Demandeurs d’asile : « Le système implose »

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le 19 Oct 2015
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Alors que la région s'apprête à débloquer 3 millions d'euros pour les migrants, la Plate forme asile perd pied. Margot Bonis, coordinatrice, explique l'ampleur de la tâche qui revient à la structure et demande à l'État de prendre ses responsabilités.

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Depuis son bureau au premier étage du local situé rue Salvator (6e), Margot Bonis entend le brouhaha permanent de hall de la plate-forme asile. La structure qu’elle coordonne est, comme cette salle d’attente, saturée. Une cinquantaine d’hommes, de femmes et d’enfants venus entamer leurs demandes d’asile s’entassent dans la petite pièce. On aperçoit les travailleurs sociaux se faufiler en courant d’un bureau à l’autre à la recherche du dossier de l’un ou de l’autre et appeler les gens aussi fort que possible. Au milieu de ce qui ressemble à un marché à la criée, leur mission est d’accueillir et d’écouter ces gens qui ont dû fuir leur pays.

La vague de migrants annoncée depuis plusieurs semaines n’est pas encore arrivée que la plate forme est déjà submergée. Début octobre, ce lieu de premier accueil pour les demandeurs d’asile a suspendu ses activités pendant plusieurs jours pour tirer la sonnette d’alarme. Hospitalité pour les femmes, l’association qui en a la charge, prévient qu’elle fermera à nouveau si ses moyens n’augmentent pas.

Marsactu : Au début du mois vous avez décidé de fermer la plate-forme asile pendant cinq jours. Quel a été l’élément déclencheur ?

Margot Bonis : Entre août et septembre, on a senti la demande monter crescendo. Les retards se sont accumulés dans le traitement des dossiers. Maintenant, en ouvrant la porte le matin on est écrasés. Les gens ne sont pas agressifs mais ils sont fatigués, angoissés et c’était particulièrement vrai en août lorsque la plupart des relais classiques étaient fermés et que nous étions le seul lieu d’accueil.

C’est la sécurité des salariés qui est en jeu, on a pu voir des scènes apocalyptiques ces derniers temps, avec des gens qui se marchent dessus, des enfants en larmes qu’on porte au-dessus de la foule. Nos travailleurs sociaux n’ont pas choisi ce travail pour se mettre en danger et mettre en danger les gens qu’ils suivent. Quand on fait des journées de 9h sans aucune pause, ça n’est pas possible. On se retrouve à faire des choses qu’on ne peut pas cautionner. On a essayé de ne faire entrer que 30 personnes par jour, mais c’est arbitraire, cela ne permet pas de hiérarchiser les urgences. Ça ne peut pas fonctionner quand on suit des dossiers de demande d’asile qui sont techniques et qui demandent de tenir des délais précis.

« Nous avons un très bon réseau, mais le système implose. »

Bien que la plate-forme constitue le coeur de l’accueil des demandeurs d’asile à Marseille, pensez-vous que certains primo-arrivants ne vous trouvent pas et restent livrés à eux-mêmes ?

Oui, cela arrive. Passer par la plate-forme pour demander l’asile n’était pas obligatoire jusqu’à présent. Mais le réseau fonctionne bien, les associations, le 115, les hôpitaux redirigent les gens vers nous spontanément. Il y a bien sûr des personnes vraiment perdues qui peuvent mettre quelques jours à parvenir jusqu’à nous, mais s’ils choisissent de rester à Marseille, on finit toujours par les rencontrer. Nous avons un très bon réseau, mais le système implose.

La Plate forme asile est actuellement en surchauffe, est-ce la vague de réfugiés syriens qui l’explique ?

Les Syriens sont l’arbre qui cache la forêt. Cela fait deux mois qu’on ne parle que de ça. Oui, il y a une crise mondiale avec l’effondrement de la Libye, la crise syrienne… Mais ces problématiques ne sont pas nouvelles du tout. Aujourd’hui beaucoup de choses changent dans le domaine de l’asile qui n’ont rien à voir avec les Syriens. Ce qui est sûr c’est que nous constatons une augmentation significative du nombre de personnes que nous recevons. En trois jours, nous avons effectué 60 domiciliations, c’est-à-dire que nous avons reçu 60 ménages, des gens qui arrivent tout juste et que nous recevons pour la première fois. Ces primo-arrivants sont aujourd’hui face à un dispositif inadapté car nous ne sommes plus en mesure de bien faire notre travail.

