Des parlementaires en croisière pour sauver l’étang de Berre

Reportage
le 4 Déc 2019
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Des parlementaires locaux et d'autres territoires se lancent dans la rédaction d'un rapport sur la réhabilitation de l'étang de Berre. Visite sur le terrain et auditions sont au programme pour tenter de démêler ce casse-tête aussi technique que politique. Reportage.

L'enjeu

Les activités humaines ont fragilisé l'écosystème de l'étang de Berre et la mise en place de solutions peine à venir. Le rapport parlementaire doit obliger les acteurs à se positionner.

Le contexte

De nombreuses études techniques et scientifiques existent déjà sur les solutions possibles. Outre le financement, la question des responsabilités revient sans cesse sur ce dossier.

« Quelqu’un connait la différence entre un lac et un étang ? » Jimmy Pahun, député Modem du Morbihan, questionne avec sérieux ses homologues marcheurs des Bouches-du-Rhône Monica Michel et Jean-Marc Zulesi. Tous trois sont sur une vedette de la société nationale de sauvetage en mer (SNSM), qui leur offre un visite guidée dans le cadre de leur mission parlementaire sur « la réhabilitation de l’étang de Berre ». La réponse ne viendra pas d’un membre de l’assemblée. « Un lac, c’est forcément de l’eau douce. Un étang, pas toujours », explique le capitaine du bateau.

Relié à la mer, l’étang de Berre est le deuxième plus grand étang salé d’Europe. L’industrie, qui a pris ses quartiers sur ses rives dès 1930, a eu un impact considérable sur son état naturel. Et notamment la centrale EDF de Saint-Chamas qui continue de rejeter l’eau douce chargée de limon de la Durance malgré la menace d’une condamnation pour non respect des traités internationaux.

Depuis quelques années, la prise de conscience écologique a permis de reconquérir une partie de l’écosystème de l’étang de Berre. Mais l’été 2018 a vu ces efforts menacés. Une importante crise d’anoxie, c’est-à-dire de manque d’oxygène dans l’eau, a été meurtrière pour les organismes vivants. Les zostères, algues témoins de la bonne qualité du milieu, ont réduit de 60 %. Le taux de mortalité des palourdes, lui, est monté à 100%…

Problématique nationale

La mission parlementaire annoncée mi-octobre doit « élever la réhabilitation de l’étang de Berre au rang de problématique nationale ». « Les députés, même ceux qui ne sont pas de ce territoire, doivent donner leur avis », insiste le député des Bouches-du-Rhône Jean-Marc Zulesi, devant une daube provençale qu’il partage avec quatre parlementaires : le député Modem du Morbihan Jimmy Pahun, le député vauclusien Adrien Morenas, l’Arlésienne Monica Michel (tous deux LREM) et les autres députés du pourtour de l’étang, Pierre Dharréville (PC) et Éric Diard (LR).

« C’est la première fois qu’un rapport parlementaire va être rédigé sur le sujet, on dépasse les étiquettes et les clivages politiques », note Monica Michel en finissant son plat. Quelques minutes plus tard, la parlementaire et ses confrères sont invités à embarquer sur le bateau de la SNSM. Et tant pis s’ils n’ont pas le pied marin, tous sautent dans l’embarcation ballottée par les remous et le mistral de décembre.

Les parlementaires se préparent à embarquer dans la vedette des secouristes en mer. Photo : Violette Artaud.

Concrètement, un rapport parlementaire n’engage à rien. Il a pour but de donner des pistes de réflexion sur un sujet donné, plus ou moins large. « On peut faire des rapports parlementaires sur des choses aussi larges que le recours aux énergies renouvelables en France, explique un habitué de cette machine institutionnelle. Pour l’étang de Berre, on est donc sur une problématique plus précise. Au moins, c’est localisé. »

« L’étang de Berre n’est pas un cloaque, comme on le dit à Paris »

Si la problématique est « localisée », elle donne donc l’occasion de « venir sur le terrain » pour « matérialiser le sujet », se targuent les députés. « Je veux véhiculer une bonne image de l’étang de Berre et montrer que ce n’est pas un cloaque, comme on le pense à Paris », défend encore Jean-Marc Zulesi. Direction donc la charmante plage du Ranquet et le coquet port des Heures claires, à Istres. Avant de passer sous le pont de Martigues, la Venise provençale. « C’est fou, on ne se croirait pas sur un étang ! », s’émerveille Adrien Morenas.

Mais si l’étang de Berre regorge de charmes insoupçonnés, il a aussi des aspects moins séduisants. Un rapide passage devant la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas fait perdre le sourire aux politiques. Et il ne faut pas compter sur les guides du jour pour raviver la bonne ambiance. « Nous on le voit bien, quand ils turbinent, les poissons flottent à la surface de l’eau », glisse un membre de l’équipage. Il montre la démarcation formée par la différence de couleur de l’eau. D’un côté, l’eau de l’étang est bleue, salée. De l’autre, celle rejetée par la centrale est marron, douce, et chargée en limons. La salinité de l’étang est intrinsèquement lié à son état de santé. Les limons, eux, influent aussi largement sur l’oxygénation du milieu.

La centrale hydro-électrique de Saint-Chamas vue de l’étang. Photo : Violette Artaud

« Le tunnel du Rove, du pipi de chat ? »

Le mistral et le temps qui passe auront raison de la dernière étape de cette sortie en plein air : l’embouchure du canal du Rove. Pourtant, il s’agit là d’un autre « point-clé du dossier étang de Berre ». Cet été, l’État s’est positionné contre la possibilité de la réouverture du tunnel du Rove (lire notre article sur le rapport du ministère de la transition écologique) effondré en 1963. « Nous sommes indépendants de l’État, tient à préciser Jean-Marc Zulesi. Nous allons pointer la nécessité de la réouverture du tunnel du Rove mais sans en faire l’alpha et l’oméga qui va tout régler. » Dans son rapport, l’État jugeait la réouverture du tunnel trop coûteuse au regard de son effet escompté. « Le tunnel du Rove, c’est du pipi de chat, non ? », tente, sans filtre, le député du Morbihan. Localement, nombreux sont ceux qui ne sont pas de cet avis.

À l’étage du cercle de voile de Martigues, une salle de réunion équipée d’une grande baie vitrée donne sur l’étang. Les couleurs du crépuscule et le vent qui tombe adoucissent le paysage. Assis en face des parlementaires, Serge Andréoni, maire honoraire divers gauche de Berre-l’étang, profiterait bien de l’occasion pour refaire l’histoire complète de son « combat pour l’étang ». Mais le temps presse. L’ancien sénateur est également président du Gipreb, le groupement intercommunale pour la surveillance écologique de l’étang de Berre. Il est accompagné de son directeur, Raphaël Grisel, qui s’alarmait il y a peu de l’état de l’étang dans Marsactu. Ils ont deux messages à faire passer : pour sauver l’étang, il faut mettre en place un système de dérivation de l’eau douce rejetée par EDF et rouvrir le tunnel du Rove.

Le tunnel de Caronte, à Martigues est aujourd’hui le seul apport d’eau salée de l’étang. Photo : Violette Artaud.

Problème de gouvernance

« Y-a-t-il une hiérarchie dans ces solutions ? », questionne Pierre Dharréville. « Elle est financière ! », répond Serge Andréoni. Le Gipreb chiffre le projet de dérivation à près d’un milliard et demi d’investissement public. « Pour la réouverture du tunnel du Rove, on est passé de 30 millions à 8 en ne retenant que les travaux strictement nécessaires, ce n’est pas excessif ! », rappelle Serge Andréoni. Mais, plus que la question de l’enveloppe, c’est celle des responsabilités qui grippe l’avancée de la mise en œuvre, entre autres, de cette dernière solution.

Qui pour faire les travaux ? Gérer l’ouvrage ? Les députés ont conscience de ce problème de « gouvernance ». Leur rapport vise justement à apporter des réponses à ce niveau. Le président du Gipreb, lui, est catégorique : « Pour des raisons de sécurité, ça ne sera pas nous ! On ne va pas prendre le risque de toucher un ouvrage d’État avec du monde au dessus, et le maire de Gignac peut vous en parler ! »

Lire notre article : Laissé à l’abandon, le tunnel du Rove inquiète les voisins du dessus

Les parlementaires notent. Serge Andréoni ajoute : « Le contrat d’étang, les efforts sur les stations d’épuration, à chaque fois qu’il y a eu une avancée, c’était pas grâce à l’État. » Son directeur abonde : « Le seul échelon auquel personne ne s’engage, c’est l’État. J’espère que ce rapport dira comment combler les cases vides qui empêche la réouverture du tunnel et la réduction des apports en eaux douces. »

« 30 ans en arrière »

