-là présente à mi temps. « Il a dit qu’il allait y travailler », rapporte Nicolas Bugat. L’assistante sociale, elle, devrait passer à plein temps. L’enseignant a prévu de rencontrer les parents ces jours-ci afin de leur rendre compte des échanges avec le préfet et le directeur académique.

Si les professeurs se sont particulièrement mobilisés, les parents l’ont été un peu moins, comme le déplorait l’une des mamans présentes. Éducatrice de rue pendant quarante ans, Anne-Marie Tagawa a dû faire face aux conséquences de la violence dans les quartiers Nord. La timidité de cette mobilisation ne l’étonne pas. « Il est difficile de s’exposer dans ces cités, et il faut croire ou non que cela sert à quelque chose. Il n’est pas non plus habituel que le mouvement parte des enseignants. Ils n’ont pas cette culture de s’inscrire dans la lutte collective avec les habitants et les associations de quartiers ». 

Que la mobilisation se poursuive ou non, le signal semble positif pour l’éducatrice: « l’école a un rôle primordial. Tous les enfants qui sont tombés dans les trafics et que j’ai connus avaient un souci de revalorisation, de besoin de reconnaissance sociale. L’école peut apporter ça. » Surtout, poursuit-elle, « les professeurs doivent chercher du relais ailleurs, avec les associations, les habitants. Les mesures entreprises ne doivent pas rester clandestines. Et puis plus généralement, il faut aller là où il y a du vide, car les trafics s’installent là où les services publics ont déserté ». 

« Soupçons de trafics »

L’éducatrice Anne-Marie Tagawa pointe, en plus des difficultés à se faire entendre dans les quartiers, le manque de reconnaissance des victimes et de leurs familles. « Quand deux gamins de Malpassé se sont fait tirer dessus alors qu’ils rentraient d’un mariage, les médias ont immédiatement évoqué des soupçons de trafics. Les familles se sentent généralement jugées. Surtout quand, en plus, un maire de secteur tel que Stéphane Ravier (FN) jette « si les parents s’occupaient de leurs enfants… ». 

Pour autant, certaines réactions montrent que la situation n’est pas figée. Fait suffisamment rare pour être souligné, le 25 juin dernier le sénateur maire Jean-Claude Gaudin s’est fendu d’un communiqué pour faire part de son indignation face à un règlement de comptes à la cité Consolat-Mirabeau (15e) qui a « endeuillé la ville ». Une jeune fille de 14 ans, victime collatérale, y a été grièvement blessée. « Le maire a été très attentif à ce que tous les soins nécessaires soient apportés à cette jeune fille » est-il écrit

Mais généralement, le sentiment d’abandon et d’indifférence des pouvoirs publics sur le sort des habitants des quartiers Nord domine. Il a été exprimé également, dans un registre autre que celui des règlements de compte, lors de la marche blanche du 17 juin également, en mémoire du jeune Saïd Soilihi, 11 ans, tué par un chauffard aux abords de son école de Frais-Vallon.

« Comme un village »

Demande récurrente des associatifs qui figurait dans les 101 propositions du collectif des quartiers populaires adressées à la puissance publique en 2013, la mise en place de cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP) à la suite des fusillades. Pour le jeune qui a été atteint à quelques mètres de son collège, une cellule a été mise en place pendant deux jours, mais elle est l’œuvre du rectorat qui a dépêché une équipe mobile, renforcée par l’infirmière et la conseillère d’orientation psychologue du collège. En avril dernier, dans la cité de Bassens (15e), une CUMP est mise en place après un affrontement faisant trois morts et trois blessés. Anne-Marie Tagawa souligne qu’« il s’agissait d’une première. Mais ça n’a pas été un réflexe, il a fallu insister et montrer qu’il y avait des victimes en cascade et que cela touchait la collectivité ».

En effet, rares sont les fusillades qui donnent lieu à ce type de dispositif, déclenché à l’initiative du Samu et du médecin psychiatre coordinateur dans des cas d’urgence collective. Si cela suscite l’incompréhension des habitants et que la maire de secteur Samia Ghali en a fait l’une de ses batailles politiques, la psychiatre Flavie Derynck, coordinatrice de la cellule pour la région Sud s’explique sur les raisons de cette exception : « Nous avons été déployés à Bassens parce qu’il y avait un caractère très collectif à l’événement. Bassens fonctionne comme un village, tout le monde se connaît. Dans la plupart des fusillades, il s’agit plutôt « d’individuels multiples », c’est-à-dire qu’il n’y a pas de liens avérés entre les victimes et les témoins. Être un simple témoin ne suffit pas. Certes, cette notion de collectif est délicate… » [Lire notre interview].

En attendant, la psychiatre s’interroge elle aussi sur le sentiment d’abandon, un mal plus invisible que les fusillades mais qui pèse lourd sur les habitants. « Est-ce qu’il faut vraiment mettre des psychiatres dans les quartiers, ou plutôt des gens qui font le lien, qui ambiancent le terrain, évaluent les besoins des gens ? Il y a quelque chose à penser. À Bassens, alors que j’enlevais ma blouse, une jeune fille m’a demandé de la garder, car cela la rassurait. Souvent, comme avec cette jeune fille, on entend un appel à l’aide lancé à la République ».

*À sa demande, nous avons utilisé un pseudonyme.

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commentaires

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Commentaires

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  1. zorore

    Merci pour cet article détaillé.
    Je me permets d’ajouter un élément pour bien comprendre le stress vécu par les élèves suite à cette attaque : beaucoup d’entre eux savent qui est l’agresseur mais la peur des représailles les empêche de parler car ils craignent pour leur vie (à raison). Tout le monde sait mais personne ne parle. Par conséquent il n’y a pas de sanction prise. Il ne se passe rien. D’où ces atroces sentiments d’abandon et d’impuissance.

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