De la Solidarité à la Savine, la rénovation urbaine marseillaise cherche sa voie

Reportage
le 3 Juil 2019
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Marseille rénovation urbaine organisait un "voyage de presse" pour faire le point sur les principaux projets de renouvellement urbain en cours. Au centre des projets des deux cités les plus au nord de la Ville, à la Savine et à la Solidarité, des voies sont prévues pour désenclaver les cités, sans toujours faire l'unanimité.

La rue Elie Kakou attend encore la plaine Ludo-sportive qui doit la jouxter. Photo : Emilio Guzman.

La rue Elie Kakou attend encore la plaine Ludo-sportive qui doit la jouxter. Photo : Emilio Guzman.

« Vous avez cinq minutes et vous partez ! Sinon y a plus d’appareils photo et plus de caméras ». Une volée de noms d’oiseaux vient ponctuer l’ultimatum. Le minibus que Marseille rénovation urbaine (MRU) a mis à disposition pour son petit tour des projets en cours vient à peine de franchir la barrière virtuelle de l’entrée de la Savine. Le directeur du groupement d’intérêt public des grands projets de rénovation urbaine, Nicolas Binet, a beau tenter de convaincre que la politesse peut contribuer aux échanges, les deux jeunes guetteurs du narco-trafic sont véhéments.

Ce mardi, le directeur de MRU conviait la presse à un tour des projets en cours, de la Castellane au Plan d’Aou, en passant par la Savine et la Solidarité, deux cités sœurs de Notre-Dame-Limite. C’est dans cette dernière cité au joli nom de valeur républicaine que le « visite de presse » doit se terminer à pied, en compagnie d’une aéropage d’élus, de représentants des bailleurs et de techniciens.

En attendant cette pause finale, le MRU Tour n’est donc pas le bienvenu à la Savine, en chantier depuis 2009 et dont la totalité des bâtiments doit disparaître dans les années à venir. En 2010, la découverte d’amiante a précipité les choix du bailleur, Logirem, vers cette démolition totale. Aujourd’hui, c’est la barre des J (lire notre article) qui devait servir d’illustration des opérations de démolition en cours. « À une semaine près, il n’y avait plus rien à vous montrer tellement cela avance vite », convient Nicolas Binet, en laissant la porte du bus entrouverte, le temps de prendre un cliché du chantier. Tant mieux. Les choufs saluent le départ du bus, majeur levé.

Alors que les travaux de démolition du bâtiment J se poursuivent à la Savine, les guetteurs accueillent les visiteurs avec fraîcheur. Photo : Emilio Guzman.

La question sécuritaire est l’une des questions lancinantes des projets de rénovation. Le délégué du préfet qui suit les projets du territoire le reconnaît avec un brin d’embarras : « Nous avons des réunions régulières avec les forces de l’ordre. Il y a une attention particulière sur ce point de deal avec des arrestations régulières. La police fait son travail mais les délinquants embarqués sont aussitôt remplacés ».

Derniers étages condamnés

À cent mètres à vol de grives, le climat est plus apaisé à la Solidarité. Il y a bien d’autres choufs qui n’apprécient guère la présence d’appareils photo, mais le dialogue poli est de rigueur. Là aussi, existe un point de deal, au pied d’une des tours centrales. C’est ce qui explique l’abandon des quatre derniers étages de cet immeuble fraîchement rénové. « Les gens ne veulent pas venir habiter là parce qu’ils savent qu’il y a un point de deal et qu’ils ne seront pas tranquilles, explique un représentant d’Unicil, le bailleur. Les gens font des demandes de relogement que nous sommes obligés d’accepter et nous ne relouons pas derrière. On a donc préféré condamner les étages« .

Au premier plan, le nouveau bâtiments des « hauts de l’étoile ». Derrière une des tours rénovées. Les derniers étages sont condamnés faute de locataires prêts à y habiter. Photo: Emilio Guzman

Le directeur d’Unicil, Éric Pinatel, souligne combien cette question de sécurité rend complexe la conduite du projet. Deux bâtiments sur les sept existants doivent disparaître pour permettre le désenclavement du quartier.

Habiter rue Élie-Kakou

À la Solidarité, la voie traversante s’appelle rue Élie-Kakou. Elle doit permettre de rejoindre le chemin des Baumillons, qui passe juste derrière l’hôpital Nord. En passant à travers le bâtiment N qui doit donc disparaître. Les anciens locataires qui souhaitaient rester sur place ont été relogés dans deux nouveaux programmes : « les Hauts de l’étoile » et « les Hauts de Carraire », bâtis par Unicil.

