Effondrement de trois immeubles rue d’Aubagne : à qui la faute ?

Enquête
Violette Artaud
8 Nov 2018 4

La Ville s'est-elle montrée suffisamment diligente dans la gestion du 63 rue d'Aubagne et dans l'expertise du 65 rue d'Aubagne, les deux premiers immeubles à s'être effondrés lundi ? L'enquête judiciaire qui démarre s'y intéresse déjà.

Image JM Leforestier

Image JM Leforestier

Des experts qui se succèdent, des arrêtés de péril, des évacuations, des procédures judiciaires. La situation complexe, voire dangereuse, dans laquelle se trouvaient les immeubles du 63, 65 et 67 rue d’Aubagne était connue. Pourtant, ce lundi matin, “entre 5 et 8 personnes” selon les pouvoirs publics, et “très probablement plus de 10” selon les riverains, étaient présentes dans ces immeubles lorsqu’ils se sont effondrés. Pourquoi, les services compétents n’ont pas procédé plus tôt à une évacuation totale des lieux ?

Les acteurs concernés dans cette affaire ne cessent de se renvoyer la balle. Partout, les services ont l’ordre de ne pas communiquer. Avec en première ligne, la mairie de Marseille, propriétaire du bâtiment 63, voisine de la copropriété de l’immeuble habité 65. Le 67, lui, ne s’est écroulé que sous le contrecoup. La Ville, où s’enchaîne les réunions de crise, refuse de répondre à certaines questions, quitte à faire de la rétention de documents publics. Mais petit à petit, les jours qui ont précédé le drame s’éclaircissent. Et la question de la responsabilité se resserre.

“On nous a dit qu’on pouvait rentrer”

Le 18 octobre dernier, des habitants du 65 s’inquiètent de l’état de leur immeuble et décident de prévenir leur propriétaire. “Des locataires ont appelé pour dire que ça bougeait”, confirmait ce lundi devant le tas de gravas une propriétaire encore sous le choc. “On ne pouvait même plus fermer nos portes. En bas, le mur commençait à gonfler et à se fissurer, ça devenait dangereux, ajoute l’un des locataires, en séjour à Paris au moment du drame. La police et les pompiers sont arrivés très rapidement sur place le jour-même.” Une évacuation est alors décidée. La totalité des habitants, le temps d’une après-midi, quittent leur logement. Côté secours, on refuse de communiquer sur l’événement. “Nous ne dirons rien sur le 18 octobre. Nous avons des consignes”, indique-t-on au bataillon des marins-pompiers de Marseille. En tout cas, l’évacuation se révèle brève. “Quand nous sommes revenus vers 19 ou 20 heures, la police et l’architecte présent nous ont dit qu’on pouvait rentrer”, reprend le locataire.

Tous les habitants du 65 réintègrent alors leur logement. Sauf un. Celui du premier étage où le plus gros des dégâts est constaté. Le lendemain, un expert mandaté par la Ville de Marseille, se rend sur place et un arrêté de péril est décrété avec ordre d’évacuation pour ce seul niveau. Contacté, l’homme de l’art n’a pas répondu à nos sollicitations. Mais si l’arrêté en question concerne uniquement le premier étage et l’appartement côté cour qui s’y trouve, il comporte aussi des mentions inquiétantes pour la totalité de l’immeuble :

La cloison séparatrice du couloir d’accès à l’immeuble menace ruine et constitue un danger pour les occupants.

Le dernier étage de la façade côté rue présente des fissurations inquiétantes auxquelles il faut remédier sans délais. En outre des scellements de gonds et divers points d’enduits sont très dégradés et constituent une menace pour les passants.

Outre ces éléments, est préconisé un diagnostic complet devant être réalisé par un homme de l’art (architecte, ingénieur, bureau d’étude technique spécialisé) afin de réaliser un bilan sanitaire de cette façade et de mettre en œuvre les confortements qui s’imposent. Aujourd’hui, aucune source officielle n’est en mesure de confirmer l’état d’avancement des opérations alors que le délai fixé à 21 jours courait jusqu’au 7 novembre. Julien Ruas, l’adjoint au maire chargé de la prévention des risques, confirme que la fin des travaux n’a jamais été actée : “Il n’y a pas de mainlevée de l’arrêté.”