Depuis janvier, nous avons une file active [nombre de personnes suivies au cours de l’année, ndlr] de 3400 personnes pour l’année 2015, fin décembre nous aurons passé les 4000. Avec 9,5 équivalents temps plein pour les recevoir, cela fait un taux d’encadrement très, très faible, autour de 150 demandeurs pour un travailleur social.

Que répond la préfecture à vos inquiétudes ?

La préfecture n’était pas présente à la réunion de crise que nous avions convoquée le 5 octobre. Elle continue d’affirmer que rien ne change et qu’il n’y a pas d’augmentation. Je ne comprends pas pourquoi. Aujourd’hui il y a des délais de plusieurs jours avant de pouvoir demander l’asile à la préfecture, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici. Nous, nous constatons 38% d’augmentation des demandes. Certes, tous les gens qui se présentent à nous ne vont pas forcément au bout du processus et ne se rendent pas en préfecture lorsqu’ils choisissent de quitter Marseille pour Calais par exemple. Mais beaucoup reviennent, le flux est bien là.

Nous n’avons aucun intérêt à mentir sur nos chiffres, ce qu’on veut pouvoir offrir c’est un accueil digne et respectueux. Lorsque nous avons fermé nos portes, ce n’était pas une menace. On pensait être soutenus par les autorités. Et à l’inverse la préfecture nous accuse d’avoir des problèmes internes. Oui, on rencontre des problèmes, mais avec un tel contexte comment pourrait-il en être autrement ? En onze ans de gestion de la plate-forme, c’est la première fois que nous sommes contraints de fermer, ce n’est pas par manque de compétence !

« L’État nous donne une mission, c’est notre rôle de lui faire remonter nos besoins »

Que demandez-vous à l’État, qui est votre financeur via l’Office français de l’immigration et de l’intégration et la préfecture ?

Si la demande augmente et que nous n’augmentons pas les moyens, cela ne peut pas marcher. Nous sommes déjà en deçà de nos financements et nous prévoyons d’embaucher deux personnes de plus, donc nous serons très loin en deçà ! Notre objectif est de parvenir à 15 temps plein. Nous demandons 76500 euros supplémentaires pour terminer l’année 2015. Ce n’est pas déraisonnable, nous ne demandons pas la lune : nous avons une expertise de terrain et nous connaissons les besoins. 

Dans les 76500 euros que nous demandons, il y a donc les embauches que nous souhaitons effectuer, les frais d’interprétariat dont nous ne pouvons pas faire l’économie, puisqu’il est inimaginable de suivre la demande d’asile de quelqu’un sans pouvoir communiquer avec lui dans sa langue, ainsi que les frais de sécurité. Depuis un mois, nous faisons venir un agent pour éviter les mouvements de panique, rassurer et orienter les gens.

L’État nous donne une mission, c’est notre rôle de lui faire remonter nos besoins, d’être transparents sur ce qu’on peut faire ou ne pas faire. Aujourd’hui nous demandons de l’aide pour remplir notre part du contrat. Si le nombre de gens que nous accueillons augmente, c’est à l’État d’ajuster.  

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Quel est le budget actuel de la plate-forme ?

Le budget total est de 800 000 euros, dont 533 000 financés par l’OFII, mais il va être abaissé fortement pour l’année prochaine. Les plates-formes sont désormais sujettes à des marchés publics, et c’est l’État qui estime nos besoins. Ainsi pour Marseille il a été estimé qu’en 2016 nous recevrions 1955 personnes, ce qui nous donne donc droit à un budget de 500 000 euros annuels. On est très loin de la réalité. Ailleurs en France, une association qui gérait une plate-forme asile a refusé de répondre à ce marché public en voyant ces estimations.

Avez-vous sollicité la région, qui prévoit 3 millions d’euros pour les migrants ?

