« La qualité artistique de Manifesta devra s’appuyer sur la réalité du territoire »

Interview
par Lisa Castelly & Benoît Gilles
le 19 Déc 2019
5

En juin 2020, la biennale internationale d'art contemporain itinérante Manifesta sera lancée à Marseille. À l'occasion de son débat de jeudi soir autour de l'enjeu de la culture dans les municipales, Marsactu interroge Mathilde Rubinstein, coordinatrice générale de Manifesta 13, sur la façon dont la biennale compte travailler en lien avec le milieu artistique local.

Annoncée depuis plusieurs années comme un événement majeur pour le dynamisme et l’attractivité de Marseille, Manifesta, biennale d’art contemporain itinérante, a commencé à poser ses valises en vue de son démarrage le 7 juin 2020. Deux lieux ont déjà été inaugurés en centre-ville. Le premier es l’espace Manifesta 13, situé sur la Canebière à l’endroit de l’ancien Espace culture, au-dessus duquel sont installés les bureaux des équipes. C’est ici qu’est installée la coordinatrice marseillaise, Mathilde Rubinstein. Le Tiers QG, quant à lui, est ouvert depuis peu à Belsunce dans un ancien snack. Lieu de rencontres, il accueillera aussi, tout au long de l’année, les expositions du cycles « Archives invisibles ».

Mathilde Rubinstein.

La biennale s’apprête donc à déployer sa programmation, qui sera dévoilée en février et même en partie « au dernier moment », juste avant l’été. Celle-ci va des arts visuels à l’architecture en passant par la performance et l’urbanisme, en suivant trois axes. La programmation principale, dénommée « Trait d’union », le « Tiers programme », autour de l’éducation et de la médiation et enfin « Parallèles du sud », qui soutiendra des projets portés par des acteurs locaux, à travers Provence-Alpes-Côte d’Azur, et financés par le conseil régional.

Marsactu a interrogé Mathilde Rubinstein, coordinatrice générale et professionnelle expérimentée du milieu culturel local, pour mieux comprendre la façon dont la biennale souhaite se faire sa place à Marseille.

À qui s’adressera Manifesta 13 ?

La biennale tire sa légitimité d’une reconnaissance professionnelle internationale, mais son contenu n’a de sens que s’il est fortement ancré. Ce en quoi elle diffère d’autres biennales qui font surtout de la diffusion, c’est qu’elle est essentiellement une biennale de création. L’injonction c’est de créer des œuvres qui font écho à des problématiques sociétales que rencontre le territoire, en lien avec le contexte de la construction européenne.

C’est l’essence de Manifesta, qui s’est construite au lendemain de la chute du mur de Berlin : contribuer à créer une culture commune entre les blocs de l’Est et de l’Ouest, à travers la création artistique. Elle a tout de suite été itinérante en Europe.

Ce qui va être raconté se nourrit de la ville d’accueil. Ça s’adresse au monde de l’art contemporain mais ça doit s’adresser aussi, de manière essentielle, aux citoyens de la ville et du territoire d’accueil et c’est là qu’il y a un vrai succès de la biennale. L’idée c’est de prouver qu’avec de l’art contemporain, on peut aller toucher au cœur de leurs intérêts, de leur quotidien. Pas seulement les scolaires quand on les oblige à aller au musée.

Comment assurer l’accès de tous les publics à la biennale ?

Ce qui est très important pour Manifesta, c’est la partie médiation, c’est-à-dire d’accompagner les gens dans la visite, mais aussi par la tarification, très attractive, qui va suivre la politique des musées marseillais, avec par exemple la gratuité les premiers dimanches de chaque mois. Il y aura un grand nombre de visites gratuites pour les scolaires, et nous cherchons d’ailleurs toujours des fonds pour permettre que toutes les visites scolaires soient gratuites.

La biennale vise aussi à attirer des amateurs d’art contemporain du monde entier…

C’est la troisième biennale d’art contemporain au monde, et c’est la première fois qu’elle vient en France, il y a forcément un intérêt, une effervescence qu’on commence à sentir auprès du monde culturel, même si ce n’est pas seulement une biennale d’arts visuels, mais de création contemporaine en général. Ces amateurs d’art et professionnels vont juger de la qualité artistique, qui doit d’abord s’appuyer sur la réalité du territoire.

Pour travailler sur le territoire et interroger ses problématiques, comment construisez-vous un constat ?

C’est un processus créatif très long, qui s’est affiné au fil des biennales. Il y a un premier temps d’études, de recherches et d’écoute du territoire d’accueil et en l’occurrence, une étude urbaine de la ville menée par Winy Maas, un architecte néerlandais, qui est une signature dans le monde de l’urbanisme. Il a travaillé pendant six mois à Marseille avec ses équipes pour écouter les acteurs du territoire. Il en a tiré une cartographie sensible, à partir de ces entretiens, mais aussi de données et de comparaisons avec d’autres villes européennes.

Couverture de l’étude menée par Winy Maas (agence MVRDV) et The Why Factory, avec les étudiants de l’École Nationale Supérieure d’Architecture (ENSA) et de l’École Supérieure d’Art et de Design Marseille-Méditerranée (ESADMM).

Ce corpus a été transmis aux commissaires d’expositions, qui ne sont pas français – ce qui est systématique dans chaque ville où s’installe Manifesta, pour adopter un regard extérieur. Ces commissaires se sont appropriés le travail de Winy Maas, et sont aussi allés mener leurs propres recherches  en lien avec leurs propres centres d’intérêts. Cette deuxième phase a donné lieu au titre et concept de la biennale : « Trait d’union ».

Enfin, une troisième étape vient se greffer : partant de cette thématique largement étayée et ancrée dans le territoire, les artistes sont invités pour des voyages de recherches, qui sont toujours en cours actuellement, et invités à rencontrer des acteurs locaux pour co-construire leurs projets. Cela peut être un artiste, une association, une institution, tout cela à la fois.

Le constat proposé par Winy Maas sur la ville est-il sévère ?

Il s’agit de près de 1200 pages, qui seront transformées en livre pour la biennale. Le regard de Winy Maas est d’abord factuel, mais aussi sensible : c’est une photographie de ce qu’il a pu voir à un instant « t ». Il y a des choses plus ou moins positives. Par exemple, il souligne à quel point la culture urbaine et la culture hip-hop sont implantées à Marseille et à quel point c’est reconnu à l’international. En négatif, il relève l’importance la voiture…

Le Tiers QG, inauguré la semaine dernière, semble entrer en résonance avec ces constats …

 

Nous voulons proposer un pas de côté à l’histoire de Marseille, compléter autrement ce qu’est Marseille

Au cours des rencontres, l’équipe éducation-médiation-action culturelle a constaté que de nombreuses associations avaient constitué des fonds d’archives sur Marseille ou une facette de la ville, sur des dizaines d’années, sur des sujets spécifiques. Et cette richesse là, l’équipe a souhaité s’en emparer pour, en lien avec des artistes, mettre en lumière ces archives et proposer un pas de côté à l’histoire de Marseille, compléter autrement ce qu’est Marseille. Huit porteurs d’archives ont été identifiés et ont accepté de participer à des expositions. C’est un lien important que nous créons avec eux, mais aussi avec tous leurs réseaux, et les Marseillais.

Manifesta va donc tendre un miroir à la Ville qui ne sera pas forcément positif, proposer une contre-histoire de Marseille ?

Non, pas une contre-histoire, mais une histoire alternative. Les artistes vont chercher à développer une thématique en lien avec les gens d’ici, et certainement se retrouver à évoquer des thématiques universelles. Manifesta n’est « qu’une » biennale d’art contemporain, elle met en lumière un territoire d’une façon positive, constructive.

Le titre « Trait d’union » sous-entend tout de même le constat d’une ville fragmentée…

Effectivement, c’est une ville qui est multiple. L’ambition des commissaires d’exposition c’est de créer du lien entre ces différents univers, notamment dans le rapport à l’art et aux institutions culturelles. Ce qui les a frappés, c’est de se rendre compte de la richesse culturelle, et notamment pour les musées de Marseille, qui ont des collections d’une richesse complètement inédite, mais aussi que les musées étaient emblématiques d’un musée selon la définition classique du 19e siècle, un endroit où on présente des collections, une institution que les citoyens ont pu perdre l’habitude de fréquenter, qu’ils ne s’approprient pas. Ce qui les intéresse c’est de proposer une autre vision de ce que peut être un musée, en écho avec ce qui est débattu au sein de l’ICOM (conseil international des musées, ndlr), beaucoup plus participative, dans la façon de remettre de l’interactivité, parler de patrimoine naturel autant que de patrimoine historique. « Trait d’union », c’est ça : recréer du lien. Et cela rencontre justement la vision du nouveau directeur des musées, qui a ouvert les portes, quitte à se faire vraiment bousculer, ce qui est assez courageux de sa part.

Concrètement, comment Manifesta peut faire en sorte d’être présente sur tout le territoire de Marseille, et pas seulement dans le centre-ville ?

Certains projets sont toujours en cours de construction et on est en train de « sécuriser » tous les lieux. Le processus de création de Manifesta impose ce timing là, avant de pouvoir identifier des lieux, et qu’ils fassent sens avec le projet. Notre ambition c’est de laisser un héritage, matériel ou immatériel, et pour cela, de mettre en lumière les acteurs. La répartition sur le territoire, on y veille, pour proposer des choses, y compris au niveau de la région. On sera aussi présent par la médiation culturelle, via l’université Aix-Marseille, avec les écoles d’art, qui permettront d’infuser le territoire, dans le long terme.

