Le tribunal veut expulser les derniers habitants des Feuillants

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le 30 Sep 2014
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“Oui, il reste des locataires mais cela devrait être réglé dans quelques semaines. Les travaux n’auront pas de retard”. Pris au débotté, il y a quelques semaines, c’est ce que répondait Gérard Chenoz, président de la Soléam, l’aménageur de la Ville à propos des derniers bâtiments de l’îlot des Feuillants, entre la Canebière et Noailles. Aujourd’hui, celui qui est aussi adjoint UMP aux grands projets d’attractivité se fait plus précis : “Pour que les travaux de l’hôtel et de la brasserie puissent commencer, la Soléam et la Ville de Marseille doivent vendre l’immeuble vide. C’est pour cette raison que nous avons proposé des relogements à la plupart des locataires qui sont peu à peu partis. Aujourd’hui, seuls deux ménages habitent toujours l’immeuble.” Convoquée au tribunal au début du mois d’octobre, l’une des locataires, madame M.* s’est vue signifier son ordonnance d’expulsion le 1er novembre dernier. “Nous allons faire appel”, prévient Jean-Pierre Binon, l’avocat de la famille, qui regrette le caractère “ronéotypé” des jugements rendus par le juge de l’expropriation du tribunal de grande instance de Marseille.

Pour Gérard Chenoz, le pli remis par huissier au début du mois enclenche un compte à rebours implacable : “Ils ont un mois de délai pour quitter les lieux et sont donc expulsables à partir du 28 novembre. Peu importe la trêve hivernale, une décision de justice a été rendue et elle est applicable”. Un zèle que Jean-Pierre Binon dément avec une pointe d’ironie : “A moins que la loi ait changé pendant la nuit, l’expulsion n’est possible en période hivernale que s’il s’agit de squatteurs qui se mettent en danger en occupant un logement. Ce n’est pas le cas ici.” L’audience en appel n’interviendra pas avant de longs mois, tout comme la procédure d’expulsion qui a peu de chance d’aboutir avant le retour des beaux jours.

Locataire avec sa famille depuis presque 30 ans, M. ne compte pas débarrasser le plancher de si tôt. “J’habite ici depuis tellement longtemps. Tous mes souvenirs y sont”, dit-elle en montrant les photos de ses parents sur la cheminée. “Nous ne voulons pas être relogés, nous voulons rester”, ajoute son fils, monsieur B.*. Dans la centaine de mètres carrés que compte cet appartement du deuxième étage, les soirées ont l’odeur des petits plats maison qu’elle prépare pour ses enfants et petits-enfants. Pourtant, même les murs, érigés en de belles voûtes orientales, laissent entrevoir l’état du bâtiment. Des fissures s’immiscent, lentement mais sûrement, dans une des cloisons du salon. Dans la salle de bain, le robinet de la douche fuit depuis des semaines. “On a appelé la Ville pour constater les dégâts mais rien n’a été réparé”, constate B.

“Occupants sans droit ni titre”

Officiellement propriétaire de l’immeuble depuis 2009, la Ville de Marseille a mis fin aux baux des locataires en 2012. Après les avoir considérés comme “bénéficiaires d’une créance”, elle les qualifie désormais d’“occupants sans droit ni titre”. Dans les parties communes, certaines boîtes aux lettres sont arrachées, tandis que des fils électriques pendent aux murs des couloirs. Les tommettes des escaliers ne sont majoritairement plus là, remplacées par des revêtements en béton. “C’est nous, avec nos voisins, qui avons réparé les escaliers. Nous sommes obligés de nettoyer nous-mêmes les couloirs”, explique B en montrant pêle-mêle des tuyaux d’arrosage branchés à des robinets, à côté d’un balai serpillière à franges. Une odeur nauséabonde se répand du rez-de-chaussée jusqu’aux étages.

Le dernier palier est lui encore occupé par une commerçante, absente ce jour-là, qui refuse elle aussi de partir. Recouvert de plantes jusque dans les escaliers, il est sans doute le seul épargné par les effluves des ordures. Car, côté rue des Feuillants, entre les panneaux extérieurs faisant l’éloge du Grand centre-ville, et les murs de l’îlot, les déchets s’amoncèlent. Le soir, les rats s’en donnent à coeur joie sur les balustrades des façades. “Les logements sont ghettoïsés, l’entretien et la sécurité sont épouvantables, commente Jean-Pierre Binon. On laisse pourrir la situation, tout est fait pour qu’ils partent.”

De son côté, la mairie, consciente de ces dégradations, se considère “dans [son] droit” et déplore, selon les mots de l’adjointe au logement, Arlette Fructus, une “obstruction systématique et volontaire”. “Des offres de relogement leur ont été faites, s’ils acceptaient la situation, ils comprendraient que l’on n’a pas à entretenir les parties communes”, souligne l’adjointe au maire, en charge du logement et de l’habitat.

Litige sur les propositions de relogement

Ce sont justement ces offres de relogement qui posent, en partie, problème. Deux T3 auraient été proposés à la famille en 2013. La première, rue Gozlan et la seconde, boulevard de Paris, toutes deux dans le troisième arrondissement. “Ces lettres, censées avoir été envoyées en recommandé, ne nous sont jamais parvenues, déclare B. De plus, lorsque nous avons recherché dans l’historique de la Poste, aucune trace n’en a été retrouvée”. La Ville aurait ensuite envoyé deux propositions de T2 à la fille de M. “C’est une offre inopérante, pourquoi envoyer des offres de relogement à sa fille, qui est seulement occupante et pas locataire?” s’interroge Me Binon. Selon lui, un T3 pour toute la famille ne serait de toute façon pas suffisant, “comparé à ses besoins qui nécessiteraient au minimum un type 4”.

Des propos qui agacent Arlette Fructus. “Cela me met hors de moi que l’on dise que ces logements ne correspondent pas à la composition familiale. Je bosse depuis six ans sur le logement, je connais la situation des gens, j’y suis extrêmement sensible. Nous avons proposé la décohabitation aux familles uniquement quand c’était elles qui le demandaient“, précise-t-elle. Et d’insister sur un suivi des intéressés par des assistantes sociales. “Elles les connaissent, elles évaluent leurs besoins. S’ils sortent ensuite des gens de derrière les fagots, là c’est une autre histoire”, s’énerve l’adjointe.

Pour Nouredine Abouakil, de l’association Un centre ville pour tous, le problème se situe à un autre niveau. “La famille est harcelée depuis des années pour quitter les lieux”, dit-il, avant de dénoncer l’absence d’indication des loyers futurs. “Il faut qu’ils puissent payer, ils ont investi dans cet appartement, ils ont fait des travaux, ainsi que dans les parties communes. Ils doivent en être dédommagés”, explique-t-il. Or, pour tout dédommagement, la Ville propose précisément aux locataires une indemnité de déménagement de 1500 euros. Un montant jugé “ridicule” par Me Binon, qui estime à au moins 8000 euros le prix de l’acheminement du mobilier jusqu’à un éventuel nouveau domicile. Il demande également une somme de 10 000 euros supplémentaires pour dommages et intérêts. Reste à savoir si la justice lui donnera raison en appel. À moins que la Ville juge bon de transiger pour que démarrent enfin les travaux du nouveau quatre étoiles de Noailles.

Actualisation le 9 mars 2020 à 12 h 31 : anonymisation des identités des locataires à la demandes des intéressés.

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Commentaires

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  1. Lola Lola

    Il faut couper l’eau et l’électricité, c’est le seul moyen parce ils en aient vite.

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  2. Anonyme Anonyme

    18000 euros réclamés pour quitter ce logement, non mais pour qui se prennent-ils ? Jusqu’au bout ils profiteront du système…

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  3. Anonyme Anonyme

    exact, il faut couper eau, gaz et électricité, l’hiver arrive, ils vont bien partir!!! oust, du vent et qu’enfin on refasse cette belle artère du centre ville

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  4. Anonyme Anonyme

    Si j’ai bien compris le problème de certaines familles /tribus c’est qu’elles sont difficiles à reloger du fait même de la composition familiale et du nombre d’occupants dans certains appartements. Ces “occupants” ne sont pas les locataires en titre mais leurs enfants et/ou petits enfants ce qui explique qu’un couple de locataires à qui on propose un T3 qui serait suffisant pour deux, le refuse car en fait il y a quatre ou cinq cohabitants. Tout cela est en effet difficile à gérer car s’il faut prévoir un logement pour les locataires et d’autres logements pour leur famille le bailleur se trouve face à un problème insoluble d’autant plus que ces personnes veulent rester géographiquement proches.

