[Dans le sillage des croisiéristes] Guide à grande vitesse pour “le fast-food du tourisme”

Série
Violette Artaud
18 Août 2017 14

En 2016, 1,6 million de croisiéristes ont fait escale à Marseille. Depuis 20 ans, tout est fait pour attirer ce type de tourisme. Américains, Chinois, Anglais, Italiens, Espagnols… Ils débarquent par vagues. Certains ont fait leur métier de les accueillir, souvent que quelques heures. Guides, chauffeurs, porteurs de valises ou vendeurs de savons, Marsactu consacre une série aux petites mains des croisières. En suivant José, guide à 100 à l'heure. 

9 heures. Le Freedom of the seas vient tout juste de s’amarrer au quai du terminal de croisières, tout au nord du port de Marseille. Le paquebot de la Royal Caribbean Cruise Line porte en son ventre plus de 4300 passagers. Il mesure 340 mètres de long, s’élève sur quinze ponts et comprend, entre autres, un mur d’escalade, une patinoire, treize restaurants, un cinéma 3D, un casino, un parc aquatique, un simulateur de surf, une salle de sports, un écran géant en plein air… Devant ce monstre, les vingts cars garés en rang prennent des allures de jouets pour enfants. A côté de chacun de ces véhicules, un guide tient un panneau avec un numéro.

Aux pieds des paquebots, jusqu’à 50 cars peuvent attendre les croisiéristes. (Photo: Violette Artaud.)

José Heuzé a hérité du numéro 7. Il regarde l’heure. 9h15. Les premiers croisiéristes, visiblement étourdis par la vie à bord, commencent à sortir de leur ville flottante. En quelques minutes, c’est un flot de touristes continu qui se déverse sur le môle Léon-Gourret. La cadence est bien rodée : les vacanciers sont gentiment poussés vers les cars qui, une fois remplis, partent un par un. D’abord le 1, puis le 2, et ainsi de suite. “57, on est au complet”. José saute dans son véhicule et attrape le micro. “Hello everybody and welcome to Marseille!”

Originaire de Normandie, ce guide-conférencier de 60 ans s’est installé à Marseille avec sa femme en 1997. Comédien de formation, diplômé d’un “bac moins 5 mais passionné d’histoire”, il cherchait à compléter ses fins de mois lorsqu’il s’est dirigé vers le métier de guide. S’étonnant lui-même, il réussit il y a dix ans le concours de guide-conférencier des villes et pays d’art et d’histoire, le “Graal des guides”. Il ne lui faudra pas longtemps pour s’apercevoir que dans ce domaine, il y a à Marseille une forte demande du côté de la croisière.

L’année dernière 1,6 million de croisiéristes ont fait escale à Marseille, soit une augmentation de 9 % par rapport à 2015 selon les chiffres du Club de la croisière. Même s’il faut garder en tête que tous les passagers ne descendent pas du bateau. À titre d’exemple, le vendredi 11 août dernier, quelques 1600 passagers du Splendida – bateau de la compagnie suisso-italienne MSC, leader du marché de la croisière en Méditerranée – ont posé le pied à terre. Soit un peu moins de la moitié. Une visite qui s’effectue en quelques heures, et souvent, accompagnée d’un guide. “30 % des gens qui descendent du bateau choisissent une excursion classique, avec un guide”, estime Jean-François Suhas, président du Club de la croisière.

Le Frioul, “à forme de crocodile”

Le car débute sa course en traversant le quartier d’Arenc. Les croisiéristes s’émerveillent devant la tour CMA-CGM, “dessinée par une femme irako-britannique”. Des rires éclatent devant les sumos portant le container, une sculpture de David Mach que Jacques Saadé, le PDG de la compagnie maritime a fait installer au pied de la tour. Plus loin, à gauche, les Docks “anciens entrepôts rénovés avec des cours intérieures remarquables”, à droite, les Terrasses du Port, “grand centre commercial qui vient de sortir de terre”. Sur le Vieux-Port, peu résistent à l’envie de sortir leur téléphone pour prendre des clichés-cartes-postales à travers la vitre impeccablement propre du car. Sur la Corniche, José demande au chauffeur de s’arrêter 5 minutes top chrono. Les touristes descendent, le guide met ses lunettes pour les prendre en photo devant le Frioul, “île à la forme de crocodile”, puis tout le monde remonte dans le bus.

