Les deux cents demandeurs d’asile de la caserne Masséna bientôt expulsés

Reportage
Lisa Castelly
4 Oct 2018 0

Depuis plusieurs mois, la caserne Massena, dans le quartier de la Belle-de-mai, sert de centre d'hébergement à des dizaines de demandeurs d'asile à qui l'État ne fournit aucune autre solution. Frappé par un arrêté de péril, le lieu doit être évacué dans les jours à venir.

L'entrée dans la caserne se fait par une fenêtre. (Image LC)

L'entrée dans la caserne se fait par une fenêtre. (Image LC)

L’accès se fait par une fenêtre donnant sur la rue Masséna, dans le 3e arrondissement. Pourtant vidée et barricadée après l’expulsion de familles roms à l’été 2015, la caserne Masséna a repris depuis plusieurs mois sa fonction de squat. La population a changé : ce sont aujourd’hui des migrants, venus principalement d’Afrique subsaharienne qui ont trouvé refuge dans l’imposant bâtiment militaire désaffecté. La fenêtre enjambée, on traverse une petite pièce qui semble avoir brûlé récemment, pour rejoindre l’immense cour qui tient lieu de place principale.

En cette fin de journée, s’y retrouvent tous les habitants de ce petit village où vivraient autour deux cents personnes, des demandeurs d’asile dans leur grande majorité. Deux ballons de foot circulent, et les habitants se font des passes.

“Ici c’est devenu l’endroit où on amène les gens de la gare”, décrit Ismaïl, un jeune guinéen qui vit là depuis près d’un an. D’après ses explications, le lieu est devenu un point de repère pour les demandeurs d’asile débarquant à Marseille : “Ici on leur donne les explications” sur le parcours qui les attend et les interlocuteurs qui pourront les aider. Pour les premières nécessités, le camp compte sur la solidarité : “Des associations amènent la nourriture, il y a l’Armée du salut, l’église d’à côté, et aussi les voisins”, continue Ismail.

Pour les sanitaires en revanche, aucune installation véritable n’existe. “L’eau parfois elle fait mal au ventre”, confie Mamadou, lui aussi Guinéen et âgé de 18 ans, alors que passe un homme portant deux seaux remplis d’eau. Un accès à l’électricité, grâce à des fils tirés depuis les lampadaires existait jusqu’à récemment, mais les squatteurs y ont finalement renoncé après plusieurs coupures, vraisemblablement demandées par la Ville ou la métropole, qui est propriétaire des murs.

Le jeune homme est arrivé à Marseille il y a quatre mois, pour y déposer une demande d’asile. Il a d’abord été pris en charge par le dispositif d’hébergement d’urgence classique. “J’ai fait un mois [au centre d’hébergement] Forbin, et maintenant quand j’appelle le 115, tous les jours ils me disent de rappeler demain. Je suis ici depuis deux mois. Mon ami m’a amené ici, il m’a dit si tu aimes bien tu peux rester”. Le confort est très sommaire, le bâtiment aussi étendu soit-il n’offre guère plus qu’un toit et des murs, dont les fenêtres doivent être calfeutrées. “Ici, c’est nous qui avons fait propre, dit-il en pointant les tas de détritus laissés par d’autres occupants qui demeurent à certains endroits du squats. Avant c’était partout comme ça”.

“Normalement, je ne dois pas dormir dehors”

Demandeur d’asile, Mamadou, tout comme ses voisins d’infortune a droit en théorie à un hébergement dans un centre d’accueil (CADA). Dans les faits, le millier de places disponibles dans le département est saturé, et quand ils ne sont pas hébergés à l’hôtel, beaucoup de demandeurs d’asile sont livrés à eux-mêmes, à la rue.

“Normalement, je ne dois pas dormir dehors, je suis en procédure normale !”, se désole Mamadou, qui souhaite se différencier de ses voisins en “procédure Dublin”, qui ont laissé leurs empreintes lors de leur passage en Italie et sont voués à y être renvoyés. Quoiqu’il en soit, lui comme eux ont le droit à un hébergement.