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  5. Anonyme Anonyme

    ça règle rien, je suis allez faire une visite au domicile dans l’immeuble juste à coté c’est pareil…

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  6. Anonyme Anonyme

    ça règle rien, je suis allez faire une visite au domicile dans l’immeuble juste à coté c’est pareil…

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  7. a a

    Ils sont des escrocs qui font du chantage. Je ne comprends pas ceux qui les justifient, franchement.

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  8. Anonymous Anonymous

    à ce sujet là et pour montrer les pratiques de cette ville vous pouvez taper les indésirables marseille sur youtube et constater que la soléam qui n’est autre qu’une autre devanture de ce qu’était marseille aménagement et qui a vidé la rue de la république avec des dispositifs douteux de l’intimidation, pour des projets qui visiblement ne marchent pas… merci à tout les gens qui supposent de traiter ces personnes qui sont chez elles comme de vulgaires nuisibles, il ne reste qu’à espérer que la situation vous arrive, pour voir qu’elle serait vôtre réaction… entre deux post haineux prenez le temps de réfléchir deux secondes merci

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  9. Pétrone Pétrone

    Aimez-vous les uns les autres

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  10. Anonyme Anonyme

    Que l’on avance et vite !

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  11. piqueboufigue piqueboufigue

    je ne comprends pas,on veut les reloger et ils ne veulent pas partir,pourqQUOI QUI LES SOUTIENS ENCORE?

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  12. José 2014 José 2014

    C’est presque drôle, si ce n’était dramatiquement navrant… Nous sommes en plein dans la répétition des expulsions forcées de la rue de la République, avez pour toile de fond réelle des gros sous immobiliers allant dans la poche de quelques-uns… Nous sommes en plein embourgeoisement (alias gentrification) du centre-ville en faisant dégager les actuels occupants des Feuillants. L’histoire se répète ici comme ailleurs… Ainsi va la vie à Marseille, ville qui se rêve bourgeoise et bobo-isée, d’après le grand fantasme du maire UMP-PRG JC Gaudin. Lequel habite dans une villa de Luxe à Saint-Zacharie (var) et aucunement à Marseille, comme chacun le sait… Un secret de Polichinelle éventé depuis fort longtemps et qui n’est évidemment jamais évoqué par le maire UMP-PRG de Marseille ! http://www.saintzacharie.fr/

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  13. piqueboufigue piqueboufigue

    Mr José,le maire a une maison de macon a mazargues ,c est la maison de papa et mamanet un maison a st zacharie,ou est le probleme,on ne peut pas laisser cette verrue sur la canebiere e t je suis sur que les marseillais veulent renover tout le quartier noailles,car le manque d hygiene et permanent,alors on renove,voila .

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  14. Delair Delair

    A un moment donné il faut que les choses avancent…On connaît la technique du “cousin” du “beau-frère” du “neveu” pour obtenir des avantages.

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  15. lecacou lecacou

    Triste affaire !
    D’un côté un drame humain et de l’autre un quartier dans un état déplorable !

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  16. Puig Puig

    Dans le parc privé, quand le propriétaire met fin au bail (pour des motifs précis), il vous prévient 6 mois avant et basta. Pas d’indemnités de relogement, de déménagement et autres délires destinés à engraisser des professions juridiques pléthoriques et encombrer les tribunaux.
    Quand à ceux qui parlent de gentrification, je leur suggère de faire une promenade comparative à Covent Garden ou Friedrichshain et à Noailles, on n’est vraiment pas dans la même catégorie !

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  17. Anonyme Anonyme

    Les pratiques de la ville de Marseille et de la Soleam sont les même depuis le début de la réhabilitation du centre ville (rue de la République, rue Rodolphe Polak,…) Ces familles et non ces tribus comme l’indiquait le commentaire précédent sont des locataires honnête remplissant leurs obligations de locataire! Quand on ne connais pas les pratiques de la ville de Marseille (j’en ai été moi même victime), on ne s’exprime pas!

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  18. Trésorier Trésorier

    En toute logique, ces gens doivent se voir proposer des relogements. Et s’ils les refusent toutes, on le vire. Sans indemnité.

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