À Encagnane, la rumeur de la rénovation pour tout horizon  

Reportage
le 2 Jan 2020
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Le quartier d’Encagnane, à l’extrémité du centre ville d’Aix-en-Provence, fait l’objet d’un projet de réhabilitation prévu pour 2022. Est notamment prévue la suppression de 174 logements occupés à jour. De grands changements qui sont pour le moment difficiles à saisir pour les habitants. Cet article est le premier d'une série réalisée par les étudiants du master "Métiers du journalisme" Science Po-EJCAM.

L'immeuble du Calendal est un de ceux promis à la démolition à Encagnane (Photo Emilio Guzman)

L'immeuble du Calendal est un de ceux promis à la démolition à Encagnane (Photo Emilio Guzman)

Les immeubles ne sont pas très hauts, leur peinture blanche est terne, parfois abîmée. Le quartier résidentiel d’Encagnane a pris de l’âge, sous l’œil vieillissant de ses habitants. Les espaces conçus pour être verts sont gris ou marron. Les devantures poussiéreuses des magasins laissent croire que le quartier a été abandonné. Ici, une rumeur court. Un ou plusieurs immeubles vont peut-être disparaître. Selon la version officielle de la mairie, deux immeubles seront effectivement détruits: Méjanes et Calendal. Mais beaucoup d’habitants ignorent les projets exacts de la Ville et expriment un sentiment de confusion et de peur, voire de tristesse pour ceux contraints de quitter leur quartier de toujours. Enfin, la démolition de 174 appartements pose surtout la question du relogement. Pourtant, à ce jour il n’y a pas de réponse claire de la part des parties prenantes.

Encagnane n’est pas la banlieue d’Aix-en-Provence, ni tout à fait le centre. Il suffit de quelques arrêts de bus pour y accéder. Le décor tranche avec l’architecture du vieux centre-ville. Les immeubles ont des allures de cité résidentielle mal entretenus. Certains de ses habitants vivent ici depuis 40 ans, et n’ont jamais souhaité déménager. Ils y ont leurs habitudes, et les souvenirs d’une vie. Dans la matinée, ils peuvent se croiser faisant leurs courses au marché, ou bien chez les commerçants, en bas des immeubles. Shérazade sort de l’alimentation, voile blanc et lunettes noires sur la tête. « Nous savons qu’il y a un projet de rénovation pour la ZUP, mais c’est tout ». Les yeux baignés de larmes volent la vedette à son sourire. Sa voix étranglée raconte son histoire dans ce quartier connu de tous sous le sigle « ZUP », pour zone à urbaniser en priorité. « J’ai 43 ans. Je suis née ici. Toute ma vie est ici, et je pense que nous faire déménager, prendra beaucoup de temps. Moi je ne suis pas prête à partir »

« C’est venu d’un coup »

Imane, une jeune maman, traverse la route avec sa fille. Son discours est empreint d’indignation : « C’est venu d’un coup ! Personne ne nous a demandé notre avis, ou même expliqué le projet concrètement. Nous aurions apprécié un mot dans la boite aux lettres, pour nous inviter à une réunion. J’y serais allée si on m’avait appelée à participer. Moi j’aime mon quartier et ça me rend triste de savoir qu’il y aura des démolitions »

De l’autre côté du quartier, trône l’abribus. Une feuille blanche écrite à l’encre noire voudrait s’envoler avec le vent, mais elle reste collée là. On dirait une de ces annonces qu’on croise chez le boulanger, pour proposer des cours particuliers ou du babysitting. Mais de plus près, il s’agit d’une communication officielle. Le papier invite les habitants d’Encagnane à participer à une réunion publique d’information.

Et en effet, lorsque la question sur la consultation des habitants est posée à l’élu chargé du quartier d’Encagnane, Moussa Benkaci, la réponse est catégorique: « Les habitants mentent », affirme-t-il. « Tous les résidents sont au courant des travaux prévus dans le quartier. Il y a eu beaucoup de réunions publiques, mais les habitants ne viennent pas. Il est difficile de les mobiliser. Ils disent qu’ils ne sont pas au courant, alors qu’ils ne se déplacent pas quand on organise une assemblée. De toute façon, même s’ils ne sont pas présents, ils sont parfaitement au courant que les deux immeubles vont être détruits ».

« C’est la ZUP ou rien »

Un peu plus loin, c’est la sortie d’école. Deux mamans venues chercher leurs enfants connaissent aussi « la rumeur ». Pour Sarah, c’est source d’inquiétude: « c’est ma voisine qui a vu quelque chose à ce propos sur internet. Elle m’en a parlé. Je sais seulement qu’il y aura des changements. Cela m’inquiète ! ». Nacera par contre, est plus positive quant à la démolition de son immeuble. Elle se réjouit à l’idée de déménager : « Je vis dans un T3 de l’immeuble Calendal et je voudrais un appartement plus grand. C’est donc une bonne occasion pour nous de déménager. » Mais pas question pour elle de quitter le quartier pour autant. « Quand ils nous feront des propositions, je refuserai d’aller ailleurs que dans la ZUP de toute façon. C’est la ZUP ou rien »

Bien qu’enjouée, elle se désole aussi pour ses voisins qui ont plus à perdre: « Mes voisins ont fait beaucoup de travaux dans leur appartement, salle de bain, cuisine, peinture… Ils ont tout remis à neuf. Maintenant qu’ils détruisent l’immeuble, c’est triste, ils se voyaient passer leur vie ici »

Fabio, 82 ans et son ami Raymond, quasiment du même âge, discutent sur un trottoir à l’entrée du quartier. Ils prennent plaisir à raconter leur jeunesse. « Raymond était musicien, danseur, il sait même coudre. Il faisait mes ourlets quand nous étions plus jeunes ». Ils se connaissent depuis longtemps, et leurs souvenirs communs fredonnent un air de bohème. Ils disent avoir de bons propriétaires, mais qu’ils ne voient jamais. Fabio assure qu’il a vu le sien en de rares occasions pour des petits travaux dans l’appartement. Les histoires de rénovation ne les concernent pas directement, puisqu’ils habitent des immeubles qui ne seront pas détruits. Ils ne s’inquiètent pas.

« Le calendrier est gelé, il vaut mieux ne pas communiquer »

Le chef de service renouvellement urbain, à la direction citoyenneté et proximité, Benjamin Roche, assure qu’il y a eu une réunion publique en avril pour informer les résidents. En revanche, le flou du calendrier ne permet pas de leur donner des délais précis. « La convention avec l’Etat n’est pas encore signée, et nous n’avons pas de date précise pour le début du projet, notamment pour la démolition. » En 2014, le quartier a été déclaré « éligible au Nouveau programme national de rénovation urbaine (NPNRU) par l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) ». Ce projet de rénovation doit donc se faire avec les services de l’État, pour un coût évalué à 15O millions d’euros.

En 2016, dans un article de La Provence, l’élu au quartier d’Encagnane, déclarait : « le dossier est finalisé pour pouvoir signer la convention de renouvellement urbain avec l’État et l’ensemble des acteurs du projet d’ici la fin du premier trimestre 2017. » Le début des travaux était annoncé pour cette même année. Ils devaient prendre fin en 2022.

Aujourd’hui, Benjamin Roche réajuste : « Le calendrier est gelé. Donc, il vaut mieux ne pas communiquer pour l’instant. Cela évite de générer de la peur, de l’inquiétude et de nouvelles rumeurs. Lorsque nous serons fixés, le service de la mairie mènera la discussion. » Selon le chef de service renouvellement urbain, le projet ne pourra commencer que dans 4 ans. Entre calendrier gelé, petits mots sur les abribus, et appels discrets aux réunions, le projet de réhabilitation du quartier Encagnane laisse les habitants dans l’expectative. Seule la rumeur court.

Djamila Aïnennas

Article en accès libre

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