L’épidémie de pneumocoque, le syndrome des détachés du port

Actualité
par Rémi Baldy & Pierre Isnard-Dupuy
le 4 Fév 2020
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Les seize cas de pneumocoques détectés au sein de la réparation navale mettent en lumière le recours aux travailleurs détachés sur la forme 10 du port de Marseille ainsi que leurs conditions de travail. L’entreprise qui exploite le chantier renvoie la balle vers l’armateur.

L'enjeu

L'ARS pointe les conditions de travail et l’autarcie des chantiers comme cause de transmission de la bactérie. Un cas qui illustre l’importance des travailleurs détachés dans la réparation navale.

Le contexte

Près de 4000 travailleurs des chantiers navals sont invités à se faire vacciner après la détection de 16 cas d'infection à pneumocoque.

Le scénario ferait un bon début de film catastrophe. Pendant qu’un nouveau virus venu d’Asie est sous haute-surveillance à Carry-le-Rouet, une épidémie de pneumocoque se déclenche à quelques kilomètres de là, sur les chantiers de la réparation navale de Marseille.

« Il y a 16 cas confirmés qui sont traités et vaccinés, un cas est encore en réanimation. Les premiers ont été constatés le 9 janvier et le dernier le 31 janvier », détaille Laurence Pascal, médecin épidémiologique à l’Agence régionale de santé (ARS). C’est grâce à la veille sanitaire hebdomadaire de l’IHU Méditerranée sur les prélèvements de l’AP-HM que l’alerte a pu être donnée.

Mais l’épidémie ne devrait pas se muer en fléau planétaire. « La contamination est difficile, explique le docteur Philippe Malfait, de Santé Publique France. Elle se fait par contact de proche en proche à moins d’un mètre. La bactérie meurt tout de suite au contact de l’air extérieur. L’épidémie se développe parmi les ouvriers parce qu’ils vivent depuis un mois en milieu confiné ». Raison pour laquelle, les autorités sanitaires ont mis en place depuis hier une vaste opération de vaccination d’urgence, basée sur le volontariat, auprès des 4000 travailleurs du chantier.

150 salariés marseillais

Du côté du chantier naval de Marseille (CNM), qui exploite les grandes formes de radoub dédiées à la réparation, on joue l’apaisement évoquant un emballement médiatique à cause du coronavirus. « Cela arrive assez fréquemment. Quand une personne ne se sent pas bien elle est envoyée se faire diagnostiquer. Là, il y a beaucoup de cas car nous sommes sur un chantier important », explique Jacques Hardelay président du CNM. En ce moment, la forme 10 accueille le projet le plus important de son histoire avec le paquebot Norwegian spirit. « Un défi monumental », confirme Danel Tartaroli, représentant CGT de la réparation navale. Ce chantier ne profitera pourtant pas aux travailleurs locaux.

Sur les 4000 travailleurs du chantier visés par l’opération de vaccination, 3400 sont arrivés avec le paquebot. « Il y a 2800 sous-traitants et 800 membres de l’équipage », détaille Jacques Hardelay. A cela s’ajoutent 450 autres sous-traitants ainsi que le personnel du CNM à savoir 152 personnes. Un droit de retrait est exercé d’ailleurs sur les formes 8 et 9. Le dirigeant assure pour sa part « ne pas avoir accès » à la proportion entre travailleurs détachés ou non. « Il y a beaucoup d’étrangers » avance pour sa part Daniel Tartaroli. Ce qui est assez classique sur ce secteur. Treize nationalités différentes sont recensées parmi les 16 employés contaminés à Marseille.

« Il y a un facteur de risque pour ces personnes soumises à des conditions de travail qui favorisent l’altération de leur défenses immunitaires pulmonaires. Ils ont des équipements de protection dont ils ne se servent pas toujours. Ils respirent beaucoup de poussières et font usages de solvants très différents qu’ils peuvent inhaler aussi », souligne le docteur Laurence Pascal. De son côté, le port préfère ne pas se mouiller. « Nous appliquons les consignes dictées par l’ARS », nous fait-on savoir.

Des bateaux-hôtels italiens pour travailleurs détachés

En plus du bateau en chantier, deux utilisés comme hôtels, dont l’ex-navire Napoléon-Bonaparte de la SNCM, qui s’appelle aujourd’hui Rhapsody, sont concernés. Ce mode d’hébergement accélère l’épidémie car les travailleurs dorment pour beaucoup à l’intérieur et sont très proches. « Ce sont des ferries, avec tout le confort qui va avec », riposte Jacques Hardelay qui rappelle que c’est de la responsabilité des armateurs – en l’occurrence Norwegian Cruise Line – de loger leurs travailleurs et que le CNM ne loue que les espaces de chantier. Côté législation, la loi du pavillon de l’armateur s’applique pour l’équipage qu’il fournit. Pour les autres, dont les détachés, c’est la législation française qui prévaut.

