Ils marchent en mémoire de Saïd et pour que cesse l’indifférence

Actualité
Benoît Gilles
17 Juin 2016 6

Ce jeudi, les habitants de Frais-Vallon organisaient une "marche blanche" en mémoire de Saïd Soilihi, 11 ans, tué sur l'avenue qui traverse la cité. Depuis 30 ans, les habitants demandent que des aménagements permettent de limiter la vitesse sur cette avenue. En vain jusqu'ici.

Marche blanche en mémoire de Saïd à Frais-Vallon.

Marche blanche en mémoire de Saïd à Frais-Vallon.

Le blanc domine et le chagrin sur la petite esplanade qui jouxte le stade de Frais-Vallon. Ils sont près d’un millier, voisins, copains, du petit Saïd, 11 ans, tombé à quelques pas de là sur l’avenue de Frais-Vallon. A l’appel des associations du quartier, les habitants ont donc décidé d’agir pour rendre hommage à ce garçon parti trop vite.

Face à la foule, le directeur sportif du Sporting club de Frais-Vallon prend la parole. Bouba Dite a la voix étouffée : « On perd un grand garçon de 11 ans. Je l’ai connu il y a 4 ans. Il jouait au foot au pied du bâtiment F où sa famille habite et je suis tout de suite monté voir ses parents pour qu’ils signent chez nous. Je l’ai connu jouant au foot et il est mort parce qu’il allait au foot. » Le père de Saïd Soilihi prend à son tour la parole pour remercier la foule, les associations d’être là. Il veut appuyer « sur le bouton d’alarme » et crie « arrêtez de tuer nos enfants ». Les frères et sœurs de Saïd s’accrochent à lui, en pleurs.

Appuyé contre un muret, un grand homme sèche ses larmes. Il était avec Saïd ce dimanche là toute la journée. Emmanuel Ndadokoh est le président du club de foot. Ses équipes s’entraînent sur le terrain qui porte le nom de la cité. La plupart des joueurs y habitent. Et ils remontent l’avenue de Frais-Vallon, longent le collège pour enfin atteindre le stade. « Ce dimanche là, il était avec moi, se souvient le président. On avait un tournoi et il n’a pratiquement pas quitté le terrain. En fin d’après-midi, il est rentré chez lui. Là, il a insisté auprès de son père pour ressortir et son père a fini par dire oui. » Il a été fauché sur cette route où s’engouffrent des milliers de véhicules qui passent chaque jour des quartiers Nord aux quartiers Est et inversement. À cet endroit, la route est droite et en pente. Les véhicules n’y respectent jamais les limitations de vitesse.

Au premier rang de la marche blanche, les enfants.
Au premier rang de la marche blanche, les enfants.

30 ans d’attente

Saïd n’est pas le premier mort. Il y a avant lui une longue liste. En marge du cortège, l’infatigable présidente de l’association des locataires, Fathia Ziani, tente d’en faire le décompte. Entre les blessés graves, les morts, elle s’y perd. « Cela fait 30 ans que l’on demande qu’ils aménagent cette route. Je ne compte plus les réunions, les visites, les discussions avec le conseil général de l’époque, avec la Ville, la mairie de secteur, la communauté urbaine et ils n’ont jamais rien fait. Maintenant, il y a un petit qui est mort mais ce n’est pas le premier ». Elle se souvient de la bataille pour obtenir un rond-point après la mort « d’un petit du bâtiment G » en 1988. Résultat, « le rond-point a été construit n’importe comment et les gens coupent au milieu en permanence ».

Aujourd’hui, la marche est silencieuse, blanche. Mais demain, tous le promettent, il y aura une manifestation et un blocage « de là jusqu’au Petit Séminaire », une cité tout au bout de l’avenue. Pour l’heure, des bruits circulent. Du côté de la métropole, le service communication dit que les services attendent les résultats de l’enquête de police « pour connaître les circonstances exactes du décès » avant d’agir. D’autres bruits insistants font état d’un projet plus avancé qui transiterait par la mairie de secteur. « Monsieur Ravier m’a assuré qu’il financerait les travaux en deux tranches sur son enveloppe », affirme Catherine Thomas, la principale du collège.

Des travaux dès cet été ?