“Je ne leur parle que de ce qu’ils voient, sinon, ils s’ennuient” José Heuzé, guide. (Photo: Violette Artaud.)

“Quand tu fais visiter la ville, c’est comme si tu entrais en scène”, compare notre guide-comédien. Au fils du temps, le public de José s’est agrandi. Et si cela plaît au comédien, le guide, lui, le regrette. “Au début j’essayais de faire en sorte que chaque représentation soit différente, que chaque personne se sente unique, sauf que dans ce tourisme de masse et d’urgence, on ne te laisse pas vraiment la possibilité de pouvoir le faire.” José essaye tout de même de varier un peu ses présentations. “Ne serait-ce que pour moi, sinon tu te fais horriblement chier”, assure-t-il. Il y a 5 ans, il s’occupait d’au maximum 30 personnes à la fois. Aujourd’hui, il gère des groupes de près de 60 personnes. “La croisière est au tourisme ce que le fast-food est à la restauration”, compare-t-il. Son job ? “Les gaver en un temps record.”

Do you know bouillabaisse?” José tente le coup en passant devant le Rhul. La mine déconcertée d’un couple d’Américains fait office de réponse. “Avec ce genre de tours, je dois toujours leur parler de ce qu’ils voient, l’histoire et la culture de France sont très lointaines pour eux alors je ne rentre pas trop dans les détails. Non seulement ça les ennuie mais surtout, je n’aurais pas le temps de le faire.” José et son car d’étrangers survolent ainsi la ville.

Vendre du rêve à prix d’or

Toujours plus vite, toujours plus nombreux. Voilà le résultat d’une logique de rentabilité mise en place par les compagnies maritimes. Pour elles, les excursions représentent le deuxième poste de revenu à bord après la vente d’alcool. Et si le prix du billet pour embarquer couvre à peine les frais des compagnies, les extras, eux, permettent de marger. Des revenus dont on peut imaginer l’ordre de grandeur quand on sait que pour le Divina, paquebot de MSC, les excursions représentent à elles seules 180 000 euros de chiffre d’affaires pour une croisière, selon une enquête de Capital.

Excursion. Le mot à lui seul vend du rêve. Et les compagnies maritimes savent comment l’enrober pour faire craquer leurs passagers. “Découvrons l’âme profonde de Marseille, ville multi-ethnique et animée dont les racines se perdent dans la nuit des temps“, peut-on lire sur les plaquettes de Costa croisières, première compagnie européenne du secteur. Pour découvrir “l’âme profonde de Marseille” comptez 4 heures et 35 euros par personne. “Visite panoramique de la ville et shopping en centre-ville” ? 50 euros, 3 heures et demie. “Une journée de rêve à Cassis” ? 85 euros. “Les compagnies retiennent environ 50 ou 60 % de ce que payent les croisiéristes pour leur excursion”, explique Jean-François Suhas, du Club de la croisière.

Au deuxième rang du bus guidé par José, Nicky, une Chinoise installée aux États-Unis traduit les propos du guide à ses parents, sagement assis au premier rang. Cette jeune maman est une habituée des croisières dans les Caraïbes, mais c’est sa première croisière en Méditerranée qu’elle a choisie “pour le temps mais aussi la culture et l’histoire de ses villes”. Elle montre son ticket. Pour ce tour de Marseille en moins de 4 heures, Nicky a payé 77 dollars, soit un peu plus de 65 euros par personne.

Direction maintenant Notre-Dame de la Garde. Le clou du spectacle. Les performances du chauffeur dans les ruelles étroites qui montent à la Bonne Mère procurent quelques montées d’adrénaline aux passagers. Une fois en haut de la colline de la Garde, le guide annonce le timing : une heure sur place, et gare aux retardataires. Pour les guides, c’est l’heure de la pause. “Les compagnies sont capables de vendre un marathon à un Américain obèse”, entend-on au détour de la conversation. Une centaine de marches sépare effectivement maintenant les croisiéristes du magnifique panorama à 360° de la ville. Et elles ne sont pas faciles pour tout le monde. Un détail parfois occulté par les compagnies de croisières qui mentionnent vaguement la possibilité d’emprunter un ascenseur, pourtant présent uniquement sur la dernière portion de la montée.

Indépendants et agences intermédiaires

(Photo : Violette Artaud.)

