Quand y en a plus, y en a encore

Les boues rouges sont mortes, vive les rejets liquides !

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le 30 Déc 2015
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Le préfet des Bouches-du-Rhône a rendu publique sa décision concernant les rejets en mer de l'entreprise Alteo. Cette dernière est autorisée à rejeter des liquides toxiques pendant un délai supplémentaire de 6 ans, mais sous contrôle. La fin de plusieurs années de débat.

Photo JV.

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C’est l’épilogue d’une saga qui durait depuis des années, au rythme des rejets déversés dans la fosse de Cassidaigne. Le préfet des Bouches-du-Rhône a signé lundi 28 décembre un arrêté autorisant la poursuite par Alteo, successeur de Péchiney et Rio Tinto, de rejets d’effluents liquides toxiques pour une durée de six ans. L’entreprise implantée à Gardanne ne rejettera plus ses fameuses boues rouges mais pourra en revanche continuer pendant six ans avec des rejets liquides, filtrés au préalable, mais toujours bourrés d’arsenic, de mercure et autres métaux lourds.

Là où plus grand monde n’espérait un arrêt pur et simple des rejets, le préfet signe un texte qui se veut dernière dérogation… Comme la précédente de 1996. L’arrêté spécifie bien que le maintien provisoire d’un “effluent liquide résiduel” se fait dans le but que “l’exploitant étudie et met en œuvre au plus tard le 31/12/2021 une solution complémentaire de traitement des rejets aqueux en vue de réduire les teneurs des polluants”, tableaux de valeurs à l’appui (page 43 du rapport). Cette décision peut être contestée pendant un délai d’un an.

6 ans et un suivi drastique pour trouver une solution

La durée de la dérogation accordée est, par ailleurs, l’une des plus réduites qui ait pu être évoquée jusqu’ici. Elle est conforme à l’avis du conseil supérieur de la prévention des risques technologiques, dernière instance à avoir été consultée sur cette demande. Dans son avis rendu en 2014, le parc national des Calanques évoquait seulement un “bilan intermédiaire” au bout de six ans visant éventuellement à fixer “nouveaux objectifs”. Dans une récente interview le préfet lui-même évoquait un délai de 9 à 12 ans. L’arrêté justifie cette durée car “étant de nature à raisonnablement permettre la recherche, le développement et la mise en œuvre de la solution de traitement complémentaire”. Cela pourrait passer, suggère l’État, par la création d’une station d’épuration dédiée.

Dans six ans, le préfet s’attend donc à ne plus voir que des rejets très peu pollués sortir de la canalisation d’Alteo. Un enthousiasme partagé par le député de Gardanne (ex-EELV) proche de l’entreprise François-Michel Lambert qui criait victoire ce mercredi : “Cette durée de six ans est conforme à ce que je demandais. Je sais où en est l’entreprise, je sais qu’ils arriveront à respecter les normes dans six ans et, dans dix ans, c’est de l’eau de qualité agricole qui sortira du tuyau.”

Dans un communiqué, le président de l’entreprise se fait moins affirmatif. Pour Frédéric Ramé, rentrer dans les normes reste un défi : “Nous avons relevé un premier défi, arrêter le rejet des boues rouges avant le 1er janvier 2016, nous entendons relever un second défi, celui de la qualité des rejets liquides d’ici au 31 décembre 2021”.

Entre temps, l’exploitant devra rendre compte périodiquement de l’avancement des recherches, mais aussi transmettre au préfet les résultats de diverses études et inspections suivant un calendrier précis (cf pages 23 et 24 du rapport). Comme demandé par le parc national des Calanques, un comité de surveillance et d’information sur les rejets marins sera en charge de surveiller ces derniers.

Ségolène Royal désavouée

Du côté des autorités, la ministre de l’Écologie Ségolène Royal a dit tout son courroux à l’AFP : “L’ordre est venu du Premier ministre au préfet, direct. Je désapprouve cette décision, je n’ai pas du tout changé d’avis, je pense que c’est une mauvaise décision qui est essentiellement suscitée par le chantage à l’emploi.” Matignon a par la suite démenti toute intervention. Elle s’était emparée du dossier à son arrivée au ministère et, à quelques semaines de la date limite, elle déclarait sur les ondes de France Inter être prête à refuser l’autorisation.

Dès septembre 2014, elle avait rédigé un communiqué pour signifier qu’elle s’opposerait aux rejets “même sous forme liquide”Par deux fois, elle a demandé à l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) de se pencher sur les conséquences écologiques des rejets. La dernière campagne de pêche menée par l’agence s’est révélée particulièrement éclairante et a démontré la contamination de nombre d’espèces marines. “En conclusion générale […] des signaux relatifs à une contamination plus importante dans la zone de pêche sous influence du rejet de l’usine d’Alteo ont été mis en évidence”, affirmait ce rapport que Marsactu a déjà détaillé. Il concerne des poissons dont beaucoup peuvent se retrouver dans les assiettes : dorades, rougets, etc.

La question écologique au second plan

L’arrêté final fait pourtant peu de cas de cette étude menée en collaboration avec l’Ifremer. Tout semble fait dans sa rédaction pour minimiser ses révélations. Ainsi, le préfet retient les “difficultés liées à la variabilité des niveaux de contamination” ou encore que “sur les 48 inter-comparaisons réalisées (entre le canyon de Cassidaigne où sont rejetées les boues et une zone de référence), si 35 vont dans le sens d’un impact du rejet, 13 vont au contraire dans le sens d’une plus grande contamination de la zone de référence par rapport à la zone impactée”.

Il se concentre davantage sur un “rapport provisoire de décembre 2015 de l’Ifremer” non rendu public qui soulignerait “la faible étendue géographique” de l’impact et “les incertitudes dans les résultats de cette étude liées à la date à laquelle a été réalisée la campagne et à certains phénomènes géographiques”. L’arrêté s’appuie toutefois sur ces résultats par l’incertitude quant “à l’impact environnemental et sanitaire à long terme” qui justifient donc une “autorisation limitée” dans le temps. Mais ce délai supplémentaire sera-t-il le dernier ?

En avril dernier, quand Ségolène Royal montait au front contre elle, l’entreprise Alteo avait demandé et obtenu un rendez-vous avec le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron. Et il est clair que la casse sociale agitée dans ce dossier par la firme –  400 emplois directs et 250 indirects – aura pesé. Au moment de donner un avis favorable, le président du Parc des Calanques, Didier Réault, avait résumé cet enjeu d’une formule : “Nous n’avons pas aujourd’hui à couper la vie (sic) d’Alteo.”

Lisa Castelly avec Jean-Marie Leforestier

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    La solution pour maintenir la production et l’emploi passe peut-être par une station d’épuration, et la mise en place d’un label pour une filière “aluminium propre” comme pour la filière bois. Si cette filière “aluminium propre” est aidée par les pouvoirs publics européens et pourquoi pas “cop21” nos enfants ingurgiteront moins de plomb et d’arsenic en chaclant des moules ou des oursins…

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