Lors du dernier conseil municipal, la Ville s'est engagée à donner le nom de Salim Hatubou à la future médiathèque du Plan d'Aou. Une manière de célébrer la mémoire d'un conteur et écrivain brutalement disparu, il y a quatre ans. Et travailler à la postérité d'une œuvre largement méconnue de la toute jeune littérature comorienne francophone.

Avec un peu d’imagination, on peut déjà imaginer son sourire flotter en écharpe au-dessus de l’éperon du Plan d’Aou, et la mémoire de Salim Hatubou rayonner en milliers de livres empruntés. Le conteur et romancier est parti brutalement, le 31 mars 2015. Emporté par un arrêt cardiaque foudroyant. Ce cœur qu’il avait immense l’a lâché, le salaud, laissant une famille et des amis inconsolables. Et derrière lui une œuvre conséquente. À 41 ans, Salim Hatubou avait déjà signé trente livres : contes, romans, albums illustrés, livres de photos, pièces de théâtre. Un pan entier de l’histoire récente de la jeune littérature comorienne d’expression française, un morceau de l’histoire de Marseille, sa ville d’exil depuis 31 ans.

Pour ancrer plus encore la mémoire de l’homme de plume, son nom sera désormais associé à la future bibliothèque du nord marseillais. Au cœur de l’ancienne cité rénovée, un très vieux projet de médiathèque doit voir le jour avant la fin de l’année. Les livres sont en cours d’acquisition. Le chantier est dans ses dernières finitions. Le lieu a désormais un nom. La décision a été entérinée lors du conseil municipal de lundi.

Les élus communistes Valérie Diamanti et Jean-Marc Coppola y présentaient une nouvelle demande de dénomination de l’avenue des Aygalades, faisant suite au 24e hommage en mémoire d’Ibrahim Ali, refusée. Dans la foulée, les conseillers municipaux communistes ont écrit au maire en y associant cette fois le nom de Salim Hatubou. « Ces dénominations seraient l’hommage rendu par la ville à deux Marseillais d’origine comorienne aujourd’hui disparus », a dit Valérie Diamanti, lors de la séance du 1er avril.

L’adjoint en charge des noms de rue Jean-Luc Ricca a repoussé une nouvelle fois la décision politique d’ajouter le nom d’Ibrahim Ali à l’avenue des Aygalades. En revanche, il a répondu favorablement à la demande conjointe concernant, « ce fabuleux conteur qui s’était très vite imposé comme un pionnier de la littérature comorienne dans notre ville ». Il ajoute, solennel :

Désormais son nom sera à jamais associé au patrimoine de notre ville. Sur décision de notre maire, la médiathèque du plan d’Aou portera le nom de Salim Hatubou.

« C’est sûr ? C’est acté ? ». Quand on rapporte ces propos auprès des proches de Salim, la première réponse est unanime : un doute. « Vous êtes sûrs ? Parce qu’ils nous en ont tellement faits », soupire Jean-Pierre Vallorani, photographe qui a signé trois livres avec l’auteur dont Métro Bougainville (éditions Via Valeriano) écrit après la mort d’Ibrahim Ali.

De fait, cette décision de dénomination ne relève pas de la commission des noms de rue. « Nous cherchions depuis longtemps, un endroit dans les quartiers Nord où il a vécu, pour honorer sa mémoire, explique Jean-Luc Ricca. Après avoir reçu le courrier des élus communistes, j’en ai parlé au maire qui a pris la décision de baptiser ainsi la médiathèque. Il n’y a pas de vote formel qui y est associé ». La plaque sera donc dévoilée au moment de l’inauguration, fin 2019 ou début 2020.

« Encore dans le deuil »

« Je pense à tous ces gamins qui vont passer sous le nom de Salim en entrant dans la médiathèque, c’est émouvant, reprend le photographe. Mais j’aurais préféré qu’il soit là. Il avait encore tellement à écrire. Il est parti si brutalement. Je suis encore dans le deuil ». Quatre ans ont passé mais ses proches ne se remettent toujours pas de cette disparition.

Mbae Tahamida dit Soly et Fatima Ahmed, sa compagne, donnent rendez-vous à la cafétéria « Les cinq parties du monde ». Ce bar fait face à l’Alcazar, cours Belsunce. Il était l’un des bureaux annexes de Salim Hatubou, là où il aimait écrire ou discuter avec ses proches des sujets de ses futurs livres. Tous les deux saluent l’initiative, avec un brin de méfiance. L’un et l’autre portent depuis 24 ans le combat d’un hommage de la ville à Ibrahim Ali. « Une médiathèque, ça a du sens, sourit Fatima. Et c’est sans doute plus simple qu’une plaque de rue ».