Pour ce qui est de « Trait d’union », on ne peut pas infuser toute la ville, on est lié aux institutions qui sont déjà existantes. Mais le propos des curateurs, n’est pas d’aller faire des projets dans des quartiers où il n’y a pas de culture, c’est plutôt d’accompagner des gens vers les musées pour qu’ils se les approprient. Ça n’empêche pas qu’il y ait des projets qui soient faits dans ces quartiers, mais de façon non-visible.

Des projets sont prévus à la cité de la Savine (15e) par exemple, vous n’allez pas y amener des touristes ?

On fait des choses à la Savine, mais on n’a pas vocation à y emmener des touristes. On développe des projets avec les habitants, via le « Tiers QG » pour présenter au monde ce qu’ils font d’exceptionnel. Mais l’idée d’emmener des cars de touristes américains à la Savine pour ensuite fermer les portes et tout remballer le 1er novembre pour ne plus revenir, ce n’est pas Manifesta.

Manifesta est présentée aussi, notamment par la Ville, comme un outil d’attractivité, de la même façon que l’a été MP2013…

On nous renvoie beaucoup la comparaison avec MP2013, mais ce n’est pas du tout la même échelle. Le budget de la capitale européenne était de 95 millions d’euros à peu près sur cinq ans, et nous c’est 6,5 millions sur la même durée. Mais on sent bien les attentes. Tout le monde a pris conscience que la culture était un vecteur important. On aimerait beaucoup avoir un même impact international, mais on n’a pas tout à fait le même périmètre.

Le budget de la capitale européenne était de 95 millions d’euros. nous c’est 6,5 millions.

Cela met une pression supplémentaire sur les artistes, et c’est pour cela qu’on a très vite décider d’associer tous les projets à des acteurs locaux. C’est aussi l’occasion de mettre en lumière le dynamisme fort des acteurs des arts visuels sur le territoire. Ce territoire est capable de créer des choses qui n’existent pas ailleurs.

Manifesta arrive à Marseille dans un contexte où le paysage artistique et culturel est particulièrement fragilisé, comment prenez-vous en compte cette donnée ?

C’est une réalité que Manifesta rencontre dans tous les lieux d’accueil jusqu’ici. Nous avons demandé aux collectivités que tous les crédits qui nous sont accordés soient des crédits supplémentaires. On ne peut pas en avoir la garantie totale, mais c’est notre demande.

Ce milieu artistique local est aussi en mutations, avec notamment la tendance des institutions culturelles à fusionner. Quel regard portez-vous sur ces changements ?

Ce qui est vrai, c’est qu’il y a moins d’argent public, en général. La fusion, ce n’est pas forcément l’absorption, ça peut être du plus pour les deux parties, comme par exemple entre le Merlan et la Gare Franche, où il y a un vrai mariage d’amour.

Ce que je trouverais intéressant pour renforcer les structures, qu’elles soient grandes ou petites, ce serait de mettre en place des structures transversales, qui soient des outils de structuration.

Si Manifesta permet de valoriser Marseille comme un territoire de création, qu’on dote les acteurs d’outils, pour se former, renforcer les liens avec les écoles, ça pourrait être un plus. En supposant que les budgets restent ce qu’ils sont, il est plus intéressant d’aller voir ces structures pour leur demander ce dont elles ont besoin, pour pouvoir les appuyer et aider une filière à se structurer.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Lisa Castelly
Journaliste
Benoît Gilles
Journaliste

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Olivier.h Olivier.h

    Ce projet est réjouissant, j’espère que Marsactu le suivra de près et nous fera un « point »
    très régulièrement…afin que cela ne reste pas du prêt à porter!!!

    Signaler
  2. SARPAUX SARPAUX

    « Nous avons demandé aux collectivités que tous les crédits qui nous sont accordés soient des crédits supplémentaires. » AHAHHAH, cette déclaration, ça c’est vraiment de l’art contemporain !

    Signaler
  3. Make OM Great Again Make OM Great Again

    Bonjour Marsactu,
    Avez-vous une idée de quand paraîtra l’étude « GRAND PUZZLE » de Winy Maas ? En espérant que celle-ci ne soit pas édulcorée, au regard de la réaction pour le moins peu enthousiaste des élus lors de son rendu à l’Alcazar…
    Merci

    Signaler
    • Lisa Castelly Lisa Castelly

      Bonjour, selon ce qui nous a été annoncé, le livre devrait paraître plus ou moins au moment du lancement de Manifesta, en juin.

      Signaler
  4. Jeremy Conchy Jeremy Conchy

    Un vrai projet d’urbanisme à Marseille, visionnaire et stable.
    OUI OUI et OUI

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire