Pablo Picasso, "un génie sans piédestal", grande exposition estivale du Mucem qui relie l'artiste aux arts et traditions populaires vient d'ouvrir ses portes. Si l'exposition fait sens, le choix d'un si grand nom, gage de réussite, interroge sur la stratégie muséale du Mucem, à la recherche de son identité.

En bas du Mucem, une foule se presse, à l’assaut du cube de Ricciotti. Deux heures d’attente sont annoncées pour découvrir la nouvelle exposition, « Picasso et les arts et traditions populaires, un génie sans piédestal », qui court jusqu’au 29 août. Quelques jours plus tôt, l’affluence des journalistes conviés à la visite de presse annonçait déjà ce départ en fanfare. Preuve du pouvoir d’attraction exercé par le génie de Pablo Picasso.

picassoMucemL’exposition, imaginée par les commissaires Bruno Gaudichon et Joséphine Matamoros, à l’origine de l’exposition Picasso et la céramique à Aubagne en 2013, rassemble 270 oeuvres, empruntées à de nombreux musées et à des collectionneurs particuliers. Certaines pièces sont inédites, rarement montrées, comme de grands tableaux tauromachiques, La guenon et son petit, cette sculpture en bronze faite d’assemblage d’objets glanés ici et là, des pièces rares d’orfèvrerie – notamment trois compotiers en argent créés dans les années 60 -, ou encore la série complète des affiches en linogravure réalisées à l’occasion des expositions annuelles de céramique de Vallauris.

Pour justifier cette exposition au Mucem, l’imprégnation de Picasso par la culture populaire de son Espagne natale, comme de celle du Sud de la France est invoquée. Ainsi que les passerelles sans précédent que l’artiste monumental a établi avec les arts et traditions. Les commissaires de l’exposition ont mis en regard des pièces de la collection permanente du musée avec les œuvres de Picasso. Ainsi, dans la première pièce est affichée un tableau, parodie d’ex voto (1899-1900), aux côtés d’autres, réels, exhumés des réserves. La mantille, coiffe populaire portée par les femmes espagnoles se retrouve représentée sur certains tableaux du maître. Des thèmes populaires comme le cirque, la colombophilie, les instruments de musique, la tauromachie apparaissent tout au long de l’exposition dont la scénographie a été confiée à l’architecte Jacques Sbriglio, « sans que le contenant prenne le pas sur le contenu », croit-il savoir.

« C’est une manière de relire notre collection, et de renvoyer au dialogue continu de deux hommes, Picasso et Georges-Henri Rivière, fondateur du musée des arts et traditions populaires », introduit Emilie Girard, responsable du Centre de conservation et de ressources du Mucem. En effet, les collections du Mucem sont issues  en grande partie du musée national des arts et traditions populaires, fermé en 2005 et dont il est une sorte de décentralisation. « C’est une exposition qui ne s’est jamais faite, poursuit Joséphine Matamoros. Elle devait se faire ici, dans ce musée. Le public en sera reconnaissant ».

Fréquentation en baisse constante

Une reconnaissance qui devrait avoir un effet direct sur la billetterie. Même si l’exposition Made in Algéria, est prolongée d’une semaine « tant elle a bien marché » assure le président Jean-François Chougnet, la fréquentation du Mucem offre un visage ambivalent. Il y a d’abord les gens qui viennent visiter le lieu et se comptent par millions (1,5 million en 2015, près de 2 millions en 2013, année d’ouverture). Il y a ensuite ceux qui viennent voir les expositions et sont de moins en moins nombreux depuis l’ouverture du musée en 2013. Cela avait conduit la Cour des comptes en juillet 2014 à en pointer l’avenir « incertain ». De fait, en 2015, si le Mucem estime avoir atteint « un rythme de croisière »,  les expositions payantes ont attiré 539 000 visiteurs, soit 110 000 de moins qu’en 2014.

En fonction des expositions proposées, le nombre de visiteurs fluctue largement. Elles n’ont jamais retrouvées les scores fleuves de l’année d’ouverture, poussées par la capitale de la culture et l’engouement des premiers jours. Noir et Bleu avait ainsi totalisé 377 000 entrées (soit 2060 visiteurs par jour), le Bazar du genre, 319 000 (soit 1743 visiteurs par jour). En 2014, l’exposition sur le carnaval, Le monde à l’envers attirait encore 1633 personnes par jour pour un total de 213 970 entrées. L’exposition de bronzes antiques Volubilis la même année réunissait plus de monde avec 173 088 entrées que la monographie consacrée à Raymond Depardon.

