Fos, Gardanne : « Intégrer les citoyens réduit les coûts des enquêtes en santé environnement »

Interview
Benoît Gilles
17 Mar 2017 3

L'étude Epseal menée à Fos-sur-mer et Port-Saint-Louis ouvre un champ nouveau en proposant d'associer les habitants aux enquêtes sur les liens entre pathologies et environnement. Une méthode particulièrement adaptée au cas de Gardanne, selon l'anthropologue Yolaine Ferrier qui revient sur les freins au sein des institutions publiques.

La plage de Saint-Gervais à Fos-sur-Mer en novembre 2015. Photo : Yolaine Ferrier

La plage de Saint-Gervais à Fos-sur-Mer en novembre 2015. Photo : Yolaine Ferrier

Une avalanche d’articles, de reportages, de réactions. Depuis qu’une équipe franco-américaine de chercheuses a publié les résultats de son étude baptisée Epseal, sur la santé des habitants de Port-Saint-Louis-du-Rhône et Fos-sur-Mer, ces deux villes et la zone industrialo-portuaire qui constituent leur destin commun ont pris valeur de symbole. Symbole d’une situation sanitaire alarmante pour ceux qui vivent à proximité immédiate des usines. Symbole aussi d’une difficulté des instances publiques à répondre aux inquiétudes des habitants et les associer pleinement à des études qui mettent en lumière de manière objective ce qu’ils vivent au quotidien.

Or, au delà des résultats eux-mêmes, cette étude inédite dans sa méthode et son ampleur rebat les cartes dans la façon d’associer directement les habitants aux études scientifiques en santé-environnement. Depuis Gardanne, Marseille, mais aussi de l’étranger, l’équipe de sociologue, anthropologues et épidémiologiste est sollicitée pour venir appliquer cette nouvelle démarche dans ces lieux où les effets des effluents industriels sur l’environnement immédiat fait controverse. Anthropologue membre de l’équipe d’Epseal, Yolaine Ferrier revient sur les apports de la démarche participative et la réception de ses travaux inédits par les instances en charge de la veille sanitaire pour la santé et l’environnement.

Lors de la présentation à la presse des résultats de votre étude, vous aviez invité des habitants de Gardanne. Quel était le sens de leur présence ?

Après la couverture médiatique qui a suivi la présentation publique de notre études, nous avons été sollicités par de nombreuses personnes qui souhaitaient mieux connaître notre approche, qui par sa dimension participative, leur a parlé. C’est notamment le cas d’habitants de Gardanne qui par plusieurs voies ont cherché à nous contacter. La présence de Barbara Allen [sociologue américaine qui a dirigé l’étude Epseal, ndlr] cette semaine-là, et leur volonté de prendre connaissance dans le détail de notre travail, nous a décidé à les inviter à cette présentation publique. À notre niveau, nous avons pas mal cogité sur la façon de développer ce type d’approche participative avec des groupes locaux. Comment permettre à des citoyens d’une ville, habitant à proximité d’un endroit pollué de pouvoir de s’emparer de cette méthode ? Nous savions que cela allait forcément faire réagir dans des zones où il y a des controverses liant la santé à l’environnement. Cela a été effectivement le cas à Gardanne, mais aussi à Marseille de la part de riverains de l’usine Legré-Mante ainsi qu’à l’étranger.

Lors de la conférence de presse, vous avez évoqué la possibilité de mettre en place une sorte de kit citoyen pour permettre à des groupes locaux de s’emparer de votre méthode. De quelle façon ?

Il existe des expériences où ce type de protocole participatif est directement pris en charge par des groupes locaux de citoyens. C’est possible à partir du moment où ils respectent strictement les critères du protocole pour éviter les biais dans les questionnaires. Intégrer les citoyens dans une enquête en santé environnement réduit les coûts parce que cela induit une plus grande participation des publics concernés. Mais nous en sommes au tout début d’un processus. Nous aiderons au maximum dans la mesure de nos moyens.

Pensez-vous que votre méthode est adaptée au cas gardannais ?