Elle a été récemment reçue par le maire de secteur FN en présence de parents d’élèves et du président du club de foot. Ce dernier confirme les dires de l’intéressé. Il s’agirait plus précisément de l’enveloppe que l’ancienne communauté urbaine – et aujourd’hui la métropole – consacre à chaque secteur de la ville pour ses projets d’aménagements. La nouvelle institution aurait bien pour projet de réaliser des travaux dès cet été « concernant les abords du collège, au niveau du parvis et du parking ».

Pour sa part, le conseiller départemental du cru Christophe Masse (PS) affirme qu’il a relayé les demandes de la principale dès sa prise de fonction. Les demandes faisaient suite à deux accidents survenus coup sur coup en 2014. « À mon arrivée en 2011, il y avait déjà un dossier fait par mon prédécesseur, affirme-t-elle. Les demandes étaient déjà passées par la mairie de secteur, alors socialiste, avant d’arriver à la communauté urbaine, de la même couleur.

Un projet perdu dans les limbes

Le premier adjoint d’alors, Stéphane Mari est présent dans le cortège. Il se souvient de ces demandes : « Nous les avions fait remonter jusqu’à la communauté urbaine mais sans avoir gain de cause. C’est vrai que cela réagit rapidement quand il s’agit de noyaux villageois où les habitants exercent une forte pression, explique-t-il. Là, on a fait mettre des zones 30, des ralentisseurs. » À Frais-Vallon, la pression ne devait pas être assez forte, les habitants trop conciliants ou trop peu électeurs. Difficile de comprendre comment un projet voulu, étudié depuis si longtemps émerge si lentement.

À l’époque qu’évoque Stéphane Mari, Christophe Masse était président de la commission « voirie » en charge de ces questions. Mais il n’a pas souvenir d’un projet concernant la cité. « Mais vous savez, c’était la gouvernance partagée avec la droite, commente-t-il. Ce n’était pas une délégation de plein pouvoir. Et ce n’est pas dans ces années-là que le plus de choses ont été faites. » Un peu plus loin, son collègue conseiller départemental soupire. Denis Rossi l’affirme : « Le dossier est sur la table des élus depuis plus de 20 ans. J’en ai eu connaissance, je n’étais pas élu moi-même mais je travaillais avec Lucien Weygand, alors président du Département ». Le fief de l’ancien patron du CG 13 était justement cette cité. Mais cette relation de clientèle n’a pas suffi à accélérer les choses. Pourquoi rien n’a été fait ? « Cela a été programmé, déprogrammé, reprogrammé, et puis ça ne s’est pas fait », résume-t-il.

Rénovation urbaine encore à venir

Bientôt, la cité tout entière va connaître un nouveau visage. Elle est inscrite comme prioritaire pour le nouveau programme de rénovation urbaine. Mercredi, à Paris, a eu lieu une réunion de travail avec l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU). Selon Didier Raffo, le chargé de mission « renouvellement urbain » au sein d’Habitat Marseille Provence, le logeur de Frais-Vallon, la cité faisait partie des sujets abordés. Mais avant d’arriver à la signature d’une convention, il faudra compter « 18 à 24 mois ». Une équipe d’urbanistes et de sociologues devrait démarrer un travail de diagnostic sur « la trame viaire et le schéma urbain » de la cité. Dès la fin juillet, celle-ci va voir débouler les milliers de voitures sur la rocade L2 qui passe à proximité. Peut-être qu’une partie du trafic se déportera sur cette autoroute urbaine.

Des fleurs et une bannière ont été laissés non loin de l'endroit où Saïd est tombé.
Des fleurs et une bannière ont été laissés non loin de l’endroit où Saïd est tombé.

En attendant ces lendemains radieux, la marche se disperse, par petite grappes blanches. Fathia Ziani crie : « Je vous préviens : personne sur la route. Vous marchez sur le trottoir de droite ». Les gens obtempèrent. Déjà, les voitures ont repris leur ballet, largement au-dessus de la vitesse autorisée. Les lauriers trop touffus obligent à des écarts. On pose le pied sur le bitume avant de se raviser. Dans la cité, les scooters ont repris leur activité pétaradante. Conducteurs sans casque, scooters cabrés. Les moteurs rugissent. Les voitures passent. Le voile de l’indifférence reprend ses droits sur la cité.

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