Dans les cahiers de doléances martégaux, “abolition des privilèges” et justice sociale

Actualité
Jean-Marie Leforestier
21 Jan 2019 9

Alors que le président de la République a lancé le grand débat national, Marsactu s’est plongé dans les messages laissés en mairie par les habitants de Martigues.

“Marre d’être dirigé par des voyous”, “abolition des privilèges”. Dans les cahiers de doléances martégaux proposés en mairie depuis un mois, voilà ce qui noircit ou bleuit de nombreuses pages. Le lourd pavé regorge de longs développements pour exprimer la défiance des élus, forcément inactifs, nantis ou profiteurs. La majorité des contributions est anonyme.

“Suppression des nombreux avantages des hommes politiques, réclame une écriture penchée. […] Pourquoi les présidents, ministres, députés continueraient-ils à toucher des prestations après la fin de leur mandat ? […] Ils ne devraient pas siéger pour tout et n’importe quoi pour voter des lois inutiles qui font souvent double emploi et ils devraient être payés selon leur réelle présence. Et que celle-ci soit réellement effective.” Madame Blanc A, comme elle signe, a quant à elle cette écriture faite de pleins et de déliés que souvent seuls les anciens maîtrisent. Mais l’élégante calligraphie abrite la même colère : “Je me révolte contre cette injustice : nos hommes politiques sont trop payés.Trop d’avantages, il faut que cela ait une fin. Voilà des années qu’ils s’en mettent plein les poches”.

“Quand vous êtes élus, vous ne recevez pas un blanc-seing”

La liste des exemples pourrait s’allonger. Elle vise essentiellement, comprend-on, président, ministres ou parlementaires dont on demande régulièrement que leur nombre baisse. Elle s’accompagne de demandes de nouveautés démocratiques car “quand vous êtes élus, vous ne recevez pas un blanc-seing”, résume un contributeur. Elles s’incarnent dans le referendum d’initiative citoyenne – le fameux “RIC” qui convainc chez les gilets jaunes – et la reconnaissance du vote blanc. Sur 119 messages recensés au 17 janvier, la mairie de Martigues a respectivement comptabilisé 28 et 11 occurrences.

Tous ces commentaires sont confiés aux bons soins du maire, fonction qui dans les cahiers comme dans les sondages reste épargnée et même à quelques reprises saluée au fil des pages. Dans un plaidoyer pro domo, Gaby Charroux, ex député qui fêtera fin mai une décennie à la tête de la ville, décrit une politique où “l’écoute de la population est un fondement”. L’élu décrit les “12 cérémonies de vœux dans les quartiers” et l’installation de longue date des “23 conseils de quartier” qu’il promet d’aller tous rencontrer dans l’année. Avec un léger sourire de satisfaction, il note que peu de demandes municipales ont émergé “parce qu’elles sont traitées au jour le jour”.

La “réserve” de Martigues

S’il constate bien la demande de “justice démocratique” qui s’exprime, l’élu a aussi vu émerger des thèmes qui lui sont chers : “la justice fiscale et sociale”. Cela ne l’étonne guère dans la “réserve” que constitue la municipalité de gauche aux nombreux services publics. Selon la recension faite par ses collaborateurs, un peu moins d’un tiers des contributeurs demande le rétablissement de l’ISF. “Cela fera déjà retomber la pression”, croit savoir un participant. La modulation de la TVA ou le combat contre l’évasion fiscale figurent aussi en bonne place.

Certaines contributions poursuivent la démonstration dans les détails, qu’ils soient personnels ou dans l’application des réformes. La retraitée qui a garni la première page du recueil liste les dépenses obligatoires qui s’accumulent en début de mois et compliquent les vingt-neuf jours qui restent. Logement, téléphone, gaz, etc. Après tout cela, “il ne reste plus grand-chose” de ses 1000 euros de retraite : un tout petit peu plus que 150 euros pour se nourrir, notamment. D’autres pensionnés ont aussi pris le temps de donner leur avis. Ils semblent même surreprésentés dans les cahiers pour décrire une farce présidentielle dont ils s’estiment les dindons. “Comment comprendre que vous nous demandiez de faire des efforts alors que nous réduisons voire supprimons les deux semaines de repos que nous nous octroyons par an”, s’interroge un couple qui estime pourtant faire “partie des nantis”.

“Laisser une trace”

Sociologie locale oblige, les fonctionnaires – ils sont environ 2000 rien qu’à la Ville – rentrent dans les méandres des promotions et des traitements de la fonction publique territoriale pour réclamer “la revalorisation des catégories C [le plus petit grade, ndlr]ou “la promotion interne à tous les niveaux”. À Martigues, ce contexte local a aussi conduit à agrémenter de rouge les cortèges de gilets jaunes ces dernières semaines, rappelle le maire qui a défilé lui aussi. Il n’empêche pourtant pas que s’inscrivent en signaux faibles le travail d’intérêt général obligatoire pour les bénéficiaires d’aides sociales ou une critique des aides aux étrangers.

Pour ces contributeurs comme pour les autres, il reste un doute, exprimé par Céline, la seule citoyenne croisée le vendredi matin de notre visite. Gilet jaune “au début, avant que ça ne parte à Marseille où je ne suis pas allée parce que je voulais pas me faire abîmer”, elle ne sait pas trop à quoi pourra servir sa liste de neuf revendications. Cette auxiliaire de vie scolaire dit ne pas avoir voulu “manquer une occasion de discuter” et souhaité “laisser une trace” dans le débat que vient d’ouvrir le président de la République. “Je serais capable de faire tout le cahier mais je sais que ça ne servira à rien”, conclut fataliste une autre contributrice après un long exposé en plusieurs points. Cinq étages plus haut, dans son bureau, le maire n’en sait pas beaucoup plus : “On n’a pas eu de contact avec la préfecture ou la sous-préfecture pendant longtemps, explique-t-il. Et quand j’ai eu un coup de téléphone du sous-préfet, il n’en savait pas beaucoup plus que moi.” Le maire en a profité pour lui certifier : “Ne comptez pas sur moi pour mettre le couvercle sur la marmite !”

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