La guérison impossible des victimes de l’effondrement de la scène de Madonna

Enquête
le 13 Oct 2020
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Le tribunal correctionnel de Marseille juge en ce moment l’effondrement de la scène du Vélodrome survenu en 2009. Les survivants et les familles des victimes seront entendus ce mardi. Onze ans après le drame, ils racontent à Marsactu les séquelles et les interminables procédures judiciaires.

Le fils, la nièce et le frère de Charles Criscenzo devant le tribunal judiciaire de Marseille, le 5 octobre 2020 (Image CM)

Le fils, la nièce et le frère de Charles Criscenzo devant le tribunal judiciaire de Marseille, le 5 octobre 2020 (Image CM)

Une heure avant l’effondrement de la scène de Madonna au Vélodrome le 16 juillet 2009, Charles Criscenzo avait appelé son frère Paul pour lui dire qu’il “avait la pression” et que ce chantier, c’était “n’importe quoi”. Lors du montage du toit, le technicien a tout de même grimpé dans l’une des tours métalliques entourant la scène sur ordre des superviseurs anglais. Lorsque la structure a commencé à vaciller, son collègue Julien P. “a eu le temps de dire […] qu’ils allaient tomber”, rapporte l’enquête. La tour en question, haute de 20 mètres, a effectivement été entraînée par la chute du toit. Charles Criscenzo, 52 ans, est décédé sur le coup. Près de lui, Julien souffre d’un traumatisme crânien qui le plongera six jours dans le coma. Charles Prow, qui décède le soir-même à l’hôpital de la Timone, se trouve aussi au sol, de l’autre côté de la scène.

Onze ans après ce tragique accident du travail, les victimes et leurs proches sont attendus à la barre ce mardi. Le procès qui s’est ouvert le 7 octobre devant le tribunal correctionnel de Marseille devrait alors permettre de recueillir leurs témoignages et leurs souffrances. Car l’accident du Vélodrome n’a pas fait de blessés légers. Deux techniciens sont morts, huit autres ont survécu au prix de séquelles physiques et psychologiques lourdes et durables.

“Je lui avais dit d’être prudent, de laisser faire les jeunes”

Depuis l’ouverture du procès, la famille de Charles Criscenzo occupe une rangée entière sur les bancs des parties civiles au tribunal correctionnel de Marseille. “On n’est pas venus demander de l’argent. On est simplement là comme une famille unie”, se justifient d’emblée Stéphane, son fils et Audrey, sa nièce. À l’heure de la pause cigarette, Paul, le frère du défunt, lève les yeux au ciel : “vous voyez ces piliers qui soutiennent le tribunal ? Si vous en faites tomber un, tout s’effondre. C’est ce qui est arrivé à notre famille.” Quand il prépare l’arrivée de la star mondiale de la pop, Charles Criscenzo participe depuis quinze ans à de nombreux concerts dans la région. Originaire d’une famille sicilienne installée autour de Marseille, il a alors 52 ans. “Aujourd’hui, il aurait pu profiter de sa retraite tranquillement. Je lui avais dit d’être prudent, de laisser les jeunes faire les grosses manœuvres”, regrette sa femme Francine.

[si les techniciens] ne respectaient pas les consignes des Anglais, ceux-ci leur disaient : “tomorrow, no job””

Une victime lors de son audition

Charles Prow, perché de l’autre côté de la scène au moment du montage, est de ceux-là. Il a 23 ans, est passionné par le monde de la musique et son travail sur les scènes lui permet de voyager dans toute l’Europe. “C’était la consolation, tempère l’avocat de son père, Me Olivier Rosato. C’est un travail précaire que l’on fait par passion, pour vivre l’ambiance des concerts. C’est un monde underground, mais qui n’échappe pas à la logique capitaliste : il faut aller vite pour réduire les coûts.” Cette réalité transparaît tout au long de l’enquête. On peut par exemple lire dans l’audition d’une victime que si les techniciens “ne respectaient pas les consignes des Anglais, ceux-ci leur disaient : “tomorrow, no job”. Une menace plausible puisque tous étaient employés en CDD à la journée, sur facture ou parfois même sans avoir encore vu leur contrat.