José et ses collègues travaillent, en tant que salariés ou comme indépendants, pour le compte d’agences réceptives. Sorte de représentants des compagnies à terre, ces agences gèrent toute la logistique des escales, des démarches administratives auprès des agents locaux et portuaires jusqu’à la réservation de restaurants pour les croisiéristes, en passant par les transports. À Marseille, la société niçoise Mathez revendique une bonne part du marché, juste derrière le leader Intercruise. De mai à novembre, Stéphanie Rissel, directrice du service de croisière, propose aux compagnies 19 excursions différentes sur la ville et ses alentours. De la plus basique, comme celle qu’a choisie Nicky, à la plus “intimiste”, proposée aux compagnies de luxe avec, par exemple, des dégustations de vin dans les vignobles cassidains.

Même quand cela n’est pas nécessaire, Stéphanie Rissel fait toujours appel à un guide ou accompagnateur. “Les croisiéristes aiment être tenus par la main. Surtout les Américains qui doivent être assistés en permanence”, avance-t-elle. Mais les touristes d’outre-Atlantique sont très prévoyants. “Avec les Américains c’est pratique, on sait combien participeront à l’excursion avant même qu’ils embarquent. Alors qu’avec les Espagnols, c’est la veille pour le lendemain.”

En revanche, une fois que les croisiéristes mettent le pied à terre, le temps est compté et devient incompressible. Les compagnies de croisière sont plus qu’à cheval sur l’heure de départ du bateau. “Il ne faut surtout pas s’amuser avec ça ! Le timing c’est la priorité, confirme Stéphanie Rissel. Si nous sommes en retard, les paquebots encaissent une perte de fuel très importante et cela peut être à nous de payer la facture.” Sans oublier les frais d’amarrage versés au port. Cette cadre commerciale garde ainsi le souvenir cauchemardesque d’une excursion qui a pris une heure de retard. “À cause d’un pneu crevé. Heureusement il s’agissait d’une cause extérieure, sinon, nous étions foutus.” 

Visite en courant

Les guides n’ont donc pas le droit à l’erreur. Et quand il est l’heure de reprendre le car, tant pis pour les retardataires. “Une fois j’ai été obligé d’abandonner une famille de Saoudiens”, se remémore José Heuzé. Cette fois-ci, tout le monde est revenu à temps. Le car peut donc descendre tranquillement sur le Vieux Port, dernier arrêt avant de retourner au bateau.

Ironie du sort ou opération bien calculée, certains guides poussent la tendance jusqu’à proposer aux croisiéristes des “visites” de Marseille en courant… littéralement. Tous les week-end depuis deux mois, Thierry Praticci accueille ainsi des groupes tout fraîchement débarqués. Même s’il est inscrit comme tel dans les Pages jaunes, il ne dispose pas de carte de guide. C’est pour ses qualités de sportifs que les compagnies de croisières ont choisi de proposer ses services à leurs clients. “Tous les samedis matin j’ai rendez-vous avec eux devant l’hôtel de Ville. Je les emmène ensuite faire un footing d’une heure pour qu’ils découvrent la ville d’une façon ludique.” Qu’ils soient deux ou dix, Thierry est toujours payé 100 euros pour ce “Marseille running tour”.

D’autres guides considèrent au contraire que leur métier est incompatible avec la croisière. C’est le cas de Jean-Marc Nardini. Guide dans les calanques depuis de longues années, il a travaillé un temps avec les croisiéristes avant de mettre fin à sa collaboration avec les compagnies maritimes. “Aujourd’hui je refuse systématiquement de bosser avec eux. Je sais que je perd une clientèle importante mais tant pis. Visiter les calanques en 4 heures depuis la Joliette avec des groupes aussi gros vous imaginez ? Je sais qu’ils rêvent de voir ça, mais ici, ce n’est pas Disney en tongs”, nous répond-il, pour couper court à la conversation.

De retour sur le terminal de croisières du cap Janet, les passagers du bus numéro 7 applaudissent José Heuzé pour sa prestation. Avant de remonter à bord de leur palace flottant, tous le remercient comme s’ils quittaient un ami. Certains lui glissent un billet, “souvent les Américains, très peu les Asiatiques“. José salue le conducteur du car et retourne sur le parking où il a garé “[sa] voiture pourrie”. Avant d’y pénétrer, il lance : “Je ne sais pas combien de temps ce système va durer, mais un jour, il montrera ses limites.” 

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