Les insuffisances en cascade qui ont conduit à l’évacuation de dix immeubles de la Plaine

Reportage
le 1 Août 2019
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Depuis une semaine, le haut de la rue Curiol près de la place Jean-Jaurès en plein travaux, vit au rythme des évacuations. Les habitants de dix immeubles ont été délogés. Malgré ce chaos, le bar le Petit Nice esquive, jamais KO.

Photo : Myriam Léon.

Photo : Myriam Léon.

« Qu’est-ce qui se passe ? Le cabinet est encore fermé ? Je croyais qu’il devait rentrer de vacances aujourd’hui. » L’homme reste étonné devant l’affichette indiquant en effet le retour du kinésithérapeute exerçant au 26 place Jean-Jaurès, ce mardi 30 juillet. « Il ne peut pas ouvrir, il y a un arrêté de péril sur l’immeuble, explique une commerçante voisine. Maintenant, il est obligé d’exercer à domicile, il faut l’appeler. » Se faufilant dans l’étroit passage laissé entre les immeubles et la grille protégeant le chantier de la place, un cantonnier intervient dans la conversation avec un léger décalage : « On voit le bout là, ça va bientôt rouvrir. » Visiblement, il préfère se concentrer sur les travaux entrepris par la Soleam sur la place Jean-Jaurès qui, entamés mi-novembre, commencent en effet à ne plus ressembler à un champ de bataille. Malgré ce constat, la commerçante peine à se réjouir, et lance dégoûtée : « Oui, mais maintenant c’est de l’autre côté que ça devient n’importe quoi. »

Le haut de la rue Curiol vit une vague d’évacuations depuis le mardi 23 juillet. Elle a d’abord ciblé deux immeubles, les 98 et 85, pour finir par en toucher dix, ce vendredi. L’avis d’évacuation signé par l’adjoint à la prévention et la gestion des risques, Julien Ruas, fait suite à un rapport d’expertise mandaté par le tribunal administratif. Après une première visite le 15 juillet au 81 rue Curiol, puis une deuxième le 24 juillet au 83, l’expert reconnaît un état de péril grave et imminent sur les deux bâtiments. Il constate « de nombreuses fissures, un jointement de corniche délité, que le mur pignon mitoyen aux immeubles présente une inclinaison, une importante fissuration et un début de basculement de l’immeuble ».

« Déjà en 2014, il y avait des problèmes »

Il préconise des mesures de sécurisation, et la mise en place d’un périmètre de sécurité. Malgré tout, il autorise l’occupation des immeubles voisins, à condition que des inclinomètres (capteurs qui permettent un contrôle continu de l’angle d’inclinaison) soient posés immédiatement sur les façades, ou les travaux préconisés réalisés. Comme rien n’est fait, les immeubles du 71 au 85 et du 92 au 100 de la Curiol, ainsi que le 26 place Jean Jaurès ont été évacués ce jeudi. Contactée, la mairie n’a pas répondu à notre sollicitation.

Dans le quartier de La Plaine, les spéculations vont bon train incriminant régulièrement les travaux polémiques de requalification de la place Jean-Jaurès. De nombreux riverains témoignent de vibrations qui auraient dégradé leur immeuble.

81, 83, 85 rue Curiol. Photo : Myriam Léon.

Les désordres structurels constatés au 83 sont cependant antérieurs. « Déjà en 2014, il y avait des problèmes de fondations liés au gonflement du mur de refend [ndlr, mur porteur] du 81 qui appuyait sur le 83, explique Nicolas Mezzadri, sous-directeur à Foncia, le syndic chargé de la petite copropriété du 83. Comme il y avait des problèmes financiers, il a fallu attendre décembre 2018 pour parvenir à faire des travaux pour stabiliser l’immeuble en injectant de la résine dans le mur mitoyen avec le 81. On a également remplacé une évacuation d’eau pluviale qui fuyait et fragilisait les fondations. Puis nous avons étayé les balcons pour les sécuriser. »

« Nous n’avons pas d’argent pour faire les travaux »

Lors d’une assemblée générale tenue le 30 juillet, les six copropriétaires, dont l’association Soliha Provence, chargée du relogement des délogés depuis les effondrements de la rue d’Aubagne, a voté un changement de syndic et passe en gestion chez Cogecim Fouque. Facteur d’accélération pour la levée de péril ? L’avenir le dira.

Au 81, propriété en indivision comptant une quinzaine d’héritiers, pas de problème de syndic, il n’y en pas. En revanche, depuis l’héritage en 2015 de cet immeuble déjà géré par un vieux monsieur très diminué sur sa fin de vie, rien ne se passe. « Le notaire n’a même pas pris une assurance », s’énerve Ali Laidli, qui a pris la responsabilité de la gestion du bien familial. Pour lui, tout le problème incombe à ce notaire qui refuse de donner aux ayants-droit leur part d’héritage. « Nous n’avons pas d’argent pour faire les travaux, et lui, il conserve près de 200 000 euros sous prétexte qu’il ne parvient pas à réunir toute la famille pour répartir l’argent. » D’après lui, le seul habitant de l’immeuble, un de ses frères, a été évacué le 29 mars.

« Je crois qu’on a eu un premier arrêté de péril le 23 mai. Après le 15 juillet à 9 h 30, j’étais avec l’expert mandaté par le tribunal et une personne de la mairie pour l’expertise. Nous n’avons pas pu entrer par la porte. Il y avait un cadenas, et je ne pouvais pas ouvrir, on est passé par le commerce en rez-de-chaussée qui appartient à une SCI. » Face aux désordres constatés lors de cette visite, il a sa conviction. « Ça fait au moins cinq ans qu’il y a des fissures, pourquoi la mairie n’a rien fait ? Tout ça, c’est à cause du tunnel du tramway. Je vais monter un dossier et attaquer la Ville. » Mais avant de se lancer, il va partir en vacances le 1er août, et revient le 5 septembre. Qui va s’occuper de l’affaire entre temps ? « J’ai deux frères sur Marseille, peut-être qu’ils pourront s’en charger. »

Solide Petit Nice

Aux antipodes, le 85, immeuble haussmannien aux caves bien ancrées dans le sol, est géré par la société de gestion immobilière J & M Plaisant. Implanté à Marseille depuis trois générations, le syndic se sent « puni à cause des 81 et 83 rue Curiol ». Il se voit comme un dommage collatéral, qui sans péril, doit supporter « une catastrophe pour [ses] clients et leurs locataires » et entend bien se retourner contre les 81 et 83. En plus, cet immeuble « très bien entretenu » abrite une institution du quartier, le bar Le Petit Nice. Le mardi 30 juillet, celui-ci a repris son activité, comme prévu et comme si de rien n’était de l’arrêté d’évacuation. Figure du quartier, son patron ex champion d’Europe de boxe, Richard Caramanolis n’est pas du genre à être mis KO par un arrêté de police municipale.

« Je l’ai vu ce matin, il m’a dit que sans arrêté de péril, il continuait son activité, raconte sa voisine commerçante. Sans lui, c’est la mort du quartier. » Une passante résidente de La Plaine confirme, « déjà le bar des Maraîchers c’est dur, il ne faudrait pas que ça aille plus loin, il vont finir par tuer cet endroit ». Au Petit Nice, le vie se poursuit dans la légèreté en cette matinée de retour de vacances. Les clients retrouvent le plaisir de conversations qui s’étirent en terrasse. Maurice dit Momo, serveur historique du repère de jeunes fêtards, balaie l’idée d’une fermeture. « Ça touche les immeubles autour, mais il n’y a pas d’arrêté sur le 28 place Jean-Jaurès. » C’est vrai, mais le 28 place Jean-Jaurès et le 85 rue Curiol ne font qu’un, un immeuble traversant sur une même parcelle au cadastre. Coincé entre les grilles des travaux de la place et les cadenas sur les portes des voisins, le barman reconnaît une inquiétude, « on est cernés, mais on n’est pas concernés, pour l’instant ».


Des évacuations « symbole de la non-application de la charte du relogement »

D’après le collectif 5 novembre quarante à cinquante personnes seraient concernées. Cette première grosse opération d’évacuation après la signature de la charte du relogement permet d’évaluer l’application de ce texte signé en juin par l’État, la Ville, des collectifs et des associations citoyennes. Le lundi 29 juillet, le collectif du 5 novembre organise donc une réunion d’information avec les évacués. « La Ville n’a rien changé à ses méthodes, constate Kevin Vacher, membre fondateur. Les services de la prévention et de la gestion des risques n’ont pas apporté les informations nécessaires sur les démarches à entreprendre. Les délogés ont été mis sous pression pour évacuer rapidement, aucune sécurisation des biens n’a été mise en œuvre. Les pompiers et le services de la mairie ont dans un premier temps demandé aux occupants de se reloger par leur propres moyens car en dehors du 81 et du 83, les immeubles ne sont pas frappés d’arrêté de péril, or les évacuations de police générale entrent dans le champ de la charte. »

Avant la charte, dans le premier périmètre d’évacuation après le 5 novembre, il y a eu une prise en charge des délogés hors péril, et la perte de la jouissance du logement a logiquement entraîné une levé des loyers. Les propriétaires pouvant ensuite se retourner contre les propriétés frappées d’arrêtés périls qui ont provoqué l’évacuation de leur bien, ou contre la mairie qui a décidé le délogement. « Malgré ces précédents, France Horizon explique aux locataires qu’il faut continuer à payer les loyers et déclare n’avoir signé aucune convention avec la mairie leur imposant d’appliquer une charte qui n’a aucune valeur légale », poursuit le militant.

Une fois dressé ce bilan, une vingtaine de délogés décident d’envoyer un courrier à Julien Ruas. La principale revendication est d’accéder aux expertises afin d’être en capacité de réagir. Dans la cas contraire, ils comptent rendre public ce courrier, et se retrouveront le 6 août pour décider des actions à mener.

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