Elles disent, chœur de femmes qui bat en solidaire

Reportage
Benoît Gilles
8 Mar 2019 3

Depuis plus d'un an, des femmes de Belsunce et d'ailleurs ont construit une pièce chorale qui mêlent luttes collectives et témoignages personnels. Une aventure théâtrale qui déborde de vie.

Il y a dans l’auditorium de l’Alcazar, une drôle d’électricité dans l’air. Du trac certainement, mais aussi l’annonce d’un plaisir partagé par les femmes réunies là. Les Héroïnes de Belsunce vont jouer ce vendredi 8 mars, leur pièce commune, Elles disent. Une pièce manifeste et composite qui mêle regards de femmes, témoignages recueillis et mise en scène collective d’un combat toujours d’actualité.

Réunies la veille pour un ultime filage, elles doivent s’accommoder de ce nouvel espace, moins chaleureux que le cocon du Théâtre de l’œuvre où cette initiative est née. Elles disent est une création qui évolue au fil des mois et des mains – toutes féminines – qui la pétrissent.

Femmes de tous âges et origines, elles entrent par les travées jouant avec ces jouets roses, forcément féminins, interrogeant les places vides d’une série de pourquoi.

Pourquoi il y a si peu de femmes sur la place ? Pourquoi une pub qui vend un yaourt expose une femme nue ? Pourquoi la virginité chez une femme c’est synonyme de pureté et chez un homme de niaiserie ? Pourquoi femme = taille 36? Pourquoi c’est compliqué pour un homme qu’une femme soit sa supérieure hiérarchique ? Pourquoi le masculin l’emporte sur le féminin dans la langue française ?

Sur scène, une jeune femme tient le rôle de Louise Michel, l’héroïne de la commune qui a contribué à les réunir et sert de fil rouge à cette création. C’est une jeune femme de 18 ans, Mordjene Boumali qui campe cette figure historique dont les citations rythment le déroulé. Encore au lycée où elle prépare le bac, elle n’est pas là en ce jour de répétition mais joue une formidable Louise Michel, aux dires de ses camarades de jeu. “J’ai eu du mal au début à trouver le bon ton pour jouer cette femme imposante, explique-t-elle au téléphone. J’avais tendance à jouer quelqu’un d’autoritaire, de véhémente. Alors qu’elle était sûr de son combat et sans doute très triste face à tant d’adversité.” Son ombre tutélaire est centrale, comme la place du même nom (lire notre article).

C’est là, au cœur de Belsunce, qu’elles ont recueilli les premières paroles de femmes et joué pour la première fois Elles disent pour son inauguration.

Sarah Chamion-Schreiber, la metteuse en scène, incarne au pied levé Louise Michel durant le filage. “Citoyennes, quittez la faiblesse de votre sexe et rangez vous sous mon étendard. Je vous le dis les hommes sont des poules mouillées, un millier de citoyennes comme moi et la révolution serait faite.”

La pièce naît de là, d’une envie de se dire, et de faire de ce dire la matière commune d’une création. Le premier substrat de cette matière sont ces paroles de femmes recueillies sur ladite place Louise-Michel et dans les rues du quartier, il y a tout juste un an, le 8 mars 2018. “L’aventure est partie d’une précédente pièce qui s’appelle l’Épopée de Belsunce dans laquelle certaines d’entre nous jouaient déjà, raconte Vanessa Pedrotti, une des comédiennes. À l’époque, on a eu des discussions houleuses sur des questions de genre avec les deux hommes qui faisaient partie de la pièce”.

Il était surtout question, disent-elles, de la place de la femme dans l’espace public, de son absence dans les cafés du quartier. “Cela créait des tensions, enchaîne Sarah Champion-Schreiber, la metteuse en scène. Cela posait pas mal de questions sur la stigmatisation de la culture maghrébine. Les hommes étaient très en défense des cafetiers”.

Une Femme rue Mission de France, elle dit : Hier, mon mari m’a fait toute une histoire ! Il avait gardé la petite. Il me dit : « c’est dégoûtant, elle a fait caca et j’ai dû la changer. Je suis pas fait pour changer les couches » : Ah ! parce que moi comme je suis une femme je serais faite pour changer les couches ? Ben non c’est pas naturel, je fais un effort.»

Martine Lalbat, mains sur le buzzer. Dans la pièce, elle dresse le portrait de sa mère “héroïne sans le savoir”, tombée amoureuse d’un Algérien, en pleine guerre.

À ces paroles collectives, sont venues s’ajouter d’autres paroles, plus collectives, rejouant sans cesse, un jeu entre le chœur des femmes, les témoignages individuels parfois intimes et les tableaux plus pédagogiques qui donnent à la pièce une saveur militante, jamais pesante. Un petit quizz baptisé Moon cup met ainsi en scène les inégalités hommes femmes sous forme de jeu. “On l’avait baptisé “qui veut gagner des tampons” puis ont s’est dit qu’il fallait être dans son temps”, rigole Vanessa. D’autres collectifs de femmes se sont mêlés au projet : celles du réseau santé qui viennent parler de leur séropositivité. Ou d’autres de la Belle-de-Mai qui viennent poser un rap en arabe.

On sourit souvent de ces intermèdes didactiques traités d’un ton léger. Cela donne à la pièce un effet patchwork sans que le spectateur ait le temps de s’ennuyer de points de vue attendus.

Durant le filage, Sarah Campion-Schreiber insiste sur le rythme pour ne pas laisser ces espaces d’ennui se créer dans les interstices de ces tableaux. “Quand on est dans un moment de tension, durant la représentation, on a tendance à appuyer les effets, explique-t-elle aux comédiennes. Au contraire, il faut être dans le présent, dans la transmission. C’est important”.

“Je suis la terre, je suis la graine, je suis une femme arbre, racine, feuilles je suis le vase, l’eau et les fleurs, je suis la solitude, le lien, je suis l’amour de moi, de l’autre I am a phénoménale woman, je suis une femme phénoménale”

Elle s’adresse en particulier à Mounira, qui joue un monologue dit de la Phenomenal woman. -“Tu es trop dans la puissance, il faut être dans le plaisir”. -“Mais, j’ai longtemps eu du mal à exprimer cette puissance”, répond la jeune femme. -“Maintenant, il faut que tu sois plus dans le plaisir d’être une femme. Ce sont des couches successives”. “Cela me plaît que tu joues les cheffe d’orchestre, tu veux pas être là demain ?”, rigole Mounira, nerveuse.

Dans cet objet choral, d’autres campent leur propre histoire. Rebecca Wilm évoque ainsi la réaction de sa mère à propos de sa coupe de cheveux trop courte “pour qu’elle trouve un petit copain”. Tiffanie Taveau évoque sa position de jeune femme métisse, à l’intersection de plusieurs discriminations. D’autres viennent y mêler des textes féministes qui éclairent l’un ou l’autre des rapports inégalitaires. Dans ce chœur divers, surgit Soraya Boumali, mère de la jeune Louise Michel.

Soraya Boumali parle de sa condition de femme de ménage.

Durant le filage, elle passe son temps à rire, donnant l’impression de n’être jamais vraiment concentrée sur ce qu’elle fait. Et soudain, entre deux pitreries, elle se raconte en “je”. Son air se fait grave, le corps droit.

“Quand on me demande mon métier et que je dis que je suis femme de ménage, 95 % des gens se sentent obligés de se rabaisser pour me parler ! On est considérées comme des sous cerveaux. Alors que nous les femmes de ménage, nous sommes le pilier de la société. Sans nous tout s’écroule. C’est la MERDE ! Nous sommes des héroïnes de l’ombre.”

Ces textes ont été peaufinés de longs mois, dans une écoute bienveillante. “L’avantage, c’est qu’on n’avait pas à négocier, à être dans la pédagogie parce que nous étions entre femmes”, explique Vanessa. Cette forme d’éthique collective est ce qui les tient unies. “C’est comme un courant qui nous traverse, formule Soraya. Même si, de par mes convictions personnelles, j’ai un avis sur l’avortement, sur l’homosexualité qui n’est pas celui de tout le monde, je respecte chacun dans sa position et je suis même prête à me battre pour qu’elles puissent être libres“.

Son texte sur la place des femmes de ménage a d’abord été un dialogue avec Sarah qui lui a retranscrit son témoignage sous la forme “40 pages de paroles révoltées”. Comme pour les autres, le texte mis en bouche est passé dans la forme de décantation qu’elles ont mise en place entre elles.

Et l’aventure ne va pas s’arrêter là. À chaque représentation, le récit évolue. Des collectifs viennent poser un regard croisé, ajouter une expérience. Aînée de la troupe, Kris Keller vit l’aventure “en figurante”. Elle a vécu les hauts et les bas d’un combat qui ne finit pas. “J’avais 20 ans en mai 68. J’étais au MLF et j’ai combattu pour le droit à l’avortement. Ce qui m’effraie c’est de voir que tout reste encore à faire et même ce qui est acquis reste fragile”.

Vendredi 8 mars à 18 heures, à l’auditorium de l’Alcazar, dans le cadre de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes.

Dessins : Benoît Gilles

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