"Sans droit ni titre"

Une maison s’ouvre pour les cabossés de la rue

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Élodie Crézé
29 janvier 2016 0

Rue Socrate, l'association le Marabout a ouvert un squat en août dernier. Les hébergés vivaient auparavant à la rue, parfois avec des problèmes psychiatriques. Le lieu est expérimental, son devenir reste incertain.

3, rue Socrate. Crédit photos : Julia Rostagni

Dans la paisible rue Socrate (1er), derrière la lourde porte en bois, un ancien hôtel abrite des familles, des sans-papiers, des personnes cassées ou abîmées par la rue, souvent touchés par des maladies mentales ou somatiques. Avec le soutien de l’association Marabout qui a ouvert ce lieu abandonné, ils en ont fait leur maison. En pénétrant dans le hall à la lumière tamisée et aux couleurs sombres, un cri de nouveau-né rageur retentit. Un socratien, le premier habitant né entre ses murs.

Sourcils fournis et casquettes visée sur la tête, la soixantaine, Patrick Desbouiges s’occupe de la visite des lieux. Lui-même a fait sienne, quelques décennies plutôt, une petite maisonnette abandonnée à Saint-Just (13e). Depuis, cet ancien électricien s’est reconverti en chasseur de squat. Pour l’association le Marabout, il déniche les logements abandonnés à Marseille et les ouvre pour les gens de la rue.

Patrick Desbouiges @Julia Rostagni

Celui-ci, il l’a ouvert en août dernier. « L’hôtel est sous mandat de justice, la gérante est en prison. Pour une affaire de prostitution ». Cela devrait assurer une relative paix aux habitants. Règle numéro un, explique Patrick Desbouiges, « on essaie toujours de savoir avant qui est le propriétaire et s’il y a un arrêté de péril sur le bâtiment. Ici, on a eu de la chance, les normes de sécurité étaient respectées ». Pour appuyer ses propos, il désigne un extincteur laissé en évidence dans le couloir. Il a tout de même fallu réinstaller l’électricité et l’eau, se procurer un réfrigérateur et une gazinière auprès d’Emmaüs.

Certificat d’hébergement

Réparties sur les trois étages et les dix-sept chambres que compte l’ancien hôtel, vingt-trois personnes, dont des familles avec enfants et des hommes seuls, vivent ici. Les enfants sont tous scolarisés, « mais il a fallu batailler très dur pendant des semaines pour cela », regrette Patrick Desbouiges. Momo*, le chanteur de Raï et sa femme Fathia*, des Algériens, partagent une chambre avec leur fils de 6 ans. Ils disposent même d’un certificat d’hébergement. Avant de venir ici, ils logeaient dans une cave, à Bougainville, louée 300 euros par mois par un marchand de sommeil. « On est très bien ici, même si on ne trouve pas de travail. La cave, avec le petit, ce n’était pas possible », assure Momo. La nuit, il fait des rondes. « Il jette un oeil, il assure la tranquillité du lieu », précise Patrick.

Momo et Patrick @Julia Rostagni
Momo et Patrick @Julia Rostagni

C’est par l’intermédiaire de la boutique Solidarité de la fondation Abbé Pierre qu’ils sont arrivés ici. Directeur régional de la fondation, Fathi Bouaroua, en précise le positionnement bienveillant : « Nous n’organisons ni ne participons aux occupations illégales. Mais nous ne condamnons pas non plus, dans la mesure où les réquisitions effectuées par l’autorité publique ne sont pas satisfaisantes. La fondation n’apporte pas son soutien à l’acte mais aux personnes qui sont en insécurité et dont la santé est en jeu ». Parfois, c’est par l’association les Nomades célestes, Médecins du monde ou encore le programme MARSS (l’équipe mobile de santé mentale qui visent les patients des rues), dans lequel Patrick œuvre comme bénévole, que les personnes arrivent ici. Mais il n’y a rien d’automatique.

Fathia @Julia Rostagni
Fathia @Julia Rostagni

40 ans dans les squats

Sur la grande terrasse qui a pour vis-à-vis le flanc grisâtre de la cathédrale de la Major, du linge coloré sèche sur le fil. Un grand gaillard surgit, la voix douce, des bouclettes folles grisonnantes. Ernest Beaugrand, membre de l’association le Marabout, vit ici. De mémoire d’homme, il a toujours connu les squats, en France et à l’étranger. « 40 ans dans les squats, on rencontre du monde », lâche-t-il avant de disparaître dans sa chambre, sommaire mais en bon état. Une douche, des toilettes et un simple matelas la meublent. « J’étais au numéro 21 avant, à l’étage du dessous, je monte au 31. Plus près des cieux », plaisante-t-il, souriant.