Un pont intercontinental

L’homme était un pont entre Marseille et les Comores. « Salim écrivait pour les autres, pour leur apprendre quelque chose, soutient Soly. C’est l’écrivain le plus prolifique des Comores et ses livres parlent à tout le monde, notamment parce que la base de sa littérature, ce sont les contes. » L’écrivain a toujours célébré la double racine qui explique sa vocation. Sa mère qu’il a à peine connue était une Comorienne de Zanzibar, revenue au pays après la révolution Okello à Zanzibar qui les a chassés de l’île voisine. « Elle est arrivée aux Comores avec une malle de livres. Ce sont les premiers qu’il a lus », rappelle Fatima. L’autre racine est sa grand-mère, conteuse « comme toutes les grand-mères là-bas ».

Fatima Ahmed se souvient elle-même des séances de conte avec une voisine qui réunissait les enfants du village pour transmettre la littérature orale, les histoires de Namady, l’idiot philosophe. Leur empreinte a subsisté pour Salim quand son père, immigré en France, a décidé de le faire venir à Marseille, cité Solidarité (15e). Après les palmiers et les arbres à pains, il a découvert une forêt de béton. Avec obstination, il a fait de cet héritage un destin. « Rien n’a été simple pour lui, avance Jean-Pierre Vallorani. Il s’est fait tout seul. » Les contes de ma grand-mère est son premier livre paru.

Un entretien rare avec Salim Hatubou par le journaliste Ben Amir Saadi.

« Enfant, tu subis les choix des adultes, analyse Soly. C’est ce qu’il a vécu, avec l’arrivée chez un père qu’il n’avait vu qu’une fois, dans un nouveau pays, avec d’autres frères et sœurs, une marâtre ». Cet arrachement est un des moteurs de son écriture. Il explique aussi le caractère militant, didactique parfois de ses écrits. Son premier roman et deuxième livre, Le sang de l’obéissance, aborde le sujet « encore tabou » du Anda, le grand-mariage comorien, dont les fastes grèvent le budget des familles, contraignent les femmes à des unions non choisies et constituent, pour les hommes, une entrée dans le cercle des notables. Il a aussi écrit sur le crash de l’avion de la Yemenia, sur le drame des Kwassas-kwassas entre Anjouan et Mayotte. Il avait entamé une série sur l’histoire coloniale de chacune des îles dont deux tomes seulement sont parus.

« Comprendre, sans jugement »

« Il ne dit jamais que ce n’est pas bien, reprend Soly. Il interroge tous les aspects comme pour un exercice de philo. Pour aider à comprendre, sans jugement ». Il avait lui-même entamé la procédure amenant au Anda, en faisant sa déclaration devant la communauté villageoise. Soly y était un des témoins comme dans toutes les grandes étapes de la vie de Salim. Sauf peut-être lors des cérémonies officielles de son enterrement en Grande Comore.

Je me suis mis en retrait, j’étais trop énervé. Il a eu droit à un deuil national quand ils ont vu arriver du monde entier des messages de condoléances. Quelques années auparavant, nous avions présenté un projet de politique culturelle pour tenter de mettre la transmission culturelle au centre du développement. Ils n’ont jamais donné suite. Le jour où il meurt, il a eu un hommage énorme et quoi depuis ? Rien. Heureusement, je sais que l’écriture de Salim est importante pour plein de jeunes Comoriens. C’est le premier à écrire pour la jeunesse.

Sa disparition a désigné Soly et Fatima parmi les porteurs de mémoire. Ils veillent au quotidien sur ses deux enfants, le grand Wissam et la petite Aniya. La vie de la petite famille est encore fragile.

« Vivre de sa plume, n’était pas des plus simples, explique Soly. Il fallait qu’il se batte sans cesse pour conserver des subventions, faire honorer ses factures ». Les nombreux éditeurs qu’a connu l’auteur n’ont jamais versé des sommes folles. L’essentiel étant pour lui que les livres existent. Un notaire a été désigné pour récupérer les droits des œuvres publiées, disséminées en vue d’une réédition dans la propre structure d’édition, L’arbre à lunes, créée peu avant sa mort. Les deux enfants sont aujourd’hui les ayant-droits de l’écrivain. « À 17 ans, le fiston est un peu jeune pour porter l’héritage littéraire de son père », reconnaît Soly. Ce travail sur la fabrique de l’écriture, les inédits, les projets inachevés reste à construire.

Des trésors inédits

En fouillant dans ses papiers lors d’un récent déménagement de sa dernière compagne, ils ont retrouvé des textes inédits… « Il y a de vrais trésors, des poèmes écrits au collège, des bouquins finis, reprend l’ami. Heureusement, il avait pour projet de partir à La Réunion et nous à Mayotte. Il avait tout mis dans des cartons ».

Cela pourrait faciliter le travail littéraire autour de son œuvre. Un travail que pourrait porter les futurs conservateurs de la médiathèque portant son nom, pour peu que l’hommage rendu ne s’arrête pas à une plaque sur un mur.

Photo de Une Yohanne Lamoulère pour Tendance Floue.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire