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Les ronds dans l’eau des concurrents de l’ex-SNCM

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le 8 Jan 2016
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Que le bateau de Corsica Linea parvienne finalement à accoster à Marseille ou pas, ce blocage de plusieurs jours en dit long. Tant sur les intentions des anciens prétendants à la reprise désormais concurrents que sur les difficultés que la SNCM, désormais Maritime Corse Méditerranée, doit encore affronter avant de pouvoir naviguer durablement.

Avec un navire bloqué devant le port depuis mardi matin, le champagne sorti la veille par Corsica Linea lors du petit apéritif de sa mise en service doit avoir un tout autre goût. Depuis, les interpellations et menaces se sont multipliées depuis la Corse. Mais même un recours en référé n’a pas débloqué la situation. Immédiatement après la décision du tribunal ordonnant ce vendredi après-midi à la CGT marins de laisser accoster le Stena Carrier, celui-ci a fait un nouvel essai infructueux, comme le montre ce relevé de position du site Marine Traffic.

Capture d'écran du site Marine Traffic vendredi à 16h30
Capture d’écran du site Marine Traffic vendredi à 16 h 30.

En fin d’après-midi, à l’issue d’une assemblée générale, le secrétaire de la CGT marins Frédéric Alpozzo, nommément visé par la plainte de Corsica Linea, appelait à la levée du blocus. Pas sûr que cela mette fin aux rondes du Stena Carrier. La ligne de défense de Yann Arnoux-Pollak, l’avocat de Frédéric Alpozzo et du syndicat était de minorer voire de nier leur responsabilité dans ce blocage, soulignant le large rassemblement que recouvre l’appel à la grève. Interrogé sur l’éventualité d’une décision défavorable du tribunal, le secrétaire du comité d’entreprise Marcel Faure (CGT) se faisait malicieux : « On fera un grand communiqué. » Sous-entendu : « Et on verra. »

Une roublardise partagée par les deux prétendants déchus à la reprise de la SNCM, le consortium d’entreprises Corsica Maritima et l’homme d’affaires Daniel Berrebi. En s’associant et en annonçant le lancement d’une ligne entre Bastia et Marseille, ils ne pouvaient pas prétendre ne pas savoir qu’ils déchaineraient la colère du personnel de la compagnie déjà à vif du départ de 583 de leurs collègues avant Noël.

Ce nouveau concurrent empiète sur une partie des activités de la SNCM et de son partenaire dans la desserte de la Corse la Méridionale, dont les syndicats ont aussi appelé à la grève. Il pourrait aussi lorgner sur la délégation de service public qui doit bientôt être renouvelée. Ou tenter de faire tomber son principe. « On n’est pas en train de dire que d’autres compagnies ne peuvent pas répondre à l’appel d’offres, qu’on a la délégation de service public (DSP) à vie. Mais cette compagnie pollue le système et va faire en sorte qu’il n’y ait plus de DSP. Ils veulent en faire un marché », accuse Jean-François Simmarano, secrétaire CGT des personnels sédentaires de l’ex-SNCM.

Le retour des candidats

Le marché, la « liberté du commerce et de l’industrie », c’était l’un des arguments de Michel Mattei, avocat de Corsica Linea devant le tribunal de grande instance. Avant même le nom du repreneur annoncé le 20 novembre, le consortium ad hoc Corsica Maritima annonçait dans une note adressée au président du tribunal de commerce qu’il comptait lancer des liaisons maritimes de Toulon vers Bastia et Ajaccio, dans l’éventualité où leur offre ne soit pas acceptée.

La reprise de la compagnie à peine attribuée à l’homme d’affaires corse Patrick Rocca, Daniel Berrebi, patron de Baja Ferries un temps allié à la compagnie STEF, annonçait de son côté qu’il comptait continuer à plancher sur des liaisons vers le Maghreb, soit sur une concurrence de directe de la SNCM. Dans une manœuvre finalement peu surprenante, il a fini par s’allier à un autre des candidats, Corsica Maritima, pour lancer une rotation de fret entre Bastia et Marseille.