Mur porteur

“Je ne sais pas quelle est l’étendue des travaux qui ont été réalisés [après le 18]”, admet à son tour le procureur de la République Xavier Tarabeux. Idem dans les couloirs de la préfecture où l’on glisse : “Il y a eu des signalements, des habitants ont été évacués, des experts sont venus mais on n’en sait pas plus. La mairie ne nous répond pas. Pourtant, c’est leur compétence.”

Du côté des entreprises mandatées pour réaliser ces travaux en revanche, les souvenirs sont vifs. “Nous nous sommes rendus sur place à plusieurs reprises pour effectuer divers travaux après le 18, comme la consolidation de la cloison du rez-de-chaussée […]. Mais ce lundi, nous devions venir pour refaire le mur qui s’était écroulé dans la cave, raconte un maçon. Il s’agissait d’un mur porteur.” “Ces travaux n’étaient pas demandés par la Ville. D’ailleurs, ce n’est pas notre rôle”, assure Julien Ruas.

Un immeuble “sur trois pattes” à côté d’une dent creuse

Comme l’a décrit un maçon à l’AFP, l’immeuble 65, avec son mur porteur en moins, était comparable avant sa chute à un ouvrage “sur trois pattes”. Côté syndic et propriétaires, on réfute sans surprise cette idée. “Nous étions en train de faire des devis mais il n’y avait aucun problème de structure”, assure à Marsactu Stéphane Roche, propriétaire de l’appartement directement concerné par l’arrêté de péril du 19 octobre. “Si mon immeuble s’est écroulé, c’est parce que ceux qui l’entouraient étaient pourris, des dents creuses”, insiste-t-il. Autrement dit, le 63, propriété de la mairie via Marseille Habitat, et le 67.

L’opérateur public est en effet titulaire du 63 depuis 2017 bien que cette dernière l’ait intégré à son plan de lutte contre l’habitat indigne dès 2007. De cette date à aujourd’hui, la collectivité n’est pas intervenue sur le bâtiment. “Nous avons mis du temps à l’acquérir car le propriétaire du commerce du rez-de-chaussée ne voulait pas partir”, expliquait ce lundi Arlette Fructus, présidente de Marseille Habitat et adjointe au logement.

“Six ans après ils n’ont rien fait”

Laurence Corath, ancienne propriétaire d’un appartement au dernier étage du 63 est écœurée. Épuisée par la dégradation de l’immeuble et l’inaction du syndic, elle a cédé son appartement à l’amiable à Marseille habitat en 2012, pour un prix nettement en dessous du prix d’achat. “Marseille habitat avait dit qu’il rénoverait tout, qu’il y aurait du logement social. Six ans après ils n’ont rien fait, et imaginez comment ça peut se dégrader en six ans…”

L’histoire du 63 est complexe. En 2008, selon la Ville, un arrêté de péril imminent est pris pour cet immeuble. Toujours valable dix ans plus tard, voilà pourquoi le bâtiment était censé être vide le jour du drame. Si Arlette Fructus assure qu’il a été sécurisé, aucune opération de rénovation lourde n’a été menée. “Nous étions en procédure judiciaire avec le 65 et attendions d’être sûr que cet immeuble voisin ne comportait pas de problèmes structurels”, disait encore l’élue.

“Trop tôt pour attribuer des responsabilités pénales”

Cette question du premier immeuble qui a cédé sera au cœur de l’enquête ouverte par le procureur de la République de Marseille pour blessures et homicides involontaires. “On ignore lequel des deux immeubles a entraîné l’effondrement. […] Il est trop tôt pour attribuer des responsabilités pénales”, précise pour l’heure Xavier Tarabeux qui a diligenté une expertise.

Le service de prévention des risques a refusé de fournir à Marsactu les différents documents, pourtant publics, concernant le suivi de l’état de cet immeuble.“Mes supérieurs m’expliquent qu’ils savent que ces documents sont publics mais ne souhaitent pas les communiquer pour le moment”, explique un fonctionnaire à Marsactu. Ces documents seront bientôt des pièces à conviction.

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