Pour tracer cette voie, les urbanistes Stéphane Barriquand et Sandy Frydlender ont choisi « de suivre le talweg, ce vallon comme on les aime à Marseille« . Le premier explique avoir voulu suivre le chemin naturel de l’eau, « en construisant le moins possible pour lui garder un aspect de voie végétale ». De part et d’autre de la voie, des bandes cyclables invitent les plus sportifs à monter en danseuse jusqu’à ce piémont de l’étoile. En revanche, point encore de voie de bus.

La rue sans bus

« C’est pas normal quand même, proteste Ramdane Bari, un des nouveaux locataires des Hauts de Carraire. Le bus de la RTM continue de faire son demi-tour, en bas de la cité, et on doit se taper la route à pied, avec les commissions ou prendre sa voiture« . Marseille rénovation urbaine affirme être en discussion avec la RTM pour prolonger la ligne sur cette voie nouvelle.

Un autre locataire, cette fois des Hauts de l’étoile, se désespère de ne jamais recevoir les colis qu’il commande par internet. « Il est âgé, raconte un voisin. Il commande beaucoup par internet mais les paquets n’arrivent jamais jusqu’à lui parce que la rue Élie Kakou n’existe pas pour les GPS« .

La rue Élie-Kakou à la Solidarité, avec en arrière-plan le parc ludico-sportif. (Image Emilio Guzman)

Ce n’est pas le seul point de décalage entre le projet et sa réalisation. Du côté gauche de la rue Élie Kakou, la Ville est censée installer un « parc ludico-sportif » avec des jeux d’enfants, des agrets de sport et quelques plantations. Pour l’heure le cheminement en pente douce adapté aux personnes à mobilité réduite ne mène qu’à un fond de garrigue épuisé. « Nous en sommes à la consultation des entreprises, explique-t-on au service des espaces verts. Le chantier devrait pouvoir démarrer dès l’année prochaine ».

La voie de la discorde

Cette voie nouvelle recueille l’assentiment du maire de secteur des 15e et 16e, Roger Ruzé, présent à la visite de presse : « J’y vois une vraie logique de désenclavement puisque cette voie permet vraiment d’améliorer la circulation ». La référence à peine voilée désigne une autre voie en projet, à la Savine cette fois-ci.

Le maire de secteur et la sénatrice qu’il a remplacée, Samia Ghali, s’opposent fermement à un projet de route qui doit traverser la Savine en reliant la partie haute et la partie basse de la cité jusqu’au vallon des Tuves. « Au départ, on nous avait parlé d’une voie de désenclavement, explique le maire. C’était une absurdité quand on sait que la voie en question part du vallon des Tuves pour aller au vallon des Tuves. Je ne vois pas en quoi cela améliore la circulation. Maintenant, on nous parle d’une voie de maillage mais les habitants ne veulent pas d’une voie qui ramènerait de la circulation dans le quartier. La métropole dépenserait trois millions d’euros parce que quelqu’un dans un bureau à l’ANRU a décidé qu’il fallait la faire ? C’est absurde ».

« Conséquences financières »

Du côté de MRU, on soutient que le projet a du sens. « Cela permet aux habitants de vivre dans une vraie rue, avec des numéros, des adresses toutes différentes, explique Nicolas Binet. On leur doit aussi ça. On peut arriver à créer cette voie de maillage, sortir de l’impasse dans laquelle la cité a été construite dans les années 1970. C’est aussi une exigence de l’ANRU qui peut avoir des conséquences financières sur la poursuite du projet ».

Le désenclavement des cités fait partie des grands principes de la rénovation urbaine. Les mauvaises langues maintiennent que c’est aussi un grand principe du maintien de l’ordre. « La volonté de l’agence nationale est de sortir ces cités de l’impasse en permettant de transformer les voies de desserte privée en voie publique, poursuit le directeur de MRU. Enfin, cela renforce l’équité en permettant que l’entretien de la voie et les espaces verts soient payés par nos impôts et plus par les charges dues au bailleur« .

Rappel au règlement

Le directeur de Marseille rénovation urbaine va jusqu’à évoquer « le remboursement des aides apportées » en cas de non respect des conventions signées. Si ce cas ne s’est jamais présenté à Marseille, il est effectivement prévu au règlement intérieur du nouveau programme de rénovation urbaine dont dépend la poursuite du projet de renouvellement de la Savine.

Dans le règlement arrêté en juillet 2018. On peut lire au chapitre consacré aux « principes généraux relatifs au non-respect des engagements » que le directeur de l’agence peut décider en dernier recours et, entre autres sanctions possibles, « la réduction des concours financiers attribués par l’agence prévus dans le protocole de préfiguration ou dans la convention pluriannuelle de renouvellement urbain, qui peut impliquer le remboursement partiel ou total des concours financiers de l’agence. »

Pour l’heure, le projet de renouvellement de la Savine a coûté 135 millions d’euros répartis entre différents financeurs dont 30% pris en charge par l’agence nationale. Voilà les derniers Savinois prévenus.

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