Après Depardon, l’appeau Picasso

Avec 161 000 visiteurs pour Un moment si doux d’octobre 2014 à mars 2015, nous sommes très loin des expositions à succès de l’année précédente même si, là encore, la direction du Mucem a fait le choix d’un nom connu à l’affiche, et même si le lien avec l’identité du lieu paraissait plus ténu qu’avec Picasso. Le Mucem a plus de mal à faire le plein avec des sujets plus ethnographiques, comme cela été le cas avec les Migrations divines (132 000), les Lieux Saints partagés (121 000) ou encore Food (112 000), à mi chemin entre l’art contemporain et l’ethnographie.

Avec Picasso, le Mucem peut donc espérer faire une jolie saison et faire remonter une courbe descendante. Même si le recours à un grand nom qui « claque » offre des arguments aux détracteurs du musée. Ainsi le secrétaire général du syndicat national des affaires culturelles FSU qui rassemble les personnels des services culturels de l’Etat, Frédéric Maguet craint que cette exposition ne soit qu’un « effet d’annonce ». Ce syndicaliste qui avait écrit en 2013 un courrier au président de la République voit ses craintes confirmées. Pour lui, l’exposition a beau être riche, bien conçue et attirer du public, le bilan global est sévère :

Je ne vois rien qui ressorte d’une pensée scientifique, aucun projet vraiment construit émerger. Tous les moyens sont mis du côté du public, et l’identité scientifique, centrale, du musée n’existe pas. Que veut dire musée de la Méditerranée ? Ce titre merveilleux ne se rattache à rien. La démarche scientifique manque d’épaisseur d’une manière générale…

Entre les thèmes sociétaux (Lieux saints partagés, Carnaval, Bazar du genre), l’archéologie et l’histoire (Volubilis, Le noir et le bleu), les grands noms, ainsi que les thèmes grand public comme Panorama ou encore une exposition sur le foot prévue pour 2017, le Mucem brasse large. L’année dernière, il avait même esquissé un pas vers le ludique en investissant le terre-plein du J4, avec le projet de Mucem Plage. Devant les critiques, notamment du syndicat CFDT-Culture sur son coût et « le contenu scientifique, culturel ou artistique plus que discutable », le musée avait fait machine arrière.

Interrogé par nos soins, le président du Mucem Jean-François Chougnet balaie les réserves sur l’identité floue du Mucem, proclamé à son ouverture « musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée ». « Bien sûr, avant de trouver notre identité, il y a encore du boulot concède le président. Il faut continuer d’essayer de surprendre, défricher des chantiers pas attendus ». En octobre 2014, déjà, il défendait dans Marsactu une vision en résonance avec l’actualité. « Si on choisit des sujets tièdes au Mucem, on va faire bâiller », résumait-il.

Une collection « à réenchanter »

Responsable du développement culturel et des relations internationales du musée, Thierry Fabre abonde : « Un musée n’a pas à être prisonnier de ses collections ». On l’a dit, celles-ci sont à la base tirées de l’ancien musée des arts et traditions populaires. En 2013, un dossier de la revue Policulture mettait en avant ce « décalage » entre le nom du musée et ce fond très hexagonal. « Pendant que le musée se construisait, une politique d’acquisitions en rapport avec son objet était engagée. En dix ans, près de 20 000 objets provenant de l’aire méditerranéenne ont été acquis. » Mais un an plus tard, Jean-François Chougnet parlait encore de « réorienter les acquisitions et les collectes vers cette dimension méditerranéenne ».

D’où sa défense de l’exposition Picasso. « Les racines populaires de Picasso, son identité méditerranéenne restent plutôt moins montrées. » Pour lui, il s’agit donc avant tout de « réenchanter la collection des arts et traditions populaires et d’en éviter la banalisation. Même si la collection est plus méditerranéenne qu’au départ, s’étant enrichie, elle n’est pas la plus simple à montrer. Il est bon qu’il puisse y avoir plusieurs niveaux de lecture dans une exposition, que les spécialistes aient des choses à glaner tout comme le grand public, que la fréquentation soit très ouverte, géographiquement et sociologiquement. » Thierry Fabre, responsable du développement culturel et des relations internationales du musée ne dit pas autre chose. Pour lui, « un musée ne doit pas être réservé aux élites cultivées ».

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