[La gloire de nos pierres] Les derniers châtelains des Aygalades

Série
le 28 Août 2019
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En ruines, reconverties ou entourées de barres d'immeubles, quelques dizaines de bastides d'antan ont survécu à Marseille et alentours. Elles rappellent un passé bourgeois bucolique, mais témoignent aussi des inexorables métamorphoses du paysage urbain. Aux Aygalades, un petit château blanc aux allures orientales se détache aujourd'hui encore au milieu des barres d'immeubles. Il est habité par la même famille depuis plus de sept décennies.

Le château blanc du comte de Gissac est une des rares bastides des Aygalades restaurée et habitée. (Image LC)

Le château blanc du comte de Gissac est une des rares bastides des Aygalades restaurée et habitée. (Image LC)

Dans un passé pas si lointain, les quartiers Nord de Marseille étaient le terrain de jeu de l’aristocratie, où il était de bon ton de posséder sa bastide. Depuis sa colline, la légende dit que le marquis de Foresta pouvait saluer son ami le comte de Gissac, propriétaire d’un étonnant château du 19e à l’allure mauresque situé aux Aygalades, campagne très prisée (voir notre entretien avec avec l’historienne Florie Imbert-Pelissier). Plus d’un siècle plus tard, Lucien Morini contemple le même paysage, mais les campagnes ont laissé la place aux barres d’immeubles à perte de vue.

Pas noble pour un sou, son père, ouvrier et immigré italien, s’est mis dans l’idée de racheter, en 1943, la vieille bâtisse pour en faire l’œuvre de sa vie. Elle appartenait toujours au comte, qui l’avait délaissée de longue date et confiée au curé du village. Et voici les Morini devenus châtelains des Aygalades, de père en fils.

« Ils avaient la chèvre à l’intérieur »

En plein hiver 1948, Lucien Morini, âgé de 9 ans, s’est installé avec sa famille dans le château blanc du comte de Gissac après quelques années de travaux. Le curé y logeait jusqu’ici une famille sans moyens, et la famille Morini construisit une petite maison attenante pour pouvoir les y loger, et vivre dans la bastide. « Autour c’était le désert, le château était décrépi et la famille qui y vivait, ils avaient la chèvre à l’intérieur, ils cassaient le bois sur les mallons ! », rit aujourd’hui Lucien Morini. Pour la vie de château on repassera.

Lucien Morini s’est installé dans la bâtisse avec sa famille en 1948. (Image LC)

Aujourd’hui encore, il ignore ce qui a poussé son père à faire l’acquisition du château du comte de Gissac. « Ses beaux-frères lui disaient « mais c’est qu’un tas de pierres ce que tu as acheté ! », mais lui il répondait « tu verras ! » Je ne sais pas ce qui lui a pris, c’était vraiment que de la roche autour, c’était pas cultivable, peut-être que le prix était attrayant, je ne sais pas. » Mais la famille a lié son destin à celui de la bâtisse pour des décennies, travaillant sans cesse à lui redonner son lustre d’antan.

Le résultat est probant : visible depuis le train qui relie Marseille à Aix aussi bien que depuis la voie rapide, le petit château blanc est une dernière bastide si bien conservée, ses peintures blanches et orangé se détachant de la colline avec majesté. Et qui peut soupçonner que la même famille y vit paisiblement depuis 71 ans ?

Photographie remontant à l’époque où la famille Morini s’est installée dans le château blanc. (Image LC)

Il faut imaginer qu’il y a 60 ans de cela, la famille Morini y vivait une vie campagnarde complète. La construction de la cité du Castellas en contrebas, si elle a annoncé les modifications du paysage à venir, a aussi permis à la famille de récupérer suffisamment de terre pour pouvoir lancer une petite production agricole sur ce qui était auparavant une pinède rocailleuse. Abricotiers, cerisiers, légumes du potager et volailles : père et fils, tous deux livreurs de leur état dans la petite entreprise familiale, vivent en parallèle la vie de fermiers aux Aygalades.

« Un micro climat magnifique »

À l’époque, un système d’irrigation régit les cultures du secteur : les Morini ont droit à huit heures d’eau deux fois par semaine, avec un débit de 64 litres par seconde, de quoi voir les cultures s’épanouir tranquillement. « C’est un micro climat magnifique ici pour l’éclosion des fruits, plein sud, avec le soleil qui baigne les fruits du matin au soir ». Quand la famille arrête de cultiver, le système d’irrigation est définitivement coupé : plus de cultures dans les Aygalades. La famille a vendu récemment 4000 mètres carrés de terrain inutilisés. Des villas y verront prochainement le jour.

