Un dispositif expérimental pour loger les grands abîmés de la rue

Reportage
le 2 Mai 2018
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Depuis un peu plus de deux ans, sept personnes sans-abri testent un dispositif porté par une douzaine d'associations et structures locales. Ces personnes en très grandes difficultés se sont vu proposer l'accès à un logement en un délai réduit, accompagnées dans leurs démarches pour prendre ce nouveau départ. Un programme encore à toute petite échelle qui espère pouvoir se développer.

Patrick H. a intégré un petit logement après plus de 20 ans à la rue. (Image LC)

Patrick H. a intégré un petit logement après plus de 20 ans à la rue. (Image LC)

Après plus de vingt ans de rue, Patrick H. a signé son premier bail depuis une éternité le 31 juillet dernier. Le 8 août il emménageait dans une studette au rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier de la Conception. Pour résumer ce changement, il n’a qu’une expression : “c’est le jour et la nuit”. La studette n’est pas rutilante, mais elle suffit à l’héberger lui et son chien, avec un canapé dépliant pour l’un et un matelas de mousse pour son compagnon canin. En fauteuil roulant depuis quelques mois, il parvient à se déplacer entre les meubles tant bien que mal. “Quand vous avez passé des années dans des squats et que vous rentrez dans un appartement, avec la douche, les toilettes, les commodités, ça change tout”, sourit cet homme accueillant de 54 ans, qui porte sur le visage les stigmates d’années de galère.

Il est l’un des premiers bénéficiaires d’un dispositif pour l’heure expérimental, la plateforme “Accès direct au logement” (ADL), portée par une douzaine d’acteurs locaux du secteur de l’hébergement et de l’accompagnement médico-social. Le tout, chapeauté par le Service intégré de l’accueil et de l’orientation (SIAO), organisme de l’État en charge de l’accès à l’hébergement et au logement à l’échelle du département. L’idée, testée depuis bientôt deux ans, est d’appliquer le principe du “logement d’abord”, c’est-à-dire de placer l’accession au logement comme premier objectif de l’accompagnement individuel, en le rendant le plus rapide possible, de quelques semaines à quelques mois d’attente maximum. Depuis 2015, dans le département, sept personnes ont bénéficié du programme.

“Aujourd’hui c’est une petite action modeste, reconnaît d’emblée Manuel Bueno, qui anime la plateforme d’accès direct au logement au sein du SIAO. L’idée est de modéliser un processus qui marche pour pouvoir le reproduire”. Une méthode déjà testée depuis 2010 dans les Bouches-du-Rhône dans le cadre du programme à destination des personnes atteintes de maladies psychiatriques “Un chez soi d’abord”, piloté par les hôpitaux de Marseille en lien avec l’association Habitat alternatif social (HAS). Alors que le président Macron a annoncé un plan quinquennal pour “le logement d’abord et la lutte contre le sans-abrisme”, les porteurs du projet attendent évidemment un coup de pouce de leurs financeurs afin de pouvoir atteindre une trentaine de personnes hébergées.

“C’est un dispositif où les gens peuvent dire là où ils veulent aller, donner leurs propres critères, note Charlène Vazeux, assistante sociale à l’Accueil de jour, qui suit Patrick H. depuis plusieurs années. En l’occurrence, Patrick était très ancré dans le 7e donc on avait demandé que ce soit là-bas, mais avec le critère du gros chien en plus, il a fallu choisir, et finalement, ça s’est fait dans le 5e“. Dans ce cas, il a fallu six mois entre l’entrée dans le dispositif et l’installation. 

“Quand on me l’a fait visité, j’ai sauté de joie, j’ai dit : je le prends de suite, j’encaisse mon RSA le 8 et je paye le loyer tout de suite, se remémore Patrick H., gendarme mobile dans une vie antérieure. “J’ai eu des appartements étant jeune, j’ai même été propriétaire, mais j’ai tellement fait le con que j’ai perdu tout ça”.

“Des personnes pour qui il n’y a pas de solution”

Le procédé est le suivant : une association fait remonter à la plateforme le profil d’une personne qui pourrait être intéressée et répond aux critères. “Notre public cible c’est une personne pour qui il n’y a pas de solution, détaille Manuel Bueno. Une personne qui refuse l’hébergement d’urgence, parce qu’il a un chien avec lui, pour des questions d’alcool, ou parce qu’il souhaite pouvoir accueillir des proches. L’autre condition est qu’elle ait des revenus, donc au moins le RSA”. Des personnes qui a priori ont tout pour faire fuir n’importe quel propriétaire. Une fois le dossier retenu, des référents de plusieurs associations sont désignés, pour accompagner la personne à la fois dans son parcours locatif, mais aussi dans ses démarches administratives générales, médicales, et toujours en lien avec la structure qui l’accompagnait à l’origine. “Il a été prouvé qu’une personne qui a un logement coûte deux fois moins cher à la société. L’objectif c’est de lever les freins d’accès au logement pour ces personnes”, pose le chargé de mission.

À ce jour, le seul budget de la plateforme est celui du financement de son poste. Tout le reste repose sur la mutualisation des moyens et des compétences des structures associées. L’architecture du projet repose sur le principe de l’intermédiation locative : c’est une association, en l’occurence Soliha, qui se charge de trouver les logements, de négocier avec les propriétaires et de leur offrir une garantie en cas de loyer impayés, sur une durée de trois ans.

