« La moitié des logements disponibles pour les délogés était inadaptée »

Interview
le 8 Nov 2019
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Depuis un an, universitaires et militants collaborent pour documenter la vague d’évacuations qui touche Marseille depuis les effondrements rue d’Aubagne. Les premières analyses de ce travail mêlant données chiffrées et cartographie dessinent une vue d’ensemble évocatrice. Interview d’Elisabeth Dorier, enseignante-chercheuse qui a mené ce travail à bout de bras.

Photo : Emilio Guzman.

Photo : Emilio Guzman.

L’année dernière, après l’effondrement de trois immeubles causant la mort de huit personnes, une importante vague d’évacuations a mis hors de chez eux plus de 3000 personnes, selon les chiffres officiels. Durant de long mois, ces milliers de personnes se sont retrouvées, en l’espace de quelques heures, sans domicile. Souvent livrés à eux-mêmes dans un parcours du combattant kafkaïen pour tenter de retrouver un toit. Pour le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, cette période de troubles serait révolue et « 90 % » de ceux que l’on nomme les délogés, auraient retrouvé un logement…

À y regarder de plus près, la réalité est beaucoup plus complexe. Si le maire a indiqué lors de cette conférence de presse que 600 baux ont été signés et près de 1500 personnes relogées, il aurait peut-être été plus honnête de préciser que sur ces 600 signatures, seuls 10 % concernent des baux définitifs. C’est en tout cas ce qu’indique Soliha, l’association chargée par l’Etat et la Ville du relogement des délogés dans son dernier bilan que Marsactu s’est procuré (voir encadré ci-dessous)*.

Au début de l’année 2019, une collaboration originale est née entre universitaires et militants pour documenter cette crise. « On s’est rendu compte qu’il y avait très peu de relogements définitifs [60 selon militants et universitaires, ndlr]. On reste dans le provisoire, dans le précaire », insistait déjà en juillet Nassera Benmarnia du collectif du 5 novembre, interrogée par Marsactu sur cette démarche de veille. Quatre mois plus tard, la situation ne s’est pas franchement améliorée. Universitaires du LPED (laboratoire population environnement population et développement de l’université Aix-Marseille), membres du collectif du 5 novembre et de Marseille en colère (avec le soutien de la Fondation Abbé-Pierre) dévoilaient ce jeudi soir les premières conclusions de ce travail minutieux, mêlant données chiffrées et cartographie. L’enseignante-chercheuse Élisabeth Dorier, par ailleurs membre de l’association Un centre-ville pour tous, a mené ce travail avec opiniâtreté. Elle revient pour Marsactu sur ses dernières avancées et livre une analyse bien moins optimiste que celle du maire.

Avant de commencer, pouvez-vous nous expliquer sur quelles bases porte votre travail ?

Nous avons d’une part cartographié les données issues de la veille des associations qui suivent environ 500 ménages. Sur ces 500 ménages, nous connaissons l’adresse d’origine de 368 d’entre eux. Cela correspond à une partie seulement des évacués car Soliha [l’association mandatée par la Ville et l’État pour prendre en charge le relogement, ndlr] en suit 1245. On observe dans un premier temps que certains ménages suivis par les associations ne sont pas forcément connus par les services officiels puisque les associations suivent un certain nombre de ménages qui n’ont pas de baux, sont sous-locataires, n’ont pas de papier… Bref, un public démuni qui peut-être, n’ose pas frapper aux portes publiques.

Vous expliquiez cet été (lire ici l’article de Marsactu) que les adresses d’origines des personnes évacuées sont souvent situées dans des quartiers populaires ou objets de projets de réhabilitation. Qu’en est-il du relogement ?

Nous sommes en attente d’une validation [des pouvoirs publics, ndlr] pour diffuser nos cartes. Mais nous pouvons déjà dire des choses.

Le rôle de la Soliha est de mobiliser des logements de bailleurs . Elle a reçu autant de propositions que de ménages délogés. Mais, la moitié de ces propositions était inacceptable.

Le rôle de la Soliha est de mobiliser des logements de bailleurs pour reloger temporairement. Elle a reçu autant de propositions de bailleurs sociaux et privés que de ménages délogés. Mais, la moitié de ces propositions était inacceptable. J’ai vu les données, j’en atteste. Il s’agissait de propositions soit trop éloignées – au fond du 15e arrondissement pour des gens évacués du centre-ville -, soit dans des quartiers jugés très sensibles, soit des bailleurs privés qui proposaient des taudis !

Sources : RPLS 2018. DGI INSEE 2018, IGN, GMES 2011
Auteurs : Dario, Dorier LPED Aix-Marseille Université – 2019. Pour voir l’image en plus grand, cliquer ici.

Donc Soliha a récusé une partie des logements indignes qui lui ont été proposés. Elle n’a pas non plus accepté les logements inadaptés. Elle a au final signé avec des bailleurs pour la moitié des propositions faites par ces derniers. C’est ce delta de propositions a été soumis à des ménages pour des relogements temporaires.

Finalement, et pour le dire grossièrement, où et dans quoi les personnes délogées ces derniers mois se retrouvent-elles ?

Géographiquement, la majorité des 528 relogements temporaires a été faite dans le centre-ville ou à proximité. Mais dans le centre-ville, où il y a très peu de logements sociaux, Soliha a surtout trouvé de très petits logements qui ne conviennent pas forcément aux familles. Pour ces familles, elle en a trouvé quelques-uns dans le centre-ville, ou à proximité, dont beaucoup dans le troisième. Puis elle en a trouvé dans le 10e où des programmes de logements sociaux venaient d’être livrés. Mais le problème du 10e, c’est l’accessibilité en transport en commun. En revanche, on n’a pas ou très peu de relogements dans les quartiers plus éloignés, où il y beaucoup de logements sociaux, comme dans le 13e, le 15e.

Pourquoi faites-vous ce travail ?

J’étais devant le 2, rue Beauvau avant la professionnalisation de l’accueil, lorsqu’il n’y avait que des bénévoles. Je me suis retrouvée face à des familles en plein désarroi. J’ai été touchée et j’ai eu envie de collaborer comme peut le faire une géographe : en faisant des cartographies.

Ces initiatives, que l’on appelle des « cartographies anti-évictions » et que l’on peut retrouver dans d’autres contextes, comme aux États-Unis, permettent une veille d’intérêt général. Tout simplement pour suivre ce qui est en train de se passer. En l’occurrence cette veille peut devenir un outil de suivi de la charte du relogement. D’autant plus que l’on a fonctionné avec des données à la fois des associations mais aussi des institutions qui ont validé le travail. Cette transparence est au service d’un meilleur travail de relogement, dans une ambiance de confiance entre associations, familles, et pouvoirs publics qui essayent de gérer cette crise.

Mais il ne faut pas oublier le problème de fond. Il faut absolument que l’on recommence à produire du logement social. Il n’y en a pas assez et il n’est pas assez adapté. C’est ça ou l’on balance des gens dans des taudis. Soliha et la MOUS relogement* [outil du plan départemental pour le logement des personnes défavorisées, ndlr] font ce qu’ils peuvent. Ce qui est scandaleux, et pas uniquement sur Marseille mais dans toute la métropole, c’est l’insuffisance de logement social. La rue d’Aubagne est l’arbre qui cache la forêt. On se focalise sur le problème du relogement d’urgence mais pendant ce temps, le programme local de l’habitat a été gelé par la métropole.

Seul 10 % des ménages relogés le sont de façon définitive
Selon les derniers chiffres de Soliha – en date du 21 octobre 2019 – diffusés aux associations dans le cadre du comité de suivi de la charte du relogement*, 528 ménages ont été relogés temporairement et seulement 63 de façon définitive (pour au total 1456 personnes). 142 ménages encore logés à l’hôtel (soit 336 personnes) et 184 sont hébergés ou relogés par leur propres moyens. Enfin, seul 26 ménages (55 personnes) suivis par la Soliha, ont réintégré leur logement.
*Modifications apportées le 08/11 à 12 heures.

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