“Notre situation est très pénible, souffle un jeune homme croisé à l’entrée du lieu. On est tous mélangés. Il y a des gens ici qui viennent d’arriver. La plateforme asile est fermée depuis deux semaines, alors ils n’ont rien comme papiers. Il y a des gens qui ont un billet d’avion pour l’Italie mais qui refusent d’y aller”. Un de ses voisins ajoute : “On est demandeurs d’asile, on a tous des documents, le préfet le sait, tout le monde sait”.

Des demandeurs d’asile jouent au foot dans la cour de la caserne désaffectée. (Image LC)

“On va vers un nouveau Kalliste”, souffle Sébastien Regnault, un militant associatif habitué des squats, en référence à cette copropriété dégradée évacuée l’hiver dernier dans laquelle de nombreux demandeurs d’asile avaient trouvé un toit, parfois monnayé par des marchands de sommeil. Mardi en fin de journée, une avocate et des membres de plusieurs collectifs sont sur place pour avertir de l’expulsion prochaine, confirmée par plusieurs sources, le bâtiment faisant l’objet d’un arrêté de péril imminent.

“Ce sont des petits papillons sur les pare-brise des voitures qui nous ont alerté, confie Béatrice Mavic en tendant des bouts de papier annonçant l’interdiction de stationner devant la caserne le dimanche 7 et le lundi 8 octobre.

Autour de la caserne s’est monté un réseau de solidarité assez rare. “Un jour, une habitante a discuté avec quelques personnes qui étaient devant, elle en a parlé à d’autres et l’accompagnement a commencé”. Ces voisins ont trouvé des solutions pour la nourriture, les produits d’hygiène, certains ont aussi accompagné des demandeurs d’asile pour leurs rendez-vous à la préfecture, et quelques uns ont pu profiter des cours de l’association d’alphabétisation Mot à mot.

“Il va falloir décamper !”

En cette veille d’expulsion, Béatrice Mavic et d’autres riverains, dont plusieurs militants de la France insoumise alertent les habitants du squat qui restent dubitatifs. Le petit collectif tient à prévenir le plus grand nombre. Ceux qui sont demandeurs d’asile, en procédure normale, seront pris en charge par les pouvoirs publics le jour de l’expulsion, probablement dirigé vers un gymnase avant de trouver une solution plus pérenne. Pour les autres, en procédure Dublin ou en situation irrégulière, l’issue est moins sûre. La préfecture n’a pas donné suite à nos questions sur le sujet. “Il va falloir décamper !”, insiste un militant de la France insoumise à des jeunes hommes exaspérés.

Après des mois d’attente sans un endroit sûr où pouvoir dormir, Ismaïl est dans l’incompréhension. “Si la France ne veut pas nous donner l’asile, elle ne doit pas nous accepter, mais là on te dit que tu dois attendre 9 mois, alors on doit te donner où dormir”, regrette-t-il. Comme ses camarades, il sait que d’autres pays, dont l’Allemagne mettent à l’abri les demandeurs d’asile dès leur arrivée sur le territoire. “Mais c’est la France qui nous a colonisés, c’est pour ça qu’on est ici, on comprend le français, pas l’allemand !”, lâche-t-il, amer.

Pour les habitants du squat comme les personnes qui leurs viennent en aide, le manque d’information est la principale source d’angoisse. Aucun représentant de l’État n’est venu à leur recontre. Aucune opération de diagnostic social n’a été lancée, comme c’est normalement le cas. “Du coup, il y a beaucoup de rumeurs et c’est la pire des choses”, s’alarme Tanina Ouadi, coordinatrice de la mission bidonvilles et squats pour Médecins du monde, qui connaît le lieu depuis le printemps.

Devant l’entrée de la caserne, Mamadou lève la tête vers le bâtiment qui lui fait face, plus grand encore, la caserne du Muy : “ça aussi c’est vide, et il n’y a personne dedans !”.  Plusieurs associations, dont Médecins du monde, la Cimade, la Fnars, Médecins du monde comptent interpeller la préfecture sur cette situation récurrente. Le collectif d’habitants du quartier organisait mercredi soir un rassemblement, en présence de représentants de la France insoumise, ou encore du Parti communiste. Tous appellent à des réquisitions d’immeubles vides et espèrent être entendues avant que l’hiver n’arrive. En attendant, l’expulsion de la caserne Massena semble inéluctable.

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