Face aux personnes interpellées samedi lors de la manifestation, un tribunal implacable

Actualité
Clara Martot
4 Déc 2018 8

Ce lundi, six hommes ont comparu devant le tribunal correctionnel de Marseille après les violences commises autour de la Canebière samedi soir. Jugés coupables de divers délits, plusieurs d'entre eux ont été condamnés à de la prison ferme.

Des manifestants portent le gilet jaune et se cachent le visage lors de la manifestation du samedi 1er décembre. Photo d'illustration. Crédit : Guillaume Origoni

Des manifestants portent le gilet jaune et se cachent le visage lors de la manifestation du samedi 1er décembre. Photo d'illustration. Crédit : Guillaume Origoni

« Vous êtes insérés. C’est pour cela que nous sommes surpris », lâche le juge Jean-Jacques Bagur à Rafig, 40 ans, deux enfants et un casier judiciaire vierge. Hier, six prévenus ont comparu au tribunal correctionnel de Marseille pour des délits commis en marge des trois rassemblements qui ont convergé samedi dernier sur la Canebière. Des profils différents, mais majoritairement peu familiers du tribunal. Certains sont issus de la foule formée par la marche organisée contre le logement indigne, en réaction au drame de la rue d’Aubagne. D’autres étaient dans les rangs des « gilets jaunes », mouvement d’ampleur nationale auquel Rafig s’est greffé pendant quelques minutes aux alentours de 18h, en sortant du travail.

Ce Marseillais de naissance comparait pour avoir brûlé un bien de la mairie de Marseille, en l’occurrence une poubelle qui faisait office de barricade, boulevard Garibaldi. En effet, en fin de journée, des barricades ont été dressées à différentes hauteurs du centre-ville, au milieu d’affrontements violents entre forces de l’ordre et manifestants, entraînant une vingtaine d’interpellations.

« Brûler une poubelle ce n’est pas du mécontentement »

Durant l’audience de Rafig, qui explique avoir agi « sans réfléchir et sous l’émotion« , la colère gronde au pied du tribunal. Les proches des prévenus n’ont pas été autorisés à assister à l’audience, la police craignant des débordements suite à la venue de « militants d’extrême gauche », glisse un fonctionnaire. Dehors sont en tous cas réunis des membres du collectif du 5 novembre, quelques militants associatifs, ainsi que des sympathisants de divers mouvements de gauche. Rafig est loin de cette agitation. Il ne s’assimile pas non plus aux gilets jaunes arrêtés au péage de la Ciotat, qui comparaissent au même moment, un étage en-dessous. Il revendique n’appartenir à aucun groupe : « Je sortais simplement du travail, je suis venu seul, et je n’étais même pas venu aux rassemblements antérieurs. Si je ne portais pas de gilet jaune, c’est parce que je ne pense pas qu’il faille un gilet pour revendiquer quelque chose. »

« Il s’agit purement d’un geste de casseur », condamne le ministère public, estimant que « brûler une poubelle n’est pas du mécontentement mais un délit », avant de requérir une peine particulièrement sévère au vu du dossier : deux mois ferme avec mandat de dépôt. Le réquisitoire fait sursauter sur les bancs du tribunal. « Je m’attendais à tout sauf à cela, s’indigne la défense. Ce qui caractérise mon client, c’est son altruisme. Il travaille, est en plus bénévole dans une association, il s’occupe de ses enfants. Ce qu’il mérite, c’est une peine de pur principe. » Rafig est condamné à quatre mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende.

