Habitat indigne : la métropole lance le débat “du futur” et laisse le passé à la Ville

Actualité
Benoît Gilles
14 Déc 2018 11

Pour la première fois ce jeudi, les conseillers métropolitains ont débattu des suites politiques du drame de la rue d'Aubagne. Si Jean-Claude Gaudin s'est exprimé depuis l'hémicycle, le bilan du passé nourrira le prochain conseil municipal. Quant à la politique métropolitaine de l'habitat, elle souligne les fractures entre les territoires notamment sur la question du logement social.

Photo : Lenny Itrisso.

Photo : Lenny Itrisso.

La tension est à la mesure de la gravité du moment. La présidente de la métropole, Martine Vassal égraine les prénoms des morts de la rue d’Aubagne. Suit une minute de silence, la seconde depuis le conseil de territoire, qui s’est tenu une semaine après le drame dans ce même hémicycle. Martine Vassal y avait annoncé qu’elle présenterait une “stratégie métropolitaine contre l’habitat indigne“. Celle-là même dont elle va soumettre les premières délibérations “en procédure d’urgence“. Mais, avant cela, il faut débattre. Là encore, c’est la première fois après des esquisses de débat en conseils de territoire.

La première fois surtout en présence de Jean-Claude Gaudin, lui-même. Après avoir occupé le perchoir métropolitain depuis la création de l’institution en 2016 puis cédé sa place à sa dauphine, il siège désormais auprès de ses pairs. Pendant toute la durée du débat, il écoute, tête penchée, l’air soucieux, accablé parfois. Depuis le 11 novembre, il n’est plus apparu en public et sa parole s’est faite rare. Il laisse passer le débat, les invectives parfois mais aussi les échanges de fond sur l’effort collectif pour produire du logement social, avant de prendre la parole. Il le fait après le vote des premières mesures, comme la création d’une maison de l’habitat au 19 rue de la République. Il se dit “accablé”. “J’y pense tous les jours, moi qui suis plus que quiconque sensible à tout ce qui touche cette ville parfois dans le bonheur, parfois dans le malheur“, dit-il en préambule.

Passé, présent, futur du débat

Le débat “indispensable” concerne, “le passé, le présent et surtout le futur” dit-il encore. Jean-Claude Gaudin rappelle les efforts faits dans les années 1990 pour résorber les derniers bidonvilles ou s’attaquer au sujet des grandes copropriétés dégradées comme le parc Bellevue, et “ça n’était pas à la mode“. Le présent, c’est l’effort municipal de prise en charge et d’hébergement des délogés. Quant au futur, il se limite aux mesures annoncées par la métropole et dit vouloir les “reprendre à son compte”.

Son intervention se termine sur le rôle du maire dans une assemblée où ces derniers sont très nombreux. “J’ai entendu des choses qui m’ont blessé, je n’ai pas été habitué à entendre cela. Des choses assez incroyables ont été dites. Le maire doit assumer. Nous assumons, dans la légalité”. S’en suivent de longues secondes d’applaudissements nourris, venus de tous les bords ou presque. Ces salves nourries font écho aux applaudissements de la marche blanche en hommage aux victimes, aux cris de “Gaudin démission”, “Gaudin assassin” entendus lors des marches de la colère (lire notre article).

Débat calme et sobre ou presque

Le maire se dit près à assumer le bilan municipal des politiques menées en direction de l’habitat indigne. Cela se fera “essentiellement au conseil municipal”, le 20 décembre prochain. Le futur appartient déjà à la métropole qui porte désormais la charge de cette politique. Le débat s’est d’ailleurs tenu pour l’ensemble dans le “calme et la sobriété” appelés de ses vœux par la présidente. La sénatrice Samia Ghali se félicite de mesures qui reprennent “pour certaines [s]es propositions”. Elle questionne l’avenir du service de lutte contre l’insalubrité, compétence d’État déléguée à la Ville : “Va-t-elle rester une compétence municipale ?” Personne ne lui répond.

Le débat prend un tour plus dur lorsque Marie-Arlette Carlotti pointe la politique “laxiste et négligente à l’égard des plus pauvres” de la ville. “Vous êtes co-responsable comme l’ensemble des élus de la majorité à Marseille”, dit-elle à Martine Vassal. Puis, elle reprend à son compte les révélations de Marsactu (lire notre article) sur le vice président du département Thierry Santelli ou de La Marseillaise sur le vice-président Bernard Jacquier. “Les marchands de sommeil, ces voyous qui exploitent la misère se trouvent parmi les élus de votre majorité, cingle l’ancienne secrétaire d’État. Y en a-t-il encore parmi nous aujourd’hui ? Si oui, qu’il quittent nos rangs car ils nous discréditent”. Elle souligne également que la lettre de candidature de Martine Vassal, en septembre, “ne contenait pas un mot sur le logement”. La bronca ébroue les rangs majoritaires.

La riposte viendra du maire de Ventabren, Claude Filippi, qui fustige ces élues qui n’ont “jamais bougé le petit doigt et récupèrent le drame de la rue d’Aubagne”. Lionel Royer-Perreaut à son tour viendra brocarder “la ministre du président des sans-dents qui a asséché les comptes de la ville”. Mais cette écume parfois rageuse de la joute politique ne masque pas totalement le vrai débat de fond qui s’est engagé dans l’hémicycle.

Le même Lionel Royer-Perreaut cite par exemple le cas de personnes dont le dossier a été examiné par la commission d’attribution de l’office HLM qu’il préside. “Le premier gagne  245 euros avec deux enfants. Qui peut vivre avec 245 euros par mois ?”. Il n’est pas éligible au logement social car il ne serait pas en capacité de payer le loyer. Le second gagne “700 euros à mi-temps et vit dans une voiture”. Le troisième cas est celui d’une famille dont les revenus cumulés montent à 4433 euros. “Ils vivent au bâtiment A du parc Corot et nous avons dû les reloger. Pourquoi ? Parce qu’ils ne s’appellent pas Dupont et Durand et qu’ils ne sont pas blancs de peau”. Des propos rarement tenus de ce côté de l’hémicycle.

Un logement social toujours inégalement réparti

Du logement social et de l’habitat indigne, il en a été beaucoup question en cette matinée métropolitaine. Et, a contrario de l’habitude, les problèmes marseillais ont été repris à leur compte par les maires du territoire. De Frédéric Guinieri, maire de Puyloubier à Yves Vidal de Grans, tous témoignent de la difficulté des édiles face aux problématiques de péril, de logements indignes ou insalubres.

Ils avancent également la difficulté de produire du logement social, notamment dans le cadre de la loi de solidarité et de renouvellement urbain (SRU) renforcée par la loi Alur. “Une loi injuste, inéquitable, inapplicable”, clame Claude Filippi, qui disait il y a deux ans en faire un petit peu pour échapper aux sanctions”. Le maire de Velaux, commune carencée pour son absence d’efforts, se désole de ne pouvoir produire plus de logement social : “Quand on ajoute le risque sismique, le risque d’inondabilité, le risque incendie et les terres agricoles, je ne peux construire que 600 logements sociaux”. En 2015, Velaux en comptait à peine 230 soit 6,47 %. Ventabren, 0,74 %. Bouc-Bel-Air dont le maire s’exprime ? 8,71 %. Pas de carence mais des efforts limités. Éguilles dont le maire, Robert Dagorne se plaint de la complexité des procédures ? 135 logements sociaux soit 4,05 % du parc habité.

Élue socialiste de Vitrolles, Pascale Morbelli s’exprime à son tour. Elle est issue de ces quartiers et reprend ses collègues : “Le logement social, ce n’est pas de l’assistanat mais pour toutes les strates. Ce n’est pas pour des soi-disant barbares comme certains le pensent ici. Il faut une politique volontariste et un peu moins regarder les échéances de 2020 en préférant payer les pénalités à l’État plutôt que de construire des logements sociaux pour tous”.

Ce premier débat laisse présager de discussions houleuses lors des prochains conseils, alors même que la métropole voit son budget contraint et l’habitat surgir comme une impérative priorité. Cela devrait également nourrir les Assises de l’habitat prévus pour le début de l’année 2019. Elles étaient jusqu’ici territoriales, les voici assorties de l’adjectif “citoyennes”. Une autre gageure à tenir.

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