La nouvelle télé locale Provence Azur démarre portée par la région

Décryptage
Jean-Marie Leforestier
5 avril 2017 1

Dans un mois et demi, les Bouches-du-Rhône auront de nouveau une télé locale privée. Provence Azur arrivera sur les écrans grâce au soutien de la région PACA qui financera les deux tiers du budget de la nouvelle chaîne. Mais la collectivité attend en retour qu'elle "mette en avant" les acteurs régionaux, "valorise" le territoire et "fasse partager" les événements dont elle est partenaire.

Capture d'écran d'une émission d'Azur TV.

À la mi-mai, le canal 30 reprendra du service sur les télés des Bouches-du-Rhône après un an d’interruption. Laissé vacant par TV Sud Provence, qui avait succédé à LCM, celui-ci accueillera Provence Azur, la nouvelle télévision locale privée. La petite sœur d’Azur TV, la chaîne niçoise présidée par Hervé Reynaud, s’installera avec sa rédaction dans les locaux de La Provence. Elle sera lancée peu de temps après Var Azur, créée à Toulon par la même société après l’attribution le même jour des deux fréquences par le Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Son modèle repose – comme la plupart de ses homologues – sur un apport important en fonds publics mais il est cette fois dépendant d’une seule collectivité. Le budget prévisionnel estime que deux tiers du budget seront apportés par la région PACA, sans porter atteinte à la liberté de la presse, assure Christian Estrosi. De quoi faire naître, à gauche mais aussi du côté du Front national, le soupçon d’une télévision au service du président de région, qui, quand il était maire de Nice, avait déjà financé Azur TV dans sa ville. « Si l’on peut se réjouir de la naissance de deux nouvelles chaînes régionales, on ne peut pas se satisfaire que leurs existences soient à ce point liées aux exécutifs locaux sans se questionner sur leurs réelles autonomies politiques », déclarait en juillet le secrétaire de l’Union régionale socialiste Mickaël Bruel.

Au CSA, « la même vigilance » qu’avec Bolloré

Au CSA, Nathalie Sonnac pose les enjeux globaux en terme d’indépendance, n’hésitant pas à dresser un parallèle avec les situations de BFM TV, propriété de SFR Presse (Patrick Drahi) et C News, successeure d’iTélé remaniée à la serpe par Vincent Bolloré. « L’influence que peut avoir le politique sur une chaîne locale est la même que celle que peut avoir les industriels bien connus sur des télévisions nationales. Pour nous, la vigilance est la même. » Celle qui préside le groupe de travail Télévisions gratuites nationales et locales au sein de l’institution croit à l’indépendance d’un média tenu par un tel montage financier : « Ça me semble compatible dans la mesure où une convention a été signée avec le CSA et qui comprend notamment des obligations déontologiques. Comme pour les télévisions nationales, il y a avec la loi Bloche la création d’un comité d’éthique. Ce comité aura la possibilité d’enquêter en cas de censure. » Et la conseillère de renvoyer in fine à « la déontologie » des journalistes qui seront recrutés.

La suite dira quel degré d’indépendance éditoriale aura Provence Azur. « En septembre, plus personne ne dira ça », assure Hervé Reynaud, le PDG d’Azur TV. On peut d’ores et déjà constater les bases sur lesquelles cette chaîne va démarrer. Devant le CSA, alors que quatre candidatures étaient présentées, seul Azur TV pouvait compter sur le soutien de la collectivité. La chaîne alpine D’ici TV, avait alors parlé de « rupture d’égalité ». Un autre concurrent interrogé par Marsactu évoque aujourd’hui « un choix clair de la région ».

Deux déclarations en apparence contradictoires ont été prononcées par Christian Estrosi durant la séance du mois de juillet lors de laquelle a été voté le contrat d’objectifs et de moyens liant la région à la future chaîne. « Ça aurait pu être n’importe laquelle d’autre qui aurait été sélectionnée par le CSA que nous aurions fait de même », avait-il dans un premier temps lâché. Peu de temps après, il expliquait pourtant : « Le CSA préfère attribuer une fréquence quand il y a une caution de collectivité. […] Dans les Bouches-du-Rhône, les collectivités ont choisi d’apporter un soutien à cette candidature et nous nous sommes rangés derrière les collectivités. » Hervé Reynaud affirme pourtant n’en avoir pour le moment contacté aucune autre : « Des contacts seront pris avec la métropole, la mairie, le département. Pour l’instant, je ne l’ai pas fait. À mon sens, il faut exister avant de se vendre. » De quoi ramener la responsabilité de la décision sur Christian Estrosi.

« Les élus de la région ont fait un choix », assume Azur TV

« On nous avait fait savoir que notre candidature intéressait mais que les moyens se discutaient après, se souvient le candidat retoqué cité plus haut. J’ai appris que la région avait choisi Reynaud quand celui-ci est arrivé avec son engagement signé devant le jury du CSA. Pour Christian Estrosi, ça revient à dire au CSA : « Choisissez mon poulain ». » Au CSA, on explique que l’appui de la région a forcément pesé dans la décision : « Dans les plans d’affaires relatifs aux financements, vous avez deux sources principales : les contrats d’objectifs et de moyens (COM) et la publicité. Les COM sont évidemment un élément essentiel dans le modèle d’affaires. Cela pérennise la viabilité économique de la chaîne pour 3 à 5 ans », développe Nathalie Sonnac, qui est l’une des huit conseillers de l’institution à avoir désigné Azur TV. Hervé Reynaud l’admet à son tour : « Les élus de la région ont fait un choix et c’est clair que ça a joué. » A la région, on assume finalement : « Azur TV était le seul candidat qui de manière durable, su un territoire très étendu, avait fait la preuve de la rencontre d’un public en traitant des enjeux de proximité et avec des programmes de qualité ».

