Le musée de la marine se saborde avec le départ des collections de la chambre de commerce

Échappée
Valérie Simonet
3 Mar 2018 10

La chambre de commerce et d'industrie Marseille Provence, vieille de 400 ans, va se défaire de ses collections d'objets, tableaux et iconographies mais aussi de ses très riches archives. Le musée de la marine et de l'économie ne fait pas exception. Il fermera ses portes au plus tard en avril.

La salle coloniale du Musée de la marine.

La salle coloniale du Musée de la marine.

La décision planait depuis deux ans, elle sera effective dans quelques semaines. Le musée de la marine qui occupe une partie du rez-de-chaussée du palais de la Bourse, siège de la chambre de commerce et d’industrie de Marseille Provence (CCIMP), va fermer ses portes dans quelques semaines. Avec la chambre de commerce lyonnaise qui vient de se départir de son musée des tissus, la CCIMP restait la seule en France à gérer un musée. « Depuis une dizaine d’années, je le voyais venir« , commente sobrement Patrick Boulanger, conservateur et directeur des collections.

« Le patrimoine culturel n’est pas au cœur des métiers de la Chambre, poursuit-il sans acrimonie. Elle se positionne aujourd’hui vers d’autres chantiers« . Cet événement est le début d’une migration plus large. Avec la fermeture du musée, c’est l’ensemble des collections et des fonds patrimoniaux de la CCIMP qui vont quitter le palais de la Bourse pour d’autres fonds dont ceux du Mucem, des archives départementales et les musées municipaux.

En attendant sa fermeture prochaine, au plus tôt fin mars, le musée de la marine reste ce lieu feutré, ramassé dans l’aile est du bâtiment, où le visiteur pénètre sous le regard compassé de Napoléon III, avant d’être dirigé vers les salles par deux figures de poupe dorées à l’or fin. Dans les années 60, le musée occupait la totalité du grand hall, avant qu’on ne réduise une première fois sa voilure.

Chaque année, 21 000 personnes viennent encore baguenauder dans ce passé maritime et colonial. Une fréquentation restée stable, ces dernières années, mais faible en regard de celle du musée d’Histoire, totalement repensé, et dont l’exposition Mémoire à la mer a totalisé à elle seule 55 000 visiteurs en 2017. Sans parler des chiffres du Mucem, qui a encore attiré 1,2 million de visiteurs l’an dernier, dont 400 000 entrées payantes. Ces résultats accréditent la formule préférée de l’actuel président de la Chambre : « Jouons collectif ! ». Lors des vœux à la presse, en janvier dernier, Jean-Luc Chauvin avait affirmé que « le Mucem [était] le plus à même de conserver ces collections, dont nous resterons les propriétaires« .

Du musée au « lab »

Le compte à rebours pour le grand déménagement est désormais lancé. Sans perdre une minute, la CCIMP devrait installer à cette place, sitôt le musée déménagé, des guichets pour accueillir les entrepreneurs et un « lab » dédié aux nouvelles technologies. C’est la volonté du président Chauvin qui imprime ainsi un changement d’ère à l’institution consulaire.

La décision est récente mais la réflexion est ancienne. « Avec Laurent Carenzo [conseiller culture du président Pfister, ndlr], nous avions acté le principe d’un transfert de nos collections notamment vers le Mucem, explique Jacques Pfister, le précédent président de la CCIMP. Ces pièces sont inaliénables et sont pour la plupart propriété de l’État. Il y avait nécessité de confier la conservation de ces collections d’une grande richesse à ceux dont c’est le métier. Le déménagement du musée de la marine faisait partie des hypothèses. Mais nous n’en avions pas pris la décision formelle ». L’important à ses yeux est de continuer à faire vivre et partager ce trésor d’objets, d’images et d’archives rares, confié au fil des siècles par les patrons du territoire.

Fondée à Marseille en 1599, la plus ancienne chambre de commerce du monde a en effet, depuis cette date, accumulé un nombre incalculable de témoignages des époques traversées. Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre, dans le dédale des réserves, le pas assuré de Patrick Boulanger. Sous les voussures au quatrième étage de l’imposant édifice second Empire, le conservateur et docteur en histoire donne un visage et une anecdote à chacun des objets sur sa route. Ici, le portrait de Charles-Laurent de Montluisant, ingénieur, auteur de la digue du large. Là, le buste en bronze de Ferdinand de Lesseps, pas si populaire que ça à Marseille puisque son canal de Suez avait détourné une partie du trafic maritime… Dans les deux kilomètres de rayonnages où sont archivées les revues, il se saisit encore d’un exemplaire relié cuir de Massilia, une gazette écrite dans l’entre-soi, pour une grande bourgeoisie de négociants du XIXe siècle.