Rien n’empêche cet armateur de recourir à un bateau hôtel. « C’est beaucoup moins cher que de louer un hôtel, là vous avez des cabines avec quatre lits et une petite salle de bain », glisse Pierre Maupoint de Vandeul, président du syndicat CGE-CGC Marine. « C’est un non-sens total, vous avez des bateaux sous pavillon italien, donc avec des droits sociaux low-cost, qui viennent jusqu’à Marseille pour héberger des travailleurs détachés », ajoute-t-il.

Même son de cloche chez Daniel Tartaroli qui pointe des « hôtels vides en face du port ». Le syndicaliste CGT reproche à sa direction « d’avoir une politique qui consiste à faire bosser les travailleurs détachés alors qu’on veut nous faire croire que les chantiers profitent à l’économie locale ».

Les remarques sur l’absence de création d’emplois grâce à la forme 10 agacent Jacques Hardelay. « Il n’y a pas d’entreprises capables de traiter ce genre de problème en France, peste le président du CNM. C’est un problème général, de formation, d’organisation industrielle et de prise de risque de la part des entreprises ».

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Rémi Baldy
Pierre Isnard-Dupuy
Journaliste.

Commentaires

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  1. Cbastien Cbastien

    Ben il faut mettre un plan de formation adapté pour les marseillais, non !

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    • Brallaisse Brallaisse

      Cela existe il y a même des lycées à Marseille qui font cela , mais visiblement le prix de nos jeunes est encore trop cher . Excuser moi, remplacez prix par salaires.

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  2. Tarama Tarama

    Comment, ces milliers d’emplois promis par la réparation navale et subventionnés à coup de millions d’euros d’argent public ne seraient en fait que de la poudre aux yeux et de l’exploitation de pauvres venus d’ailleurs ?
    On nous aurait menti ?

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  3. Pascal L Pascal L

    Pas d’emploi, OK, mais des retombées !
    Poussières, pollutions, bruits et maintenant des bactéries.

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    • Jacques89 Jacques89

      Il faut rappeler aussi que les composés organostanniques contenus dans les peintures antifouling (sur la coque des bateaux) sont interdits en Europe depuis 2003… mais pas dans le reste du monde (et la Norvège n’est pas dans l’UE). Les pauvres bougres qui poncent ces peintures sans protection risquent forcément d’avoir des problèmes respiratoires. Les CNM ont-ils demandé les documents nécessaires pour prendre les précautions qui s’imposent?

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  4. bernard bernard

    Monsieur Hardelay est agacé mais ce n’est pas la première fois que cet accueil de main d’oeuvre flottante et cosmopolite (13 nationalités sur 16 malades – chiffres les plus bas parmi ceux déja publiés dans la presse -c’est beaucoup) se produit même si l’effectif est cette fois ci très important .Les autorités le savaient : préfecture, police aux frontières , GPMM et capitainerie . Elles auraient dû se saisir du problème de formation et de stabilisation juridique d’un corps d’intermittents spécialisés avec un suivi médical sèrieux ( des références existant dans la législation française). Elles vont devoir le faire.

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  5. pierre-yves pierre-yves

    Une question secondaire à la lecture de cet article très intéressant : Pourquoi laisse t’on des bateaux se transformer en hôtels flottants comme si la ville ne pouvait accueillir ces travailleurs ?
    Cela a une incidence sur la pollution car ces bateaux ne sont pas reliés à l’électricité.

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  6. Brallaisse Brallaisse

    Il faut savoir que le monde maritime est une zone pratiquement de non droit et vous avez à faire à des fournisseurs de main d’œuvre qui sont de véritables marchands d’hommes . Ceci expliquant cela et tout le monde se met les anchois devant les yeux.

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    • pierre-yves pierre-yves

      Je découvre tout cela et j’avoue que mes bras m’en tombent.

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  7. Brallaisse Brallaisse

    Nous nous émouvons à juste titre du travail des enfants dans les pays asiatiques ou africains pour des grandes marques de textiles , et effectivement nous avons chez nous , devant nos fenêtres des pratiques de gestion d’êtres humains pas jolies, jolies. Alors la palourde dans l’étang de Berre c’est important mais il faut relativiser.

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