Ernest Beaugrand @Julia Rostagni
Ernest Beaugrand @Julia Rostagni

Pour l’instant, une chambre reste disponible. Mais pas pour longtemps. Elle est destinée à un homme qui va bientôt sortir de l’hôpital psychiatrique. Il présente des troubles de bipolarité, un dédoublement de la personnalité et une tendance à la schizophrénie. « On va faire un point avec lui et voir ce que ça donne », expose Patrick Desbouiges. L’idée est  d’accepter des personnes aux situations très différentes, puis de les laisser s’autogérer. « Ils sont chez eux ici », insiste le bénévole. Dans l’association, seul Ernest Beaugrand est un habitant permanent.

Les hôtes se côtoient, mais se retirent dans leurs appartements lorsqu’ils cherchent la tranquillité. La cohabitation n’est pas toujours évidente : « il y a des jours avec et des jours sans, concède Seb*, un bénévole aussi grand que costaud. Parfois il y a des pétages de câble, parce que les gens en ont ras-le-bol de leur situation. Il arrive aussi que des personnes sous traitement pour troubles psychiatriques décident de l’arrêter. Dans ce cas on essaie d’en discuter. » Souvent, « le calme revient rapidement », ajoute Patrick Desbouiges. Mais il concède qu’on ne peut pas accepter absolument tous les profils : récemment, un homme souffrant d’alcoolisme grave a dû partir. « Il détruisait tout et pouvait se montrer violent. Prochainement, on mettra en place un lieu pour les alcooliques », promet-il.

2016
@Julia Rostagni – 2016

« Apporter la mixité sociale »

L’expérience, que les membres de l’association le Marabout souhaiteraient voir pérenne, s’inspire en partie du squat éponyme ouvert par l’association rue Curiol – destiné à héberger en autogestion des SDF atteints de troubles psychiatriques graves – même si aujourd’hui, le lieu s’est institutionnalisé. Le psychiatre Vincent Girard – coordinateur du programme MARSS – soutient l’expérience : « L’idée est d’apporter de la mixité sociale. N’importe où, c’est pareil : votre voisin de palier peut être un peu fou et ce n’est pas un problème. Le suivi médical est assuré depuis l’extérieur, à la demande : nous sommes deux médecins et deux infirmiers bénévoles en mesure d’intervenir à tout moment ».

Si le lieu n’a rien d’officiel et que les occupants sont, comme le répète les bénévoles « sans droit, ni titre », ceux-ci ne désespèrent pas de voir l’hôtel servir de modèle à d’autres actions de ce type. L’absurdité de la situation motive leur action : de nombreux logements restent vacants tandis que les sans-abris sont toujours plus nombreux. D’après Fathi Bouaroua de la fondation Abbé Pierre qui dévoilait ce jeudi son rapport annuel sur le mal-logement en France, « il y aurait à Marseille entre 10 000 et 15 000 personnes chaque année à la rue et près de 34 000 logements vacants. Même si ce dernier chiffre est à prendre avec prudence, car il comprend notamment des logements inhabitables. Mais on peut dire qu’en moyenne, il y a autant de logements vacants que de personnes sans toit ».

D’une manière générale, l’appropriation du lieu se fait sans effraction : « Du moins, raconte Patrick Desbouiges avec malice, on rentre sans traces d’effraction. On trouve toujours un moyen ». Il reste que le propriétaire peut se manifester. C’est ce qui s’est passé ici, rue Socrate. « Un jour la sœur du propriétaire nous a envoyé les policiers. Mais ils n’avaient ni mandat de réquisition, ni commission rogatoire. Je leur ai dit «vous ne rentrez pas». En plus, nous avons établi le siège de l’association ici. Ils sont repartis… ». La police est revenue une deuxième fois mais là encore, elle n’a pas pu rentrer. La tranquillité est relative, mais Patrick rêve qu’elle devienne permanente. Dans les étages du bâtiment, si les habitants ont échoué là par défaut, ce rêve est partagé.

*NDLR : À leur demande, nous ne mentionnons pas les noms des personnes.

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