Lorenzo et Bobby, destins croisés avant la fin du bidonville de la Parette

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le 13 Juin 2014
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Lorenzo et Bobby, destins croisés avant la fin du bidonville de la Parette
Lorenzo et Bobby, destins croisés avant la fin du bidonville de la Parette

Lorenzo et Bobby, destins croisés avant la fin du bidonville de la Parette

L’un est blond, l’autre pas. Tous deux Roumains, ils vivent dans le bidonville de La Parette, à Saint-Jean-du-Désert. Ce mercredi 18 au petit matin, ils doivent être expulsés. Le premier, Lorenzo sera relogé avec femme et enfant. Le second, Bobby, vit depuis près de 15 ans à Marseille. Lui et sa jeune famille attendent encore une réponse pour bénéficier d’un toit un peu moins précaire. La majorité des autres devront plier bagages et trouver un autre lieu de vie.

Le 11 juin dernier les associations de solidarité avec les Roms avaient invité les journalistes pour une conférence de presse. Comme cet automne, la chaleur en plus, ils voulaient faire entendre leur colère à quelques jours de “l’éviction” annoncée des 400 habitants du camp de la Parette, installé sur un terrain de la communauté urbaine. Conformément à un jugement rendu il y a plus d’un an, le préfet Michel Cadot a décidé le recours de la force publique pour procéder à ce démantèlement le 18 juin prochain; en “plein été, une saison où on meurt plus qu’en hiver”.

Ici, pendant des mois, des associations ont accompagné ces habitants indésirables pour régulariser leurs situations, inscrire les enfants à l’école. Une implication que la préfecture a reconnu puisqu’elle a accordé un sursis à exécution au titre de la trêve hivernale, le temps que soit mené ce travail social prévu par la circulaire du 26 août 2012. Avant l’expulsion inéluctable. La scène a un air de déjà vu : à la Capelette dont vient une partie de ces habitants, à Plombières dans un squat ouvert par les associations, des lieux de vie précaires ont été vidés par les forces de l’ordre. A chaque fois, une poignée d’habitants a eu la chance de trouver un logement pérenne parce qu’ils répondaient aux critères d’intégration établis par la Préfecture. La majorité d’entre eux n’ont d’autre choix que le retour ou la quête d’un autre abri provisoire.

Parmi les militants qui se succèdent, un jeune homme blond, Lorenzo, piaffe en attendant de prendre la parole. Quand on lui tend le micro, il parle un français sans heurt : “Je parle pour tout le monde ici. Si nous sommes venus en France, c’est parce que nous n’avions pas de solution pour vivre dans notre pays. Merci”. Il tourne les talons et disparaît alors que les prises de parole se poursuivent. Peu à peu, les quelques habitants présents retournent à leurs occupations. Parmi ceux-ci, Bobby qui pousse son chariot jusqu’à la station de tramway pour rejoindre le centre-ville et son gisement d’ordures.

“Tout ce que nous entreprenons c’e​st de l’injustice”

Le lendemain, la chaleur est toujours écrasante mais les caméras ont déserté le lieu. Dominique Idir et d’autres bénévoles de l’association Artriballes ont donné rendez-vous à la cabane qu’ils ont bâtie avec certains habitants. Avec sa façade parsemée de poupées et de slogans, elle ressemble à une oeuvre d’art singulier. C’est là qu’étaient organisés les ateliers de dessin, les cours de français pour les adultes ou de pré-scolarisation pour les enfants. Un peu plus loin, une association d’architectes contre la fracture sanitaire a installé des toilettes sèches flambant neuves. Dans quelques jours, tout ceci sera mis à bas pour laisser place à un hypothétique programme immobilier.

La maison commune conçue par Artriballes ressemble à une oeuvre d’art singulier. Aujourd’hui, elle est vide.

Les gens d’Artriballes, Dominique Idir, Jean-Cyril Salemi et Malika Moine avaient prévu un petit goûter en remplacement du dernier cours de français. Une façon de clore un cycle inachevé. Mais le coeur n’y est plus. Si une douzaine de familles devraient bénéficier d’un relogement parce qu’elles ont su faire preuve de “leur volonté d’intégration”, des dizaines d’autres repartiront donc dans l’errance à moins qu’elles ne choisissent un retour au pays, tout aussi provisoire. “De toute façon, tout ce que nous entreprenons c’est de l’injustice, constate Dominique Idir. On aide ceux qui viennent vers nous mais tous les autres qui ne font pas la démarche ne sont aidés par personne alors qu’ils vivent la même situation. Celle de migrants que la misère a poussé à quitter leur pays”. Tout en tordant dans tous les sens un sachet plastique, elle lâche : “moi qui ne suis pas intégrée, je demande à ces gens de s’intégrer…” Elle qui a “voyagé toute [sa] vie” et “travaillé dans des cirques” se retrouve à faire la queue dans les administrations.

