Le Fortin de Corbières, bijou municipal loué à vil prix au club VIP d’un ancien de l’OM

Enquête
Violette Artaud
23 Oct 2017 18

Musée de la fondation Monticelli jusqu'en 2015, le fortin de Corbières, ancien fort du XIXe situé entre le Rove et l'Estaque et appartenant à la mairie, est désormais loué par Jean-Christophe Marquet. L'ancien joueur de l'OM prévoit d'y organiser réunions et événements avec chefs d'entreprise et personnalités influentes.

Passé le port de l’Estaque, empruntez la route qui mène au Rove. Juste après le pont ferroviaire, vous trouverez un grand parking. Au fond de ce parking, une allée débute par un panneau indiquant un cul-de-sac, terme qui ne correspond en rien au lieu où débouche l’impasse. Car en descendant ce chemin, c’est une formidable ouverture sur la baie de Marseille que l’on découvre, un panorama à couper le souffle. La silhouette de la ville se dessine à gauche, les îles du Frioul vous font face, et le large s’impose à droite. Le genre de tableaux qui font la réputation de l’Estaque et qui ont inspiré les plus grands artistes. Or, depuis peu, l’ancien fortin que le lieu abrite est passé pour dix ans des mains municipales à celle de Jean-Christophe Marquet, homme de communication du cru, ancien joueur de l’OM, et proche des élus de la droite locale.

Excellente position et rénovation complète

Édifié au XIXe siècle, pour surveiller le trafic maritime, le Fortin de Corbières fait partie des bijoux de famille de la mairie de Marseille. Quelques 6600 m² de terrain, un bâti de près de 700 m² dans un style néo-classique, « cet édifice bénéficie d’une excellente exposition et a été complètement restauré et réhabilité en 2009 », indique un appel à projet lancé par la mairie en décembre 2015 pour trouver un opérateur « culturel et touristique ». Or, depuis lors, le Fortin n’avait pas trouvé preneur « avec le risque que celui-ci finisse squatté », insiste-t-on en mairie.

Le précédent projet avait tourné court. En effet, depuis février 2010, ce lieu atypique accueillait en son sein la fondation Monticelli de Marc Stammegna ainsi que sa collection de près de 50 œuvres du peintre provençal Adolphe Monticelli, précurseur de l’impressionnisme. Pourtant la Ville aura mis le paquet pour remettre sur pied le bâtiment en déboursant presque 2 millions d’euros de travaux sur trois ans.

Manque d’animation autour du musée, mal desservi par les transports, le projet est abandonné en 2015. « Désolé mais je ne veux plus parler de cette histoire, c’est derrière moi », explique le galeriste Marc Stammegna avec amertume à Marsactu.

Depuis le port de l’Estaque, à la terrasse des cafés, les vieux du quartier (pardon, du « village » !) ont tous une anecdote sur cet endroit si particulier. « Il y a des années de ça, j’y ai travaillé. Le fort était enseveli, il a fallu faire des travaux pour tout déblayer. À l’époque, il appartenait à un patron de dockers. Après ça, il y a eu un musée mais ça n’a pas marché. Aujourd’hui, je ne sais pas ce qui s’y passe. Vous savez, ici, beaucoup de choses se font en douce », raconte Michel, né à l’Estaque il y presque 70 ans.

De l’art du pinceau à l’art du business

« Quand je rentre chez moi au Rove le soir, je passe devant le Fortin. Il y a souvent de l’animation. Je ne sais pas trop ce qui s’y passe. Peut-être des séminaires ou des soirées dansantes », fait remarquer un restaurateur du port de l’Estaque. En effet, depuis cet été, et en toute discrétion, la mairie de Marseille a signé avec une société privée une convention pour la location du Fortin. Sa dénomination ? JCM Corporate Events. Son activité déclarée ? L’organisation de foires, salons professionnels et congrès. Et enfin, son propriétaire : Jean-Christophe Marquet, ancien joueur de l’OM formé par le club et dont les aficionados se rappellent comme l’un des « sauveurs » qui ont remis le maillot bleu et blanc en 1993 pour ramener l’OM en première division.