La nuit est quasiment tombée. Bernard Niccolini vient frapper à la porte de la salle de réunion. Il est le coordinateur de L’étang Marin, regroupement d’associations pour la protection de l’étang de Berre. Une vingtaine de représentants d’autres associations l’accompagnent. En tout, douze structures associatives locales sont représentées. Si Bernard Niccolini se dit « très content que des députés s’intéressent à l’étang », il prévient : « il ne faut pas refaire sans cesse l’histoire. J’ai un peu l’impression de revenir trente ans en arrière, quand on faisait l’inventaire des solutions, qu’on les priorisait mais qu’à chaque fois, il manquait un maillon dans la réalisation. » Le militant s’agace  : « On a des points de discorde, mais on est d’accord sur la finalité, sur la réduction des rejets et sur l’expérimentation de la réouverture du tunnel du Rove, avançons sur ce qui nous rassemble ! »

Les députés doivent encore mener plusieurs auditions. À commencer par les collectivités locales. Le rapport qui en découlera devra ensuite être présenté à l’Àssemblée, pour accoucher d’une mouture finale. Celle-ci pourra alors servir de support pour d’éventuelles prises de décisions politiques. Ou pas. « Nous n’avons aucun levier d’action restrictif. Mais quand un rapport parlementaire sort, ça oblige les acteurs concernés à se positionner. Qu’ils soient pour ou contre. Et s’ils sont contre, à le justifier », résume une source habituée des rouages de l’assemblée. Mais ça, ça sera « après les municipales dans un climat plus apaisé », espère Jean-Marc Zulesi.

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Commentaires

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  1. Forza Forza

    Merciiiii Violette ! On se demandait justement avec mes « collègues » étudiants à quoi pourrait servir cette mission parlementaire — ou pas…

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  2. pascalbazile pascalbazile

    J’aime bien vos articles en général, mais celui-ci me semble contenir plus d’erreurs que d’habitude.
    1 – les zostères ne sont pas des algues (elles ont des racines et peuvent coloniser les fonds limoneux, ce qui change tout pour l’étang)
    2 – les palourdes n’ont pas connu une mortalité de 100% lors de

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  3. pascalbazile pascalbazile

    suite du commentaire…
    2 ( suite) l’été 2018, peut-être sur certains secteurs (le Jaï?) mais si c’était le cas elles ne seraient plus braconnées, ce qui est encore le cas. Il en reste mais je ne saurai donner le taux de survie alors que je suis d’accord avec le GIPREB (c’est assez rare) sur le taux de survie des zostères après la crise de l’été 2018.
    3 – qd EDF turbine je n’ai jamais vu les poissons flotter à la surface de l’eau, il ne faut pas exagérer. Certes il y a une différence de salinité et donc de densité (un peu contrebalancée par les limons) qui doit les gêner et les limons doivent encombrer leurs ouïes, mais les espèces de l’étang sont adaptées….
    4 – les limons n’influent pas largement sur l’oxygénation du milieu, c’est proche de l’argile et stable chimiquement. Tout au plus ça limite la transparence de l’eau et influe sur la photosynthèse, mais je doute qu’on voit le taux d’O2 ne fut-ce que légèrement baisser…
    5 – la salinité des rejets d’eau n’est pas forcément un pb, sinon tous les estuaires seraient des zones mortes. Par contre le taux de nitrate a un impact direct sur l’eutrophisation et donc le taux d’oxygène. Traditionnellement on considère que les rejets dEDF contiennent 1mg/L ce qui est vraiment très peu. Je ne serais pas surpris que ce soit plus, et le GIPREB bien avisé de ne pas faire confiance à EDF sur ce point et de le contrôler. L’autocontrôle a ses limites. C’est prévu si j’ai bien compris un récent post du site Internet du GIPREB.

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  4. Violette Artaud Violette Artaud

    Bonjour,
    Vous avez raison d’apporter ces précisions. Les zoostères ne sont effectivement pas des algues mais des plantes aquatiques, le taux de mortalité des palourdes n’a pas atteint 100 % dans tout l’étang mais 97 % dans les parties les plus profondes (plus de 70 pour les parties basses). J’ai par ailleurs parfois opéré quelques raccourcis par soucis de fluidité de lecture. Par exemple : les limons n’influent certes pas directement sur l’oxygénation du milieu, mais les nitrates contenus dans les rejets d’eaux limoneuses, oui. Tout le monde n’est pas scientifique dans l’âme 😉

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