“C’est simple, je n’ai jamais passé autant de temps à Pôle emploi que depuis que je les accompagne”, s’amuse-t-elle, amère. Elle croise Sergio qui revient justement d’un entretien d’embauche. “Tu penses que ça s’est bien passé ? Que tu vas être pris ?” Dominique lui saute dans les bras lorsqu’il acquiesce timidement. Les sourires étirent leurs visages. Au moins une bonne nouvelle.

En face de la cabane, une jeune femme blonde prépare le repas devant sa propre maisonnette. Dans ses jupes, un bambin tout nu joue avec une brique de jus d’orange dont il ne tarde pas à faire une douche improvisée. C’est là que vit Lorenzo Bestrita, le père du petit Nicola désormais tout collant. Il accepte de parler de son parcours, de son envie de “s’aider soi-même” pour donner un avenir à sa famille.

Un premier pas vers l’emploi

“C’est important ce que Dominique ou Ahmed (éducateur de l’ADDAP13, ndlr) font pour nous. Mais le plus important, c’est ce que nous, nous faisons pour nous”. Lorenzo est Roumain mais pas Rom, “mais c’est la même chose pour tout le monde”. Lui aussi se retrouve dans une cabane qu’il a achetée 100 euros. Après deux mois de démarches, il s’est assis sur les bancs de l’école de la seconde chance en début de semaine. Lorenzo cherche une formation dans la restauration, un secteur qu’il connaît déjà bien. Mais il le sait, “si on obtient un diplôme en France, c’est plus facile pour trouver un travail”. Pour cette formation, Lorenzo touchera à peut près 320 euros. De quoi faire vivre sa famille… Le temps de trouver mieux.

Lorenzo n’a pas construit sa maison. Il l’a achetée pour 100 euros. Il aspire à vivre dans un appartement.

S’il est arrivé à un niveau équivalent au bac en Roumanie, il n’a pas obtenu de diplôme. Après avoir travaillé quelques mois dans le bâtiment, il a décidé de partir. “Je n’arrivais pas à vivre avec mon salaire. Si on veut payer le loyer, la nourriture, les déplacements… 200 euros ce n’est pas assez.” Il précise : “en Roumanie, les tarifs sont approximativement les mêmes qu’en France. Sauf le salaire.” Et comme il n’a pas vraiment d’attache dans son pays à part une soeur, il est parti. D’abord en Italie et en Suisse où il a travaillé quelques mois au noir à ramasser des olives ou d’autres tâches agricoles. Puis il a trouvé un emploi de serveur en Grèce où il a passé une année avant de trimballer ses quelques affaires en Irlande. “J’ai été pizzaïolo, chauffeur-livreur pendant deux ans”. Après un détour par Nice, il s’installe finalement ici, dans le bidonville de la Parette. “Dès la première semaine de mon arrivée, je me suis inscrit à Pôle emploi”.

C’est cette première démarche qui va lui permettre d’accéder à l’école de la seconde chance. Et surtout d’échapper à l’expulsion. “Pour le moment, nous avons déposé un dossier pour un logement approuvé par la préfecture”. Il va être pris en charge par Adoma, la société d’économie mixte spécialisée dans le logement social et mandatée par le gouvernement dans une mission de résorption des bidonvilles. La veille de l’évacuation de la Parette, il partira avec sa femme et le petit Nicola. D’abord à l’hôtel, “en attendant de trouver autre chose”. 

La jalousie des autres ? Il la balaie d’un revers de la main. “Moi j’ai cherché une formation pour m’intégrer. Je ne veux pas passer ma vie à faire les poubelles, à chercher de la ferraille. Je veux la stabilité pour ma famille”. Mais la situation de ses voisins, il la comprend. Et pour lui, il n’est pas bien différent des Roms qui l’entourent. “Ici tout le monde est égal. Moi je suis Roumain, l’autre Gitan, mais notre sang est de la même couleur. Sur nos cartes d’identité, ce n’est pas écrit si on est Rom ou pas”. Dans un communiqué paru la veille de la conférence de presse, la préfecture parle d’une centaine de personnes relogées. Les associations parlent de 12 familles. La Parette compte autour de 400 habitants.

“C’est la dixième maison que je fais”

Parmi eux, une figure connue du centre-ville. Enfant, Bobby vendait des roses sur les terrasses des cafés de La Plaine et du cours Julien. A force de le voir tous les jours, il était devenu une mascotte des habitants de ces quartiers. Dominique Idir voit tout de suite de qui il s’agit. “C’est Bobby ! Bien sûr que je le connais. Il vit ici”. Dans un “quartier” du camp un peu à l’écart, à proximité d’une maison en ruine, on retrouve Bobby dans sa chambre à coucher.

Par ces jours de grande chaleur, il a renoncé à partir en ville  faire les poubelles. Il accueille les journalistes avec un grand sourire et du coca frais même s’il refuse d’être filmé photographié ou même dessiné. “Je m’excuse de ne pas me souvenir de vous. Il y avait beaucoup de monde à l’époque”. Le jeune homme à la mèche en pétard est arrivé à l’âge de “sept ans et demi” à Marseille. Il ne l’a jamais quittée sauf pour de rares retours à Timisoara, sa ville natale. Il aura 23 ans ce week-end et une petite fille de cinq ans qui lave avec soin une poupée devant la cabane. “Cela fait plus de 14 ans en tout que j’ai passé à Marseille. Mais comment le prouver ? A chaque fois que j’ai voulu faire des papiers, on me demande des preuves mais je n’ai rien”. Pourtant il affirme avoir fréquenté deux ou trois écoles ici et savoir encore lire le français “même si écrire, c’est plus difficile à part des petits mots”.

