Les évacués du quartier Saint-Jean portent plainte contre X pour “crime contre l’humanité”

Info Marsactu
Benoît Gilles
22 Jan 2019 7

Huit anciens habitants du quartier Saint-Jean et leurs descendants déposent plainte contre X pour "crime contre l'humanité", 75 ans après l'évacuation forcée et la destruction de ce quartier populaire du Vieux-Port.

Image d'archives versée au dossier judiciaire.

Image d'archives versée au dossier judiciaire.

L’affaire est en préparation depuis de longs mois, tant du côté des survivants du quartier de Saint-Jean, de l’écrivain Michel Ficetola, ardent défenseur de la mémoire des Napolitains de Marseille et l’avocat Pascal Luongo, dont l’histoire personnelle et familiale est marquée par ce drame. Huit survivants et descendants d’habitants du quartier Saint-Jean viennent de porter plainte contre X auprès du procureur de Paris, pour “crime contre l’humanité”. Depuis 1964, la loi française reconnaît ces crimes comme imprescriptibles. Parmi ceux-ci, figure le transfert forcé de population, aggravé par la destruction de leurs logis et des biens qu’ils contenaient.

Il y a 75 ans, dans les derniers jours de janvier 1943, 20 000 personnes sont évacuées du quartier Saint-Jean. Situé sur les pentes Nord du Vieux-Port, le quartier était aussi appelé “la petite Naples” en référence aux nombreuses familles italiennes, notamment napolitaines, qui y avaient pris racine. 12 000 d’entre eux, hommes, femmes et enfants, sont conduits de force dans un camp de fortune à Fréjus. Parmi ceux-ci, 600 personnes sont déportés vers le camp d’Orianenbourg-Sachenhausen. Certains n’en reviendront pas.

Les chiffres ne sont pas précis, explique Michel Ficetola, professeur d’italien et auteur de livres sur l’histoire du vieux Marseille qui a activement travaillé à la reconnaissance de ce crime. On évoque entre 12 000 et 15 000 évacués à Fréjus. Entre 600 et 800 déportés en Allemagne. Je prends à chaque fois la fourchette basse pour qu’on ne nous accuse pas de gonfler les chiffres“.

“Atteinte volontaire à la vie”

La plainte remise au procureur de Paris – seul compétent en matière de crime contre l’humanité – dénonce des faits commis tant à Marseille, qu’à Fréjus et en Allemagne de 1943 à 1945. Elle est justifiée, selon Pascal Luongo son rédacteur, par “une atteinte volontaire à la vie, du transfert forcé de population, de la privation grave de liberté physique et des actes inhumains causant intentionnellement de grandes souffrances et des atteintes graves physiques et psychiques”.

Volontairement large, elle vise toutes les personnes qui auraient pu participer ou se rendre complice de ces exactions au nom de l’État allemand ou de l’État français. “On évalue à 10 000 le nombre de fonctionnaires de police de gendarmerie qui ont participé directement à cette opération“, soutient l’avocat.

Pour l’heure, ce sont surtout les archives allemandes qui permettent de reconstituer l’itinéraire de ces Marseillais, habitant du cœur populaire de la ville, jetés dans des wagons à bestiaux, triés pour cibler les opposants et les juifs. Puis, pour la majorité d’entre eux, rendus à la liberté, sans un mot d’explication. Tous ou presque ont perdu leur logement, dynamité avec les 1500 immeubles qui formaient ce quartier.

Opération Sultan, d’une rive à l’autre

Cette opération est une des étapes de ce que l’histoire a retenu sous le nom de l’opération Sultan en janvier et février 1943. Elle est censée être une réaction à des attentats commis contre des soldats allemands quelques jours auparavant. Le 22 janvier, lors de la rafle du Vieux-Port, 782 Juifs de la rive Sud sont déportés vers Sobibor en Pologne. Les 23 et 24, les policiers français, appuyés par des soldats allemands évacuent les quartiers de la zone Nord et poussent dehors plus de 20 000 personnes. Les déportés, qui le seront via la gare d’Arenc, jusqu’à Fréjus y resteront une semaine, dans des conditions très dures. “Le camp était vide depuis la fin de la guerre 14-18, reprend Michel Ficetola. Ils ont été accueillis dans des conditions indignes avec à peine un peu de paille pour dormir“. Jeune enfant à l’époque, Antoinette Contini, citée dans la plainte, se souvient parfaitement de ces circonstances :

