Le “Voyage accidentel” de Sharon Tulloch ou le récit poignant de 1524 jours de délogement

Échappée
le 1 Nov 2024
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Illustratrice et graphiste, Sharon Tulloch vit à Marseille depuis 37 ans. Son livre Un Voyage accidentel revient sur l'évacuation de son logement après sa mise en péril autant qu'il questionne la notion de racines. Elle porte désormais son texte sur scène avec une lecture musicale et une pièce de théâtre en cours de création.

Sharon Tulloch, autrice du livre Un voyage accidentel. (Photo C.By.)
Sharon Tulloch, autrice du livre Un voyage accidentel. (Photo C.By.)

Sharon Tulloch, autrice du livre Un voyage accidentel. (Photo C.By.)

On a frappé à la porte très lourdement / sur le palier des silhouettes en uniforme en civil / des mots des phrases un ordre partir au plus vite / imagine tu as seulement deux heures  / pour évacuer ton logement et plier toute ta vie.” Ainsi commence le jour un, ce 6 mars 2019, rue Clovis-Hugues à la Belle de Mai, d’Un voyage accidentel de Sharon Tulloch. Ce joli livre, paru aux éditions Commune, galope jusqu’au jour 1524 et raconte, sous la forme d’un récit mi-poétique mi-réaliste, plus de quatre années de délogement. Du foyer qu’elle doit quitter en toute hâte parce que l’immeuble dans lequel elle vit est placé en péril, jusqu’à la signature d’un nouveau bail.

Sharon Tulloch a une présence solaire, un sourire lumineux et un rire irrésistible. Derrière cette gaité apparente, elle recèle, dit-elle, “un fond de mélancolie”. Que l’expérience traumatique du délogement a nourri. D’ailleurs, le mot de délogée ne convient pas à cette Franco-Britannique, aux racines jamaïcaines et sud-américaines, qui fêtera ses 61 ans en décembre prochain. “Ce mot est trop neutre, trop petit. Il ne laisse rien à l’imagination”, pose-t-elle de son phrasé singulier, délicieusement teinté d’accent anglais. Elle lui préfère le terme de déracinée : “Dans l’action de déraciner, il y a une violence. Un arrachage. Tu peux déloger une voiture. Mais tu déracines un homme.”

Évacuations et lourdes chaînes

C’est donc le journal d’une déracinée qu’elle a d’abord écrit. Récit qui prend désormais la forme d’une lecture musicale et se mue également en pièce de théâtre. Son texte replonge, en premier lieu, dans le contexte brutal des effondrements de deux immeubles de la rue d’Aubagne et la mort de huit de leurs habitants. La chute, le 5 novembre 2018, de ces bâtiments dégradés génère une onde de choc sans précédent dans la ville, entraînant des centaines de fermetures de logements et des milliers d’évacuations. Comme tous les Marseillais, Sharon voit fleurir des lourdes chaînes aux portes, un peu partout dans la ville. Puis dans son voisinage. Jusqu’à ce que la vague l’atteigne : “Tout a changé à partir du 5 novembre 2018 et tout a commencé pour moi le 6 mars 2019.”

Sous la couverture écrue de son livre, barrée d’un dessin crayonné qui peut figurer une cicatrice, se dévoile un long cheminement. Il débute sur la manière, forcément un peu irrationnelle, dont elle jette dans des sacs Tati des photos, des bijoux, de la paperasse — “et ma jupe Repetto qui ne me sert à rien, mais fait partie des choses que je prends pour me rassurer…” — puis quitte sa maison, avec sa chatte Sola terrorisée dans sa cage et “dont la pisse se répand”, écrit-elle, alors qu’elle ferme la porte de son appartement.

Il y a des jeunes, des personnes âgées, des familles. Ce n’est pas la misère, mais tu sens que c’est lourd.

Sharon Tulloch

Sharon Tulloch, illustratrice et graphiste, vit depuis 37 ans à Marseille. C’est là qu’elle a vécu le plus de temps dans sa vie : “C’est important pour moi, ici. C’est là que j’ai eu mes enfants, que j’ai grandi, que j’ai commencé ma vie d’adulte.” Elle aime cette ville et son brassage. Elle en retrouve un condensé, trois mois durant, dans les couloirs et les parties communes de l’hôtel Ibis sur le boulevard Sakakini, qui devient son foyer après son évacuation. “Dans la salle à manger, pour le premier petit-déjeuner, on me prend pour une touriste. Il y a des jeunes, des personnes âgées, des familles, se remémore-t-elle. Ce n’est pas la misère, mais tu sens que c’est lourd. On trouve quand même du temps pour parler. Mais, même si les gens se soutiennent, après tu te retrouves seule dans ta chambre.”

La vie dans 9 m2

Une pièce de neuf ou dix mètres carrés, où l’espace exigu ne lui permet plus de dessiner. “Je navigue depuis mon tabouret en bois / une position rassurante dans cette violente tempête / Je m’accroche à cette nouvelle normalité / comme si de telles habitudes pouvaient me guider vers des rivages plus sûrs”, écrit-elle au jour 4. Puis, jour 24 : “Vivre entre 4 murs étroits n’est pas facile / ils me cognent de leurs angles douloureux.” L’écriture jaillit là, dans sa chambre cellule.

