Déguisés en touristes, militants et délogés interpellent Martine Vassal sur son indifférence

Reportage
Violette Artaud
23 Mai 2019 9

Alors que les réservations touristiques pourraient précipiter le départ des hôtels des personnes délogées, le collectif du 5-novembre a décidé de transformer en happening revendicatif la présentation de la saison touristique. Grimés en touristes étrangers, ils souhaitent mettre Martine Vassal face à ses responsabilités. La scène en vidéo.

Ils sont entrés discrètement, au compte-goutte, en chemises et petites robes chics, quand on les croise plus souvent en t-shirt et pantalon. Ce mercredi, alors que se tenait au Nhow Hotel le lancement de la saison touristique en présence de nombreux acteurs économiques et politiques de la ville, une dizaine de membres du collectif du 5-novembre – rebaptisé pour l’occasion collectif du 5 juillet – se sont invités à la fête.

Objectif : interpeller la présidente de la métropole sur la problématique des délogés, dont certains sont à l’hôtel depuis six mois – le maire a également prévenu en avril que cette situation ne pourrait pas durer du fait des réservations de touristes pour la saison estivale. Moyens déployés : humour et déguisements.

Ce jour-là, dans la salle de réception de l’hôtel de luxe de la Corniche Kennedy, c’est tout « le monde du tourisme à Marseille qui est représenté », se félicite Danièle Milon, présidente de Provence Tourisme, vice-présidente du département en charge du tourisme et maire de Cassis. Dispersés parmi les invités, les membres du collectif attendent patiemment la fin de son long discours sur les atouts touristiques de la région, clôturés par un mot de Martine Vassal, « ravie de présenter la saison touristique qui démarre sous d’excellentes auspices ». Avant de se retrouver piégée par un véritable happening.

« Madame, il n’y a plus de croissants et des délogés dans nos hôtels »

« Madame Vassal, madame Vassal !, lance alors une jeune femme, lunettes de soleil sur le nez. Je me présente je suis Britney, journaliste américaine. » Avec une accent faussement anglo-saxon aux intonations marseillaises qui ne trompent personne, elle poursuit : « Je vous remercie beaucoup pour tout ce que vous faites, c’est vrai que Marseille est une ville extraordinaire. Par contre, je voulais attirer votre attention sur le fait que j’ai dû changer d’hôtel parce qu’il n’y avait plus de croissants et plein de délogés ! »

De quoi inquiéter le staff de la présidente de la métropole et du département qui tente de reprendre en main la situation. La jeune femme, à qui on essaye de couper la chique, continue pourtant : « Madame Vassal, vous voulez des solutions ? Il y a des citoyens qui en ont, il y a la charte du relogement ! » Moins affolée que ses équipes, Martine Vassal descend de son estrade et fend la foule vers la militante. « If you are really American we are going to continue in english[si vous êtes vraiment américaine nous allons poursuivre en anglais, ndlr]« , lance l’élue, fière de sa réaction.

« Do it in english ! »

« Do it in english, do it in english », répète la présidente des deux principales institutions des Bouches-du-Rhône, refusant d’écouter la moindre revendication si celle-ci est exprimée en français. « Aaaaah, you’re not american », conclut celle qui se pose ainsi en élue à l’aise en anglais. Escortée par ses équipes qui l’écartent petit à petit de la foule, elle passe à l’exercice suivant, la conférence de presse.

À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Pas de joli cadre avec la mer en fond comme l’espéraient les journalistes des chaînes télé. C’est dans une pièce fermée que le jeu des questions-réponses se déroulera, loin des slogans scandés par les militants du « collectif du 5 juillet ». « Moins de délogés, plus de jacuzzis, des hôtels pour les touristes ! », peut-on entendre chanter ces derniers, collier à fleurs autour du cou, avant que la porte ne se referme.

Martine Vassal la rouvre trois minutes plus tard. Questionnée sur la problématique des délogés, la présidente de la métropole a elle-même mis fin à la conférence de presse qui avait à peine commencé. « Nous avons fait les assises du logement (lire notre papier), si tout le monde y avait participé, ils ne seraient pas là aujourd’hui », lâche-t-elle avant de quitter les lieux. Elle ne répond pas sur l’essentiel et notamment sur la situation des délogés en attente d’un relogement pérenne.

Périmètre d’application de la charte

Depuis des mois, le collectif du 5 novembre épaulé par plusieurs autres associations, négocient avec la municipalité et l’État l’application d’une charte du relogement (lire notre article). Les militants regrettent le silence de la métropole sur ce dossier. L’habitat relève en effet de la compétence de l’établissement intercommunal. « Nous négocions avec la Ville pour ensuite appeler la métropole à se mettre autour de la table. Il faut arrêter la politique de la chaise vide et dire stop au mépris », s’exprime sur le sujet Fathi Bouaroua, président de l’association Emmaüs Pointe-rouge, qui participe aux négociations.

« Il y a débat sur le périmètre d’application de la charte. Certains veulent la sortir des grandes opérations de lutte contre l’habitat indigne, pense Kevin Vacher, membre fondateur du collectif. Ils [les collectivités et l’État, ndlr] disent qu’il y a un process particulier dans ces cas-là mais il est flou et ils refusent d’en parler. » 

« Ça n’a rien à voir »

Du côté de la métropole, on ne ferme pas complètement la porte à une discussion ultérieure, mais pas question de signer la charte dans sa totalité. « La métropole intervient sur le réaménagement d’îlots entiers. Dans ce cas-là, les personnes délogées sont relogées par nos soins durant les travaux puis retourneront chez elles après, explique Xavier Méry, conseiller métropolitain délégué à la question de l’habitat indigne. Cela est fait sans urgence et nous allons prendre le temps de nous mettre d’accord sur un protocole avec des représentants des habitants. Mais ça n’a rien à voir avec l’urgence des évacuations au cas par cas qui appartient à la mairie. » 

Xavier Méry ne s’interdit pas pour autant de récupérer quelques lignes de la charte actuellement en rédaction. « S’il y a des bonnes idées, je les prendrais à mon compte car mieux ça se passe dans la réhabilitation mieux c’est ». Accusé de politiser le débat par les proches de Martine Vassal, le collectif du 5 novembre ne compte pas relâcher la pression. La poursuite des interpellations publiques est à l’ordre du jour, et ce, jusqu’à ce que la métropole daigne entrer dans les discussions. In english, or not.

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