Quelques semaines plus tard, l’affaire ayant été activée à grands pas, la nouvelle compagnie concurrente de la SNCM, Corsica Linea, lance sa ligne. Le navire est loué à l’armateur danois Stena. À son bord, les marins sont « européens » (en fait Polonais) et non français comme les deux associés l’avaient promis en cas de reprise de la SNCM. Marsactu s’en est déjà fait l’écho : ce point consiste l’une des principales critiques des syndicats, qui considèrent que Corsica Linea est un nouvel avatar du low cost après la compagnie italienne Corsica Ferries.

Échange sur Twitter entre le syndicaliste CGT Jean-François Simmarano et Daniel Berrebi.
Échange sur Twitter entre le syndicaliste CGT Jean-François Simmarano et Daniel Berrebi.

Changement de port

Difficile de croire que le calendrier – le Stena Carrier entrant dans le port le jour même de la transition entre la SNCM et la nouvelle compagnie de Rocca, baptisée MCM – est une pure coïncidence. Surtout, le nouveau concurrent dessert désormais Marseille et non Toulon comme il en était question au début. « Pourquoi ne pas dire que ce navire n’a pas eu l’autorisation d’exploitation à Toulon ? », s’insurgeait le représentant CFE-CGC de la marine marchande, Pierre Maupoint de Vandeul au début du conflit.

Au port de Toulon, on se fait plus précis : « Aucune demande formalisée d’accoster à Toulon n’a été déposée. Ce n’est pas que l’on ne veut pas mais on ne peut pas. Le seul poste capable d’accueillir un bateau de cette taille est déjà loué ». Interrogé sur le sujet, Daniel Berrebi assure que Corsica Linea pouvait avoir une place mais a préféré Marseille. « Et sinon Pierre Mattei [PDG de Corsica Ferries] nous fera de la place », ironisait-il, quitte à donner du corps à une alliance des deux compagnies contre l’ex-SNCM.

« Les intérêts de la grande distribution insulaire »

En Corse, les menaces grondent et le revendication d’une compagnie régionale, appuyée par le nouveau président nationaliste, revient à la charge. Le cahier des charges de la nouvelle délégation de service public, promis pour l’automne dernier, n’est toujours pas connu. De même que le bilan de la consultation par l’office des transports de Corse qui s’intéressait au périmètre de ce futur contrat que la Maritime Corse Méditerranée doit décrocher avec son allié, la Méridionale, si elle veut survivre. Si d’apparence le blocage est dommageable pour Corsica Linea, qui a annoncé 30 000 euros de pertes par jour de blocage, elle bénéficie en réalité de la montée en pression.

Tandis que Patrick Rocca joue le consensus en déclarant dans Corse-matin que « désormais, il faut se remettre au travail », Corsica Maritima fait monter la sauce en publiant par exemple le jugement ordonnant aux marins CGT de la MCM de stopper le blocage. Elle relaie abondamment des témoignages d’exaspération, en particulier des milieux économiques, tout en les invitant à l’action à l’image de ce billet de blog : « L’oppression du verrou de la CGT marseillaise doit sauter une bonne fois pour toutes. Nous demandons à toute la Corse, à tous les Corses de se mobiliser. Aussi, nous donnons rendez-vous à toute la population de la Corse, à nos élus, à nos entrepreneurs, à nos agriculteurs, à nos artisans et commerçants, à nos enfants de nous rejoindre le samedi 9 janvier à 11 heures devant la préfecture à Ajaccio. »

« Il ne faut pas oublier que les actionnaires de Corsica Linea sont tous des clients de la SNCM », insiste Daniel Berrebi. Justement, pour Jean-Français Simmarano, « Corsica Linea représente les intérêts de la grande distribution insulaire, pas l’intérêt général », faisant référence à ses principaux fondateurs, François Padrona et Jean-Félix Acquaviva, gérants de Leclerc et de Super U en Corse, accompagnés d’acteurs des matériaux de construction et de la distribution de boissons.

Entre les deux, les déclarations de la collectivité territoriale de Corse (CTC) se font rares. La CGT n’est pas conviée à la grande table ronde organisée ce samedi 9 janvier à cause du blocage du Stena Carrier. Quant aux responsables de Corsica Linea, ils ont indiqué qu’ils la bouderaient si leur navire est toujours en rade. À l’image d’un dossier qui tourne en rond.

Clémentine Vaysse et Julien Vinzent

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