Bobby est accueillant mais il ne veut pas être dessiné. Il restera donc dans l’ombre.

Petit à petit, la famille a abandonné les roses qui “ne rapportaient pas assez” pour faire, comme les autres, la tournée des poubelles pour y chercher des métaux. Les parents sont rentrés vivre en Roumanie mais Bobby et sa jeune soeur sont restés dans la ville où ils ont grandi. Il aimerait travailler dans la maçonnerie où il a quelques expériences au pays. Mais sans beaucoup d’espoir non plus. Après près de 15 ans passés à Marseille et nulle part ailleurs en France, Bobby vit encore avec sa concubine dans une cabane de bric et de broc. “C’est la dixième que je fais au moins. C’est facile. Si tu as le matériel, cela prend une journée”, sourit-il. Des planches des portes servent de faux plafonds.Une télé occupe un petit meuble. “Pas d’écran plat, ce n’est pas solide”, sourit-il. Le reste des affaires est dans une seconde cabane.

Tout cela restera derrière eux après l’expulsion. “A quoi bon prendre tout ça ? C’est facile à trouver une télé. On prendra les vêtements et c’est tout”. Il accueille ce nouveau départ avec fatalisme. Il ne croit pas que les habitants de la Parette vont résister à l’expulsion. “On va en parler”, dit-il sans grande illusion. Il sait déjà que beaucoup ont prévu de rentrer en Roumanie dans le week-end qui précède celle-ci. Lui restera avec sa petite famille.

Dominique Idir a évoqué la possibilité qu’ils atterrissent dans un appartement après un passage dans un hôtel. Mais sans forcer sur la conviction. “On espère que peut-être cela se fera…”, sourit-il. Sinon il reprendra ses baluchons, sa femme et sa fille pour trouver un bout de terrain où bâtir sa onzième cabane.

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Commentaires

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  1. Claire Claire

    Je me souviens bien de toi Bobby, bonne chance à toi et aux tiens

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  2. fred fred

    Bel article. Merci.

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  3. julijo julijo

    Très intéressant.
    Ca laisse un peu sans voix (que dire ?), et une impression diffuse de honte et de gaspillage d’énergie.
    Une grande déception que ne puissent être relogés ceux qui le souhaitent.
    Envie aussi de souhaiter bonne chance à ceux qui vous reprendre l’errance…et la reconstruction de cabanes plus loin….
    Pour ce qui concerne le quartier de la Parette, le terrain sera évidemment utilisé pour construire encore quelques immeubles de soi-disant standing……qui sur-endetteront quelques acquéreurs…
    On vit dans un monde bizarre…..

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  4. Electeur du 5 Electeur du 5

    Bien triste pour ces pauvres gens… Les voisins vont quand même mieux respirer sans les feux brulants les plastiques.

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  5. Bisounours Bisounours

    Précédemment, dans des commentaires, ceci :
    (…)”mes grands parents venaient d’Espagne et ont toujours été reconnaissants envers leur pays d’accueil : qu’on soit d’ici ou d’ailleurs il y a des règles à respecter : ceux qui au fil des siècles et des vagues migratoires ont accepté ces règles et les ont transmises à leurs enfants sont les bienvenus ce sont eux qui font la richesse de notre pays. Ceux pour qui la France est une vache à lait commode et qui n’ont même pas la reconnaissance du ventre n’ont rien à faire chez nous.”
    Et je me disais qu’écrire cela c’était faire insulte à ses parents et grands parents quand on se souvient de ce que veut dire “s’intégrer”.
    Pour le moment, je n’ai pas encore lu sur cette page les franches affirmations qui peuvent fleurir quand l’occasion est favorable :
    “On peut ne pas être “Français de souche” et ne pas supporter les excès des nouveaux arrivants et leur prétention à avoir tous les droits. (…)”Activités illégales”, “nuisances” “familles pas là pour s’insérer mais pour faire du business” ? Oust! Dehors! Et les associations qui les soutiennent (et dont on aimerait connaitre les motivations) peuvent les accompagner…”
    Ou encore :
    “Une chose est de faire des grandes déclarations humanistes, une autre choses de vivre au quotidien cette invasion et d’en supporter les conséquences (vols, dégradations, odeurs, agressions et,si on en croit La Provence de cette semaine, retour très attendu de la gale et de la teigne dans les écoles). Arrêtons de jouer les bons apôtres et voyons la réalité en face : la France ne peut plus absorber toute la misère du monde et les contribuables n’en peuvent plus de payer.”

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  6. GM GM

    Merci Marsactu pour ce bel article !!

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  7. Anonyme Anonyme

    Quand on ne peut pas nourrir ses enfants on en adopte pas d’autres,

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