Le temps des fruits et légumes semble aujourd’hui bien loin. Lucien et son épouse occupent la petite maison attenante, tandis que sa sœur vit dans le château, dont la partie basse est aménagée en petit appartement modeste. Sa deuxième sœur vit « en ville » mais revient « au château » tous les dimanches. « La famille est très unie, autour du château, on est tellement bien ici, on n’a pas envie d’aller ailleurs. On en est fiers parce qu’on fait ce qu’il faut pour l’entretenir, ne serait-ce qu’en hommage à mes parents qui ont tant trimé », s’enorgueillit le gardien du temps.

Le salon, « bijou de la famille »

C’est dans les niveau supérieurs, au-dessus de l’appartement, que se lisent les traces de l’excentricité et du lustre de la bastide du 19e siècle. Une grande salle heptagonale constitue la pièce muséale, le sanctuaire où se tiennent les réunions de famille. La baie vitrée façon bow window magistrale offre un panorama sur tout Marseille. Et les décors ne laissent aucun doute sur l’inspiration orientale de l’architecte de jadis, entre la forme des portes arquées et les nombreuses arabesques qui recouvrent les murs à en donner le tournis. « La salle c’était le bijou de famille pour ma mère, elle était toujours en train d’astiquer l’argenterie, elle en était fière », s’émeut le propriétaire.

La grande salle, le « joyau » du lieu, a été repeinte récemment par un membre de la famille (Image LC).

Si les couleurs sont si vives et frappantes, c’est que les travaux d’entretien ne s’arrêtent jamais ici. « Le beau-frère de ma femme qui est peintre a tout refait. Bon, il a simplifié, forcément, il a mis un mois pour tout refaire, mais il aurait fallu prendre un mois rien que pour refaire le plafond si on avait voulu refaire à l’identique ! », reconnaît Lucien Morini. Au dessus de la pièce, une tourelle surmontée d’une coupole aux allures de minaret offre vision à 360 degrés sur la ville et la colline. Malheureusement on ne peut y accéder en ce moment, elle est en travaux.

Refus de tout classement

Les services de l’État ont bien tenté une approche pour faire classer le monument insolite. « On n’a pas voulu, c’est trop de contraintes, on ne peut plus rien faire après. » La responsabilité de la conservation revient donc entièrement à la famille. Qui conserve jalousement son bien.

Des origines de la bâtisse, on ne sait pas grand chose. Le baron de Gissac qui l’a fait bâtir avait-il développé un goût pour l’orient au travers de ses voyages ? Si l’on en croit le Marseille insolite et secrète signé par Éléonore Quemener et Jean-Pierre Cassely, cet « ancien pavillon de chasse » doit son apparence au fait que Gissac, qui occupait des responsabilités au sein de la Croix-Rouge « avait longuement vécu au Maroc et avait rapporté de son séjour un amour inconditionnel pour ce pays ». Au sujet de sa vie, les sources sont quasi inexistantes.

Depuis le château, la vue sur Marseille et les quartiers nord est à couper le souffle. (Image LC)

Lucien Morini est sceptique, mais ne dispose pas d’autres pistes pour expliquer le style choisi par son prédécesseur. Il s’amuse des quelques « maghrébins qui viennent sonner pour visiter la mosquée » de temps à autre. Celui qui s’est présenté plusieurs fois à des élections sous la bannière Chasse nature pêche et traditions ne finit pas de s’agacer d’avoir vu un jour un journal illustrer un article sur une potentielle islamisation de Marseille avec une photo de son château. De son perchoir, il regarde les quartiers Nord avec amertume, mais choisit ses mots avec précaution. « Avant ici c’était que des champs, puis est venue l’autoroute, les HLM qui cachent la vue, il y a eu une époque où on construisait n’importe comment. Ils en reviennent, mais le mal est fait. » Il regrette la nature mais aussi le bourg des Aygalades. « Il est mort le village ! », lance-t-il.

Ce qui compte aujourd’hui pour le châtelain des Aygalades, c’est savourer sa chance dans cet endroit que sa famille façonné à force de volonté. « Pour être dans le 15e, nous sommes les rois, philosophe-t-il. On a ce que beaucoup de gens n’ont pas,  une vue imprenable sur la baie de Marseille et la tranquillité. Depuis la table du salon, je vois les bateaux partir vers la Corse. C’est que du bonheur ». Même s’il jure ne jamais s’être senti supérieur aux autres habitants des Aygalades par la qualité de sa demeure, Lucien Morini se souvient qu’il faudra qu’il pense à remettre à l’entrée du domaine un écriteau avec inscrit « le château blanc », « comme avant ».

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