Illustration tirée du livre Un voyage accidentel, de Sharon Tulloch. (Illustration Sharon Tulloch)

Elle s’en excuse presque, de ces recensions quasi quotidiennes qui éclosent d’abord sur les réseaux sociaux. Associés à de beaux dessins crayonnés, ces textes sans ponctuation, aux faux airs de haïkus, voient s’entremêler le violent et le drôle, le vulnérable et le dérisoire. “J’aime son écriture. C’est juste, c’est précis. On la reconnaît dans cette façon de dire les choses de manière très poétique et très crue”, observe son amie l’avocate Déborah Nambodokana, avec laquelle Sharon Tulloch a cofondé la compagnie artistique Déraciné.

“On n’est plus rien”

Cette écriture, née du besoin d’exprimer, mais aussi “de s’ancrer” quelque part, passe tout en revue. Son “Voyage” est un monstre dévorant. Elle s’y sent comme un “guinea pig”, un cochon d’Inde perdu dans un labyrinthe. La culpabilité, la honte, l’humiliation et l’invisibilisation subies le disputent à la rage, notamment contre la prise en charge défaillante et déshumanisante des pouvoirs publics. Elle évoque aussi le couple de propriétaires du logement qu’elle occupait à la Belle de Mai, qui souhaite qu’elle rompe son bail et ainsi ne plus avoir à assumer le paiement de son hébergement temporaire. Jour 76 : “Je n’ai pas tout de suite compris que cette demande / avait pour conséquence de m’empêcher de bénéficier / de toute aide et de tout dédommagement” La requête la blesse d’autant plus qu’ils avaient noué une relation amicale. Soudain, analyse-t-elle à rebours, sans toit, “on n’est plus rien”.

Mais ce “cauchemar éveillé” réserve aussi des touches d’allégresse. Fugaces, mais réelles. Des morceaux de rien, de la solidarité, des sourires, “doux comme le parfum des croissants congelés” du petit-dej hôtelier. Renouer avec la vie ordinaire tient parfois à une séance de nettoyage, main dans la main avec la femme de ménage de la chambre 604, à “se faire des copains à la laverie”, ou à ouvrir le frigo dans le studio qu’elle occupe ensuite de manière transitoire. Sharon Tulloch se crée aussi une famille élargie. Des déracinés comme elle qui attendent, entre colère et résilience, de retrouver un toit. Il y a là Dalila, Youssouf et Odette. Qui l’épaulent et réciproquement.

Questionner l’exil

Elle n’aurait pas vécu les événements de la même façon, dit-elle, sans l’aide de cette nouvelle famille, sans ses amis, sans ses enfants, les comédiens Idrissa et Zita Hanrot. “Ils ne me regardent plus de la même manière. Ils n’avaient pas compris tout ce que je vivais.” Elle finit, à partir de la mi-juin 2019, par être hébergée dans un studio provisoire. Un soir, elle y accueille son fils pour dîner. Elle dispose des fleurs sur la table : “J’ai pris une photo, car je trouvais cela joli…” L’évocation de la scène fait rouler quelques larmes silencieuses sur ses joues.

Certaines plaies sont toujours douloureuses. Sharon revit, aujourd’hui encore, comme une blessure, les remarques de connaissances qui lui reprochent de se livrer sur les réseaux sociaux. Plus de quatre ans après son évacuation, elle finit par signer le bail de l’appartement — pérenne, enfin — qu’elle occupe aujourd’hui. Jour 1524 : “Je suis enfin chez moi – sentiment étrange / mais si un jour cet endroit disparaît / il me restera toujours ce corps abîmé / que je pourrai habiter / n’importe où.

Avec la complicité de Déborah Nambodokana au sein de la compagnie Déraciné et de la metteuse en scène Eva Doumbia, Sharon Tulloch porte désormais sur scène le texte de son Voyage accidentel. Son ouvrage est “un cri doux”, comme elle le résume joliment, qu’elle a prolongé en une lecture musicale et une pièce de théâtre, Travelling(s), en gestation à la Distillerie, à Aubagne. Déborah Nambodokana complète : “Sharon a su transcender un événement traumatisant en réalisant ce travail artistique. Elle rend quelque chose de tragique accessible. Mais elle pose aussi plus largement la question de ce que c’est que de ne pas avoir de toit, de chez soi.” La compagnie artistique Déraciné, créée par les deux femmes en février 2021, naît de cette intuition : après le délogement, il leur faut désormais parler des déplacements de populations, de l’exil, au sens large.

La lecture musicale du Voyage accidentel, en compagnie du contrebassiste Emmanuel Reymond, donne à entendre des extraits du livre, le 5 novembre à 17h30, à la bibliothèque de l’Alcazar.

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Commentaires

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  1. julijo julijo

    grande force de vie.
    toute mon admiration pour ce courage, obligatoire quand on n’a pas le choix.
    bon vent, Sharon !

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