Après des heures interminables de voyage, nous avons été parqués dans des baraquements immondes, qui n’étaient même pas adaptés pour abriter des animaux. Même la paille sur laquelle nous dormions était infecte. J’y ai passé la semaine la plus traumatisante de toute ma vie.

Les Juifs de Marseille ont payé le plus lourd tribut, reconnu depuis comme l’un des plus graves crimes contre l’humanité qui aient été connus. L’histoire de ces immigrés napolitains mais aussi grecs, arméniens, espagnols voire même africains, chassés de chez eux, puis transférés de force vers Fréjus et pour certains déportés, est restée longtemps méconnue. “D’abord, parce que les gens ont été disséminés, explique Michel Ficetola. Certains se sont logés aux alentours de Fréjus, d’autres autour de Marseille. Certains sont revenus vivre au Panier. Tous étaient pauvres, peu au fait de leurs droits“.

Dans sa plainte, Pascal Luongo démontre que si le quartier Saint-Jean a ainsi été visé, c’est d’abord parce qu’il abritait des populations étrangères. L’évacuation et la destruction répondent d’une action concertée des autorités allemandes et françaises en vue “de nettoyer et de détruire le quartier du Vieux-Port de Marseille comme le plus grand centre de criminalité du continent, dirigé par des milliers de personnes de race étrangère”, peut-on lire sous la plume d’un des chefs de la police, dans une des pièces apportées au dossier.

“Objectif 100 000 Marseillais”

“Dans ma plainte, je cite des archives militaires allemandes qui évoquent l’ordre d’arrêter 100 000 Marseillais, détaille Pascal Luongo. Après l’évacuation, des rapports citent le chiffre de 28 000 arrestations. En réalité, ils seront moins nombreux“. En revanche, ces mêmes archives sont limpides quant à la double volonté d’épuration “raciale” et urbanistique.

Dès 1942, le plan d’Eugène Beaudouin prévoyait la destruction des quartiers insalubres du Vieux-Port, reprend l’avocat. Parmi les pièces, je cite un journal de l’époque qui présente clairement cette volonté déjà portée par le maréchal Pétain : la rénovation de la France est liée à celle de Marseille.” Le chef des SS Himmler lui-même évoque “la porcherie de Marseille [qui] est la porcherie de la France” pour justifier la participation française à cette opération de grande envergure.

Vers l’ouverture d’une enquête préliminaire

Désormais la suite judiciaire de cette plainte est entre les mains du procureur de Paris. C’est à lui que revient la décision d’ouvrir ou pas une enquête préliminaire, s’il juge les faits suffisamment constitués. “S’il ne le fait pas, à l’issue d’un délai de trois mois, j’ai la possibilité de me constituer partie civile, explique Pascal Luongo. C’est alors au doyen des juges d’instruction de considérer si un juge doit être nommé”.

Pour l’avocat et les familles de Saint-Jean, la démarche a beau être tardive, elle n’en est pas moins légitime. Quatre des plaignants ont vécu dans leur chair le transfert brutal puis la perte de leur logement. Parmi les survivants, certains ont vu pour la dernière fois un père, une mère. C’est le cas de Jean Flachelli, sept ans au moment de l’évacuation du quartier. Son père, résistant, n’est jamais revenu de déportation.

“Il fait partie des gens qui ont gardé un profond ressentiment même des décennies après, explique Michel Ficetolla. Il faisait partie des plaignants et la veille du dépôt, il a préféré renoncer. Parce que la démarche remuait top de choses en lui, nous a-t-il expliqué”. La suite des évènements dira si la justice entend éclairer ce moment de la ville qui a vu un quartier populaire entier disparaître dans la poussière de l’Histoire.

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