« Ni de gilet jaune, ni l’apparat d’un casseur »

Antoine, 25 ans, lui succède. Tout comme Rafig, il est d’un sang-froid déconcertant. Le jeune homme s’exprime dans un français soutenu. Bien que novice dans cet exercice, son casier étant également vierge, il maîtrise parfaitement l’oral. Après une année d’hypokhâgne, il a validé un master en arts. Il comparait pour avoir lancé une pierre sur deux caméras de vidéosurveillance. La défense s’inquiète : « Quelle est la matérialité de l’infraction ? Les caméras sont elles cassées ? » Réponse évasive du président :« Probablement ». Conscient de la dimension politique que le tribunal peut attribuer à son geste, Antoine tente une justification :

« Ce samedi, en revenant d’Istres où j’avais une course à faire, des gilets jaunes ont croisé mon chemin. Aussi, j’avais pris information de la marche contre le logement indigne, en tant qu’ancien habitant de la rue d’Aubagne et n’ayant pas pu venir aux marches précédentes, j’ai tenu à venir à celle-ci. Je ne portais pas de tenue particulière, ni de gilet jaune, ni l’apparat d’un casseur. Simplement, je me sens sensible aux motifs des deux rassemblements. Alors que j’étais sur la Canebière, et que des actes violents émanaient des manifestants comme des forces de l’ordre, j’ai reçu un éclat de grenade lacrymogène de ces derniers. J’étais étourdi et aveuglé, je me suis saisi de cette pierre. Mais mon geste est injustifiable. »

« Je suis las de ce discours, monsieur !, s’énerve le président. Il y a une chose que l’on apprend en école de droit, mais tout le monde n’a pas l’occasion de poursuivre des études de juristes, donc je vous le dis : l’État a le monopole de la violence légitime. » Deux mois ferme avec mandat de dépôt sont demandés par la procureure Maud Gauthier. Cette perspective laisse l’avocat d’Antoine « abasourdi ». Il plaide pour que son client soit condamné à des travaux d’intérêt général et ajoute : « On ne juge pas une infraction politique, ici. On juge une dégradation ! Ne jugez pas le contexte, mais l’homme ! » Lors du jugement, Antoine serre les dents, tout comme ses amis qui attendent, dehors, que son avocat apparaisse. Le jeune homme dormira en prison : il est condamné à deux mois ferme avec mandat de dépôt.

« Ils profitent du mouvement de foule pour faire leur marché »

Amin, lui, nie les infractions qui lui sont reprochées. Si cet Algérien s’est retrouvé sur la Canebière samedi, ce n’est ni dans les rangs de la marche, ni dans ceux des gilets jaunes, mais au niveau du magasin Orange qui a été pillé. « Nous savons que vous n’avez pas pillé la boutique seul, monsieur, mais qu’il y avait une trentaine d’individus », tempère le juge. Mais Amin a été repéré et suivi par un fonctionnaire de police. Le procès-verbal rédigé par ce dernier est, comme souvent en comparutions immédiates, le seul support de l’accusation. Ce dernier signale un individu de type nord-africain portant un manteau bleu à capuche. Une description évasive qui indigne le prévenu. « J’ai déjà fait beaucoup de conneries en France, mais là, c’est pas moi ! », se lamente-t-il. Mais pour le ministère public, sa crédibilité est entachée par son profil de multirécidiviste : il a été condamné pour vol l’année dernière, et pour d’autres infractions pour lesquelles il a multiplié les fausses identités.

« Nous avons entendus des prévenus qui disent avoir agi sous le coup de l’émotion des rassemblements. Mais pas dans le cas du magasin Orange, il s’agit de purs casseurs qui profitent du mouvement de foule pour faire leur marché et revendre », estime la procureure. Ce samedi, Amin a été approché par la police en-dehors du magasin, du côté de Belsunce, les bras contenant, selon le procès-verbal, cinq coques de téléphone. La demande du prévenu et de son avocat de visionner les caméras n’est pas prise en compte lors de la procédure. Le tribunal décide de suivre les réquisitions et condamne le jeune homme à deux ans de prison ferme pour vol aggravé. Après une première suspension d’audience à 18h, le tribunal a entendu d’autres prévenus, jugés notamment pour entrave à la circulation et violences sur forces de l’ordre. Dehors, l’annonce au compte-goutte des jugements a fait monter la colère auprès des soutiens des prévenus restés mobilisés. Des jugements disproportionnés pour dissuader la contestation, jugeaient-ils.

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