Quatorze jours seulement après la décision du CSA, l’essentiel contrat d’objectifs et de moyens est votée en assemblée plénière le 13 juillet.

Images Région PACA

Comme son nom l’indique, la convention n’est pas un blanc seing. Elle fixe des « objectifs » à la nouvelle télévision en contrepartie des 850 000 euros annuels qui lui seront versés. Un apport substantiel qui avait cruellement manqué à ses prédécesseuses. Il sera reconduit chaque année pendant cinq ans, si la clause de sortie du contrat n’est pas activée. Ils sont d’abord économiques puisqu’il est demandé à la société d’augmenter progressivement ses ressources propres, notamment par la publicité. C’est Eurosud, la régie de La Provence qui a été missionnée pour trouver des annonceurs. « Avec Toulon et Nice, ils vont pouvoir utiliser le bassin local pour faire de la publicité ciblée. La géolocalisation est un levier de croissance pour les télévisions locales. Lorsque la chaîne existe et augmente ses recettes publicitaires, elle gagne aussi en indépendance », appuie Nathalie Sonnac au CSA.

Des engagements pour « valoriser » le territoire

Mais si l’indépendance éditoriale est rappelée, le contrat passé avec la région porte aussi sur le fond des émissions à proposer. Provence Azur devra « mettre en avant les actions et les initiatives des acteurs régionaux », « valoriser le territoire de la région » et même « faire partager les moments forts des manifestations dont la région est partenaire ». Bref, Provence Azur produira toute une série de programmes qui ne dépareilleraient pas dans la communication officielle de la région. Pourtant, il reste difficile pour le spectateur de s’en rendre compte puisque la mention est souvent bien discrète.

Détail cocasse, une annexe du même contrat croit bon de rappeler le cadre légal avant les scrutins : « Pendant la période de six mois avant les élections, ne pas valoriser ou faire la promotion des actions ou réalisations de la Région mais rester dans la stricte information des téléspectateurs en décrivant ces actions ou réalisations ou en relatant manifestations ou événements (éviter les termes laudatifs ou flatteurs) ». Qu’en est-il alors le reste du temps ? En théorie, le sacro-saint JT local de 19 heures ne devrait pas se sentir tenu par cet accord, contrairement aux programmes annexes qui compléteront l’offre pour atteindre le minimum d’une heure d’émissions inédites par jour.


« Il s’agit d’un contrat fixant de grands axes pour garantir le caractère de télévision de proximité.
On est sur un aspect tout à fait distinct de la ligne éditoriale », assure un proche du dossier à la région. « Vous savez, reprend Hervé Reynaud. L’indépendance sera totale comme elle l’est déjà avec la Ville de Nice et la métropole de Nice [présidée par Christian Estrosi, ndlr]. Un contrat d’objectifs et de moyens, c’est valoriser les actions, oui, mais ce n’est pas une logique de commande. C’est nous qui faisons les choix. » Avec quelle visibilité pour le téléspectateur ?

Article publié dans le cadre de la campagne

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commentaires

  1. Laurent MALFETTES Laurent MALFETTES

    Propagande et gaspillage…

    Tout d’abord, quelles que soient les qualités professionnelles de ceux qui la feront, personne (et surtout pas le CSA qui devrait en être le garant) ne peut croire à l’indépendance d’une chaîne de TV subventionnée aux deux tiers par une seule collectivité. On sera même au-delà des deux tiers car la subvention de 850 K€ est certaine tandis que les recettes publicitaires demeurent aussi hypothétiques qu’un naming à 8 M€ pour le stade vélodrome.

    Mais je m’inquiète pour rien puisque l’indépendance est GARANTIE PAR CONTRAT ! Ce même contrat qui stipule que la manne régionale est révocable d’une année sur l’autre… Un excellent moyen de laisser Azur TV libre de ses mouvements et de maintenir un dialogue constructif avec les dirigeants de la chaîne…

    Le salut (et un début d’indépendance relative) pourrait venir de l’audience et des recettes publicitaires induites. Mais qui peut croire au succès d’audience d’une chaîne dotée d’un budget aussi riquiqui (autour de 1 M€) et handicapée dès sa naissance par son estampille « Estrosi TV » ? Avec deux à quatre fois plus, feues TV SUD et LCM n’ont jamais convaincu téléspectateurs et annonceurs (en dépit de la qualité de la première version de LCM !).

    Bref, on n’attend plus que le rattachement de la chaîne à la direction de la communication de la région, ce qui aurait le mérite d’être plus clair. Mais la région a préféré donner une « Délégation de Service Public »… à la Provence. D’une pierre deux coups !

    Le tout avec la bénédiction du CSA que l’on a connu mieux inspiré. Tout cela est affligeant et nous renseigne sur la permanence des mœurs de nos responsables politiques.

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