C’est durant cette période que Jean-Christophe Marquet croise le chemin de Jean-Claude Gaudin, alors président du club et qu’une amitié se noue entre les deux hommes. Finalement, le milieu de terrain arrêtera le football professionnel en 2004, touché par une maladie musculaire, avant de se reconvertir dans l’événementiel. En 2009, il créait donc sa première société, Marqueteam, qui depuis peu a un nouveau siège à la vue imprenable.

Depuis le 30 juin 2017, Jean-Christophe Marquet a en effet l’autorisation d’installer les bureaux de ses deux sociétés dans le fortin de Corbière. « La Ville a été contactée par la société par actions simplifiées JCM Corporate Events qui lui a proposé un projet d’occupation jugé comme pouvant présenter un atout supplémentaire pour son développement et son prestige tout en valorisant son patrimoine », peut-on lire dans le rapport 238 au conseil municipal de la semaine dernière. Ainsi, la Ville a accepté une « convention d’occupation du domaine public sur ce bien pour une durée de 10 ans à compter du 30 juin 2017 dont la redevance d’occupation a été déterminée par un expert immobilier. »

4 euros le mètre carré

Sans que le montant de cette redevance ne soit précisé dans la délibération, les activités qui peuvent s’y dérouler sont décrites : organisation de « réunions, animations conviviales, d’ordre sportif, gastronomique ou culturel », ou encore « du Club des Masters« , ce club dont les membres comptent d’éminentes personnalités influentes marseillaises telles que le maire de la ville, le restaurateur Gérald Passédat, le président d’Arema Bruno Botella, celui de l’UPE13 Jean-Luc Chauvin, Claude Perrier, l’ancien PDG de La Provence fraîchement entré au cabinet de Christian Estrosi… Et pour passer du musée à la villa VIP, la municipalité autorise le nouveau locataire à réaliser quelques travaux à savoir « la création extérieur d’un escalier avec terrasses, terrain de boules et piscine » nous apprend la lecture de la délibération.

« Bien sûr tout cela n’est pas gratuit, il ne s’agit pas d’un cadeau », commente Robert Assante, l’élu en charge du patrimoine qui a accolé sa signature en bas de la délibération. « Monsieur Marquet devra payer un loyer de 30 000 euros annuels ». Ce qui ramène à un loyer mensuel de 2500 euros, soit 4 euros le m2, autrement dit pas grand chose pour un bâtiment du XIXe avec vue imprenable. « Oui mais il faut ajouter à cela 300 000 euros de travaux sur 10 ans pour une mise en sécurité et remise au norme des locaux qui vont accueillir du public », précise l’adjoint d’une municipalité qui investissait 8 ans plus tôt environ 1,8 million dans la restauration. « Je suppose que cette fois-ci il s’agit de travaux d’étanchéité, de remise en état du système électrique, de renforcement de la structure… » estime Robert Assante.

« Une maison secondaire »

À l’opposition municipale inquiète, Jean-Christophe Marquet aurait promis de faire venir « les associations du quartier » de temps en temps au fortin. Lors du conseil du lundi 16 octobre, Jean-Claude Gaudin s’est lui retrouvé bien embêté quand Valérie Diamanti, élue communiste, lui a posé des questions sur les détails de cette location, dont le rapport soumis au vote ne faisait pas mention. « Qu’est-ce qu’on répond? » a-t-il soufflé, un peu trop près de son micro, à ses collaborateurs avant de contourner la question en répondant qu’il s’agit là d’accueillir « une association ».

Si le maire de Marseille ne semble pas connaître tous les détails de cette convention, Jean-Christophe Marquet, lui a une vision bien claire de ce qu’il va faire du fortin de Corbières : « une maison secondaire pour les membres du club », déclarait-il le 24 juillet dans une interview à Provence Azur TV. Dans cette même interview, l’ancien footballeur explique avoir crée sa société pour « montrer au maire que l’amitié qu’il me portait je la mettais à disposition de notre ville. Créer ce club c’était aussi créer une famille d’entreprises, des événements qui font parler d’eux et de Marseille. Et au final c’est Marseille qui est gagnante car on est des ambassadeurs de la ville. »

En bas, au port de l’Estaque, les vieux se voient eux comme les perdants de l’histoire. « C’est dommage, personne ne pourra plus y aller maintenant au Fortin, en tout cas, pas nous. » Quant à Jean-Christophe Marquet, il a indiqué être trop occupé pour répondre aux questions de Marsactu.

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