Que cela soit à Gardanne, ou à Bouc-Bel-Air autour du quartier de Mange-Garri, je pense que c’est notre méthode qui est la plus appropriée. J’ai lu toutes les études produites sur cette zone et en particulier celle menée par le Cire Sud pour Santé publique France sur les 200 foyers qui entourent le site de dépôt des résidus de boues rouges. Ils n’ont obtenu que 18 réponses d’habitants après le dépôt d’un questionnaire dans des boîtes aux lettres. Il faut savoir que dans ce type de cas où il y a un agrégat limité de riverains qui se disent atteints dans leur santé du fait d’une exposition à des facteurs de leur environnement, les services en charge des études sanitaires arrivent toujours aux mêmes conclusions : une absence de signaux. Ils savent d’emblée que cela va être impossible de montrer quoi que ce soit. C’est un fait bien documenté. C’est ce que démontrent en particulier les travaux du sociologue Marcel Calvez. Nous avons des cas similaires dans le bassin minier du Gard, à Vincennes autour d’une ancienne usine Kodak. On se rend compte très vite des limites des méthodes employées par les pouvoirs publics.  Tout simplement parce qu’ils se coupent de la connaissance des habitants.

Lors d’une conférence de presse, le 14 mars dernier, le directeur général de l’agence régionale de santé a exprimé des doutes sur les résultats de votre enquête : « C’est du déclaratif, c’est du sentiment et ce n’est pas de la mesure rationnelle. » Comment réagissez vous à cette déclaration ?

Je ne souhaite pas entrer dans une polémique. Nous avions eu la veille une très longue réunion avec les services de l’ARS  et ceux de la Dreal [direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, ndlr]. Étaient notamment présents, la directrice du service santé et environnement de l’ARS mais aussi les responsables de la Dreal pour le département des Bouches-du-Rhône et, en particulier, ceux en charge de la qualité de l’air et des installations classées.

Comment s’est passé ce rendez-vous?

C’est le début d’une discussion, dénuée de tout caractère critique de leur part. Ils n’ont jamais eu connaissance de cette méthode inédite en Europe. Ils veulent comprendre. Nous aurons par la suite plusieurs autres réunions pour entrer plus en détails dans l’exploitation des données et les suites à donner. Nous ne sommes pas non plus entrés dans le détail des préconisations des habitants. Disons que nous en sommes au niveau 1 : celui de la prise de conscience.

L’agence régionale de santé a saisi Santé publique France pour expertiser vos résultats. Savez-vous comment cela va se passer ?

Je ne sais pas. Mais en aucun cas on ne peut dire que notre démarche n’est pas scientifique. Nous avons toujours informé l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire alimentaire environnement et travail, ndlr] qui nous finance, de l’avancée de nos travaux. Ce n’est d’ailleurs pas une démarche très courante que de faire expertiser les résultats d’une étude scientifique par une agence en charge de la santé publique. Or, nous sommes bien dans le champ d’une analyse scientifique avec un protocole précis.

Vos travaux vont également faire l’objet de publications scientifiques ?

Oui. Nous avons commencé par présenter nos résultats aux habitants en janvier. Nous avons ensuite envoyé un article à la revue européenne d’épidémiologie, le 17 février, qui est en cours d’analyse par le comité de lecture. Le caractère inédit de notre étude a fait que nous avons publié beaucoup depuis le début, y compris sur la forme même du projet. Notre étude est un peu un rêve pour les chercheurs en sciences sociales qui veulent que leurs travaux soient au service des gens, dans leur vie quotidienne C’est innovant même pour les États-Unis. Nous avons poussé très loin le volet participatif en suivant la démarche proposée par les habitants notamment lors des analyses participatives collectives. Un des membres de l’ARS craignait que la participation des habitants à l’analyse introduise un biais dans nos résultats. Mais cela ne peut pas être le cas. Les résultats n’évoluent pas en fonction de qui les analyse. Au contraire, ce sont les habitants qui nous ont demandé d’étudier les cancers par genre. Les analyses ne sont pas terminées, nous avons énormément de matière. C’est un socle pour un grand nombre d’études.

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