Nous l’avons sollicitée dans ce cadre. Nous demandions 160 000 euros qui nous ont été refusés car nous ne relevons pas de leur compétence. Ils ont montré de l’intérêt bien sûr, mais ce n’est pas leur domaine et au fond, c’est normal. C’est l’État qui nous confie cette mission, c’est à lui d’ajuster le budget quand c’est nécessaire.

« Le plan migrants ce n’est pas la vague que nous constatons dans nos locaux »

 

 

Quel impact aura sur votre activité le plan migrants annoncé au niveau national ?

Le plan migrants ce n’est pas la vague que nous constatons dans nos locaux, ce sont les 28 000 Syriens qui vont venir d’Allemagne. Nous n’avons aucune visibilité sur le parcours administratif qu’ils suivront, s’ils passeront directement par l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ou par nous, ou s’ils seront reconnus réfugiés d’office, mais il est clair que tout se passera bien pour eux et tant mieux.

À côté, il y a tous les gens qui arrivent chez nous sans organisation, seuls, via des réseaux… Il y a des Syriens, mais aussi beaucoup de Soudanais. Des jeunes qui arrivent souvent très amochés. On a reçu un jeune qui a fait plusieurs jours de coma après la traversée de la Méditerranée dans la soute d’un bateau au milieu des vapeurs de gazole. Quant aux Syriens que nous accueillons, ils nous parviennent après 2 ans, 3 ans de voyage, souvent via la Libye, le Maghreb puis Ceuta et l’Espagne.

 

« Avec la réforme le passage par la plateforme sera obligatoire pour tout les demandeurs d’asile »

La réforme du droit d’asile a été votée cet été, quelle influence va-t-elle avoir sur votre mission ?

Avec la réforme, le passage par la plate-forme sera obligatoire pour tout demandeur d’asile alors qu’auparavant ceux qui avaient la possibilité d’être domicilié autrement pouvaient s’en passer. De plus, à partir de 2016 nous allons gérer la domiciliation de demandeurs d’asile dans toute la région, hormis les Alpes-Maritimes et le Var, traités par la plate-forme de Nice. En ce moment nous gérons déjà 1 200 domiciliations, ça veut dire 1 200 personnes qui viennent chercher leur courrier régulièrement dans nos locaux de Saint-Charles. Nous gérerons tous les premiers accueils, les domiciliations et la prise de rendez-vous au guichet unique de la préfecture. En soi c’est une bonne chose, mais nous n’avons pas les moyens de le faire bien. La réforme asile va être prise en compte à partir du 1er novembre notamment pour le guichet unique, mais certains décrets d’application sont encore en suspens, c’est assez flou.

« L’asile ce n’est pas une option, c’est une valeur à défendre que l’Etat doit assumer. »

Avez-vous pu constater une vague de solidarité née après la publication de la photo d’Aylan échoué sur les côtes turques ?

Bien sûr, mais on ne sait pas encore comment y répondre. On reçoit des sollicitations mais à vrai dire je n’ai pas le temps de donner suite. C’est une très bonne nouvelle et cela nous fait plaisir, mais savoir comment l’organiser, c’est difficile. Ce qu’on fait à la plateforme est un vrai travail qui demande une formation, on ne peut pas demander à des bénévoles de faire notre travail.

Ce qui pourrait être intéressant par contre serait de réfléchir à l’accompagnement hors de nos murs. Ce n’est pas parce que ces gens viennent du bout du monde qu’ils savent se débrouiller dans une grande ville. Parfois, il faut expliquer quatre fois à quelqu’un comment prendre le tram… C’est dans ces situations qu’on pourrait faire appel à des bénévoles. On compte aussi sur le réseau Welcome d’accueil dans des familles, mais la solidarité ne peut pas être la seule réponse. L’asile ce n’est pas une option, c’est une valeur à défendre que l’Etat doit assumer.

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Commentaires

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  1. JL41 JL41

    Si vous n’avez pas d’idée sur le « quoi faire », participez à l’opération de crowdfunding lancée par SOS Méditerranée chez Ulule, « Un bateau pour les réfugiés » : https://fr.ulule.com/sosmed/
    Certains acteurs portuaires marseillais sont impliqués dans l’opération, et dans la mousse autour, même Piketty : http://www.lemarin.fr/secteurs-activites/shipping/23341-refugies-le-patron-de-seayard-rejoint-sos-mediterranee

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