Une “bande de copains”

À cause de la crise sanitaire, le père et la sœur de Charles Prow ont préféré ne pas prendre le risque de quitter l’Angleterre pour se rendre à l’audience. Une autre famille manque aussi à l’appel : celle de Giuseppe Di Silvestro. Au début de l’enquête, cet ouvrier avait expliqué que s’il avait été informé des problèmes techniques en cours sur le chantier, il n’aurait “jamais accepté de monter sur la structure pendant le levage”. À la place, Giuseppe Di Silvestro a bel et bien grimpé sur une tour, la même que Charles Prow. Après l’accident, il présente des lésions sur les bras et les jambes qui lui occasionnent plus de quatre mois d’incapacité de travail. En 2011, un médecin indique que l’homme souffre toujours de “traumatisme” et d’une “anxiété de fond”. Quelques mois plus tard, il met fin à ses jours. Depuis, sa famille a abandonné le combat judiciaire.

La mémoire de cet évènement reste portée par la voix directe des survivants, “une bande de copains” comme ils se qualifient eux-mêmes, mais lourdement diminuée. Jean-Jérôme C. et Jason F. sont de la région. Ensemble, ils avaient monté des dizaines de scènes monumentales, de Johnny Halliday à AC/DC. Le 16 juillet 2009, ils grimpent dans la même tour métallique. Au moment de l’effondrement, Jason est projeté au sol. Il a depuis tenté une reconversion, mais s’est de nouveau retrouvé en arrêt de travail à cause de ses problèmes de bassin. Jean-Jérôme a, lui, définitivement perdu l’audition d’une oreille.

Il est l’un des seuls à travailler toujours dans le spectacle : “je continue parce que je ne sais faire que ça. Mais ma vie a radicalement changé, il y a plein de choses que je ne fais plus. Un accident comme celui-là, ça vous poursuit à vie.” Au total, les experts ont décrété des incapacités totales de travail de quatre à cinq mois pour six techniciens. Avec le temps, plusieurs se sont transformées en incapacités permanentes. S’ajoute aux multiples lésions le poids du traumatisme : au fil des expertises, l’enquête relève des symptômes de “dépression”, “anxiété profonde”, “idées morbides”, “état de qui-vive”, “sentiment de persécution”.

« Avant, les psychologues, on connaissait pas, ça n’était pas pour nous »

Tony Itier, 55 ans aujourd’hui, a subi sept opérations à cause de ses blessures au genou gauche. Il se souvient de l’année suivant l’accident comme d’une période chaotique, où il a enchaîné les hospitalisations : deux semaines à la Conception, un mois en rééducation au Grau-du-Roi, puis un an à la clinique Valdegour à Nîmes, près de chez lui. Une fois rentré à la maison, l’ancien technicien y établit refuge pendant près de neuf ans. Lui qui avait avant l’habitude de “changer de boulot et de ville tous les jours”. C’est grâce à un stage d’insertion pour personnes handicapées que Tony Itier a finalement réussi à reprendre le fil de sa vie professionnelle. “Cette expérience lui a permis de sortir de chez lui, mais aussi de lui faire accepter la réalité de son handicap”, analyse sa femme, Patricia Itier.

“Aujourd’hui, j’ai une petite activité de taxi mais tout reste compliqué pour moi, explique Tony Itier. Je ne supporte plus la foule, le bruit, les perturbations, les contraintes… Je suis toujours suivi psychologiquement. Alors qu’avant, les psychologues, on connaissait pas, ça n’était pas pour nous.” Depuis l’accident, il sent que son “esprit s’embrouille vite”, alors c’est sa femme qui l’aide à accomplir les multiples démarches administratives. Le couple a dû demander à la justice de trancher un litige avec la Caisse primaire d’assurance maladie au sujet de la pension d’invalidité de Tony, mais aussi avec le fonds de garantie des victimes, censé leur permettre de bénéficier de dédommagements avant le procès. “Au début, j’étais naïve. Je pensais qu’après un accident du travail de cette ampleur, on obtenait nécessairement réparation, se remémore Patricia. Mais j’avais tort.” Aujourd’hui, Tony touche actuellement 352 euros de pension d’invalidité par mois. Lui-même est peu
bavard sur le drame, mais son épouse compte bien partager à la barre ce mardi son
“cri du cœur”. “Dans cette histoire, tout est combat. Et le pire, c’est que ce
n’est pas fini”.

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