10 000 gravures, 300 000 photos, 5000 affiches…

En tout, ce sont 200 peintures, 10 000 gravures, dessins et plans, 300 000 photos, 5000 affiches, 300 modèles réduits, quelque 100 objets coloniaux, des milliers de jetons et médailles, 9000 cartes et plans qui sommeillent dans des réserves, peu entretenues depuis bien longtemps. Patrick Boulanger est le pilier et la mémoire de ce patrimoine gigantesque qu’il fréquente depuis plus de 30 ans. Dans l’élégance qui le caractérise, il décrit avec mesure un ensemble de collections « très intéressantes, extraordinaires, même » avant de se raviser : « Non, je me laisse emballer… En tout cas atypiques : c’est l’histoire des Marseillais sur les cinq continents. Ce sont des témoignages sur le monde du travail et sur la marine. Mais c’est aussi la mémoire d’une Méditerranée économique et au-delà de Suez, Gibraltar, la mer Noire… Jusqu’en 1833, notre Chambre de commerce délivrait les autorisations de résidence dans l’Empire ottoman pour éviter d’avoir le moindre problème diplomatique« . La CCIMP, du point de vue de ses archives, est un des 150 dépôts les plus importants du monde pour l’histoire du travail. Chaque semaine, de nouveaux dons ou donations parviennent sur le bureau du conservateur : une maquette de bateau surdimensionnée, le tableau d’un grand-père notable à Madagascar et depuis trois ans le formidable fonds photographique de Marcel de Renzis, photographe au Petit Marseillais

Mémoire du père d’Ai Weiwei

Que vont devenir tous ces trésors, qui n’ont parfois d’intérêt que s’ils sont mis dans une perspective historique ? Depuis 2015, un travail de fond a été lancé conjointement par la CCIMP et le Mucem avec le projet d’un dépôt d’une grande majorité de ces collections : les objets en volume, les maquettes, les gravures et estampes, les objets coloniaux, les médailles, les cartes et plans et une partie du fonds photographique. Dépôt signifie bien que la Chambre en reste propriétaire et que le Mucem serait chargé de la garde, de la valorisation et de la diffusion du patrimoine. Les échanges entre les deux institutions ne datent pas d’aujourd’hui. La CCIMP a souvent prêté des objets au musée national et elle prévoit de le faire encore pour la prochaine exposition événement au mois de juin de l’artiste chinois Ai Weiwei. Il s’agit pour le conservateur de la Chambre de mettre en scène la découverte de l’Occident, dans les années 1930, par le propre père de l’artiste, le grand poète Ai Qing, arrivé par le port de Marseille.

Un premier inventaire, entamé début septembre et qui devrait s’achever ces jours-ci, a été financé à parts égales par le Mucem et la CCIMP. Ce chantier des collections a consisté à saisir manuellement 20 000 entrées dans l’outil informatique du musée des civilisations. « Il y avait des registres papier, explique Emilie Girard, conservatrice et responsable du département des collections au Mucem. On s’est basés sur la mémoire de Patrick et de Sylvie Drago, son adjointe. »

Opération répartition

Un comité de suivi tripartite, où sont représentés la CCIMP, le Mucem et les musées de Marseille vient d’être constitué. Il devra statuer sur la répartition des collections. « Il s’agit de voir quelle est la pertinence du dépôt chez nous », éclaire Emilie Girard. Le musée d’Histoire de Marseille, le musée des arts africains, océaniens, amérindiens (pour l’art premier) sont aussi sur les rangs. Une première réunion s’est tenue vendredi 23 février pour lancer les opérations. Elles devraient durer au bas mot cinq ans. Les premiers items à transiter physiquement devront faire au préalable l’objet d’une restauration et d’un récolement (une vérification de son état, de son étiquetage etc.). Les archives et une partie du fonds photographique devraient rejoindre quant à eux, à terme, les archives départementales des Bouches-du-Rhône.

La question de la dispersion de ces fonds et de leur cohérence est au cœur de ce chantier titanesque. Car même si Patrick Boulanger, le conservateur de la CCIMP, devrait suivre le déménagement au-delà de son départ prochain à la retraite, comment s’y retrouveront les chercheurs qui font souvent appel à cet ensemble singulier ? « L’idée de la Chambre est de mettre en sécurité leurs fonds, reprend Emilie Girard. Mais de ne pas mettre ça dans un joli puits scellé. Ils veulent au contraire les faire vivre« . La même assure que les réserves du Mucem à la Belle de Mai sont conçues comme un lieu d’accès aux collections et qu’il « n’y aura pas de rupture de service public. Les collections seront même plus visibles parce que tout est accessible en ligne ».

Dans la perspective de l’arrivée des premiers dépôts au Mucem, début 2019, les réserves de la Belle de Mai font de la place. Environ 20 000 objets devraient rejoindre les quelques 330 000 déjà conservés sur place. Une aubaine pour un musée aux contours encore flous qui cherche à accentuer son identité méditerranéenne.

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