Picasso céramiste, "un ouvrier parmi les ouvriers"

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le 25 Avr 2013
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Des statuettes de femmes aux hanches rondes et vêtues d'une mantille, sculptées en terre cuite, des amphores détournées en oiseaux enserrés par une main d'homme, des yeux de taureaux et un soleil barbu décorant des assiettes espagnoles, une gourde en terre recouverte d'émail bleu et noir transformée en étrange insecte exotique… L'Antiquité et l'Espagne transpirent dans chacune de ses oeuvres, comme les représentations de la corrida, l'un des thèmes privilégiés de l'artiste aficionado qui ne reproduit pourtant jamais de scène de mise à mort. Ses céramiques transfigurent la Chapelle des Pénitents noirs d'Aubagne. A une religiosité austère imprégnée dans les murs se substitue une spiritualité artistique, jaillissant du génie inaltérable de Picasso.

Au côté des commissaires d'exposition Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, un homme ému se souvient de ses années passées dans l'atelier Madoura à Vallauris, à pétrir l'argile et à préparer les palettes de couleurs pour celui que "l'on appelait maître. Il y avait toujours un très grand respect". Dominique Sassi a travaillé pendant près de vingt ans comme "compagnon d'atelier" auprès de Pablo Picasso et dit parler "avec ses tripes, avec beaucoup d'émotion et un peu de tristesse aussi, car jamais ces souvenirs ne s'effacent".

Cigarette au doigt

C'est "extrêmement amoureux" de sa femme Françoise que Picasso arrive pour la première fois en 1946 à Vallauris, dans ce village où personne ne le connaît, à l'exception du couple Ramié. Alors qu'il déambule dans une foire de poteries, "il découvre un stand qui n'était pas comme les autres. C'était celui des Ramié. Picasso qui voulait rencontrer les créateurs visite leur atelier et comme le veut la tradition, il façonne avec une boule d'argile une tête de faune et deux petits taureaux. Un an après, Georges et Suzanne Ramié lui montrent sur une étagère les trois petites pièces, intactes. C'est la préface d'une longue série."

Pablo Picasso s'installe en 1947 dans la fabrique Madoura, "ce bel atelier plein de lumière. Il travaillait dans le silence, mais dans la bonne humeur. Il avait toujours la cigarette sur le doigt, il fallait l'assister, préparer les couleurs sans en avoir l'air. Il ne fallait pas le déranger." Certaines pièces sont reprises, d'autres sont pétries, sculptées de ses mains. Si des oeuvres sont uniques, d'autres encore sont reproduites par Dominique Sassi. Selon Joséphine Matamoros, "cela tombait bien dans l'esprit de Picasso, engagé au Parti communiste. Il voulait que des oeuvres soient accessibles au plus grand nombre." L'ancien compagnon d'atelier ajoute, "il se disait ouvrier parmi les ouvriers. On a dit beaucoup de choses sur lui… Vous savez, en vingt ans il n'y a jamais eu un accroc".

Trait de génie

Rien n'est jeté parmi les quelques 4000 pièces réalisées, mêmes celles qui ne sont pas abouties. "Il gardait la plupart de ses pièces. Parfois il nous dédicaçait une assiette, mais on n'osait jamais lui demander. Quand je me suis marié, il m'a dédicacé un livre super". L'homme ne cache pas son admiration pour le maître et son "trait de peinture génial. Il avait la faculté de faire vivre la pièce. Quand il dessinait, il disait que la terre, il faut qu'elle respire. Il lui est arrivé de travailler avec Marc Chagall, mais c'était très difficile pour eux de travailler ensemble…"

"La journaliste et critique d'art de l'époque, Hélène Parmelin disait que Pablo Picasso n'a jamais tant peint que quand il faisait de la céramique. Le soir, poursuit Dominique  Sassi, quand il rentrait chez lui, il peignait. Cette expression artistique nouvelle lui apportait beaucoup pour sa peinture". Après avoir façonné l'argile, en fin de journée, Dominique Sassi se souvient de "fêtes intimes, sans journalistes avec Paul Eluard, Jacques Prévert, Grace Kelly et son sourire merveilleux. On parlait de la Côte d'Azur, de Paris, le rosé coulait, le boulot était ailleurs." A quelques jours de la quarantième année de la disparition de Pablo Picasso, le témoignage vivant de son ancien compagnon libère le souffle de l'artiste emprisonné dans l'argile.

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