Un logement pour pouvoir être mieux accompagné

La santé de Patrick H. reste précaire. “Je suis alcoolique et je ne m’en cache pas”, lâche-t-il alors que plusieurs bouteilles de vin trônent sur sa table basse. Avoir un logement lui a permis d’être réellement suivi médicalement.

En plus des visites régulières des voisins, très présents, d’une femme de ménage, et des travailleurs sociaux, des infirmiers passent le voir tous les jours. “Dans la rue, c’était la galère, l’infirmier de l’accueil de jour me faisait des pochons avec les médicaments pour le matin, le midi, le soir, mais le soir quand tu as trop bu, je prenais pas forcément les bons”“Être logé a permis que sa santé ne se détériore pas davantage. En fauteuil roulant à la rue, ça n’aurait pas été possible”, estime son assistante sociale.

Charlène Vazeux a suivi le cas d’une autre personne dans le cadre de la plateforme ADL. Mais en l’occurence, l’expérience a tourné court : “c’est quelqu’un qui ne pouvait pas supporter de vivre tout seul, il a invité du monde, ça a été difficile à gérer pour lui, de poser les limites. Parce que le risque d’accéder à un logement, c’est de se sentir isolé. Il a été réorienté vers une maison relais où il est davantage encadré”. C’est le seul des sept à être sorti du dispositif en cours de route.

“Il a fallu faire un budget, le tenir, c’est quand même dur”

Dans un autre coin du centre de Marseille, au Panier, David P. a été le premier bénéficiaire du programme, en février 2016. Le centre de prévention en addictologie Le Sémaphore, l’a orienté vers le dispositif alors qu’il était sans logement fixe depuis plusieurs années. “Il ne rentrait dans aucune case, résume Audrey Cauquil, éducatrice spécialisée. Il était à la rue mais pas complètement, pas totalement sans ressources, avec sa fille, mais pas complètement.”. Ses critères à lui étaient “de pouvoir aller chercher la petite à l’école”.

“Une fois dans l’appartement, il y a tout qui change. Quand on n’a pas l’habitude de pouvoir se poser, se faire un café, recevoir son courrier… Je ne venais pas totalement de dehors mais je n’avais jamais eu de bail à mon nom. Les factures, le loyer, l’EDF, maintenant, je m’en sors, mais avant, je n’y pensais pas”, confie d’une petite voix ce quadra qui évoque à demi-mots des problèmes d’addiction, une certaine fragilité psychologique, “des colères” et aujourd’hui un traitement médicamenteux pour parvenir à se contrôler. Depuis un mois, il touche, comme Patrick H. l’allocation adulte handicapé, autour de 800 euros. “Il a fallu faire un budget, le tenir, c’est quand même dur”.

Et même si l’entrée dans le logement est accompagnée, c’est dans un appartement vide et à meubler entièrement que David P. est entré. “On a tous réfléchi pour l’aider à trouver ce qu’il fallait en urgence, se souvient Audrey Cauquil. Parce que c’était le premier. On se retrouve régulièrement à faire les déménageurs même si ce n’est pas notre métier…”

Commencer à penser l’après

David P. est heureux de pouvoir recevoir sa fille de neuf ans chez lui un week-end sur deux et la moitié des vacances  – comme beaucoup de parent séparés – de pouvoir lui offrir une chambre à elle. Mais il se garde d’être trop optimiste quant à son propre avenir. La fin des trois ans que doit durer le dispositif approche. Le propriétaire des murs acceptera-t-il de le garder comme locataire sans la garantie fournie par le dispositif ? “La plupart du temps, ce n’est pas le cas”, estime Audrey Cauquil. Dans le cas contraire, l’accompagnement pourra être éventuellement prolongé, ce qui est le souhait de David P. “Au cas où il y a quelque chose que je ne comprends pas, comme là par exemple mes problèmes de chauffe-eau. Si je m’en occupe seul je risque de m’énerver, de m’en occuper moi-même et de tout casser. C’est des détails, mais ça peut prendre beaucoup d’ampleur”.

Il a aussi déposé, sans trop d’espoir, une demande pour un HLM. “Étant donné que c’est le premier du dispositif à approcher du terme, on avance à tâtons, reconnaît Audrey Cauquil. Le principe reste de s’adapter à lui. S’il veut changer pour un autre appartement plus grand, il n’aura plus l’accompagnement. On va prendre le temps de lister avec lui les avantages et les inconvénients, mais pour le moment, il n’y a pas d’urgence”. Après deux ans de ce suivi spécifique, l’éducatrice porte un regard nuancé sur le parcours : “ça a été un bon tremplin, mais ça n’a pas été toujours facile”.

Pour le moment, elle prépare l’entrée dans le dispositif de deux usagers du Sémaphore et souhaiterait voir David P. prendre part à un “comité d’accueil”. Il accepte volontiers. Là aussi, il va falloir trouver de quoi remplir les logements, et jouer les déménageurs. Si le programme porte déjà ses fruits à toute petite échelle, il repose encore sur la bonne volonté des structures et des travailleurs sociaux, qui ne diront pas non à un coup de pouce de l’État fortement espéré.

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Commentaires

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  1. Voyageur Voyageur

    je suis travailleur social et c’est par votre article que je découvre ce dispositif !
    Merci.

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