Quartier de l’Opéra, les bars à hôtesses remplacés par les bazars design et les quinoa bowls

Reportage
Lisa Castelly
14 Mar 2018 6

Depuis la fermeture, début 2016, d'une dizaine de bars à hôtesses, des enseignes branchées commencent à remplacer les rideaux fermés dans le quartier de l'Opéra. Une mutation naissante que tente d'accompagner la Ville. Visite guidée là où le 5e Saens et le Ginger appartiennent désormais au passé.

Autour d’un café brésilien spécialement sélectionné, dans le tout petit espace cosy et design d’un nouveau salon de thé au pied de l’Opéra, Sabine Bernasconi et Solange Biaggi donnent le ton, entourées de leurs équipes. La maire LR des 1er et 7e arrondissements et l’adjointe aux commerces à la Ville ont invité la presse mardi pour une visite de quartier. Avec pour objectif de souligner une métamorphose naissante de ces rues qui ont longtemps eu une image sulfureuse. Quartier périphérique du Vieux-Port, l’opéra était jusque-là le dernier exemple du quartier chaud où les marins étrangers tanguaient de lieux de nuits en bars interlopes d’où ils sortaient les poches allégées. Depuis, nombre de ces anciens bars à hôtesses ont été fermés par la justice, pour des faits de proxénétisme. Ils sont depuis en reconversion.

« Ce quartier va faire l’objet d’une requalification de la part de la métropole, dans le cadre des 100 millions octroyés par le Département, rappelle Sabine Bernasconi qui comme Solange Biaggi est également vice-présidente du département. La phase ultime, ce sera les gros travaux, qui concerneront tout le centre-ville, avec donc l’Opéra, ou encore le pied des tours Labourdette ». Un plan à 41 millions d’euros dans lequel le quartier occupe une place à part entière [Lire notre article]. Avec comme perspective notamment la mise en valeur du parvis de l’opéra, une piétonisation au moins partielle des voies qui entourent le bâtiment, une nouvelle répartition de l’espace public avec plus de place accordée aux terrasses, et globalement une remise en état du mobilier urbain et des candélabres. « Pour l’instant, tout est à l’étude », précise la maire.

Principal enjeu pointé par le président de la fédération de commerçants Marseille-centre, Guillaume Sicard : « l’accessibilité du coeur de ville depuis le Vieux-port. Aujourd’hui il y a un petit souci pour faire venir les gens dans ces quatre-cinq rues ». Bien que situées à un jet de pierre du Vieux-Port et de la Canebière, les rues Glandeves, Molière, Corneille et Saint-Saens ont triste mine et ne bénéficient aucunement de l’attractivité des lieux voisins.

Une question de « flux » à orienter grâce à une réfection de la voirie et davantage « de signalétique », estime Solange Biaggi« Depuis la rénovation du Vieux-Port, les comptages de piétons montrent qu’il y a 80% de passage en plus. Pour ces rues en revanche il ne doit pas y avoir plus de 10% de hausse. Forcément, comme la voirie n’est pas la même que la rue Paradis, ou le Vieux-Port, c’est n’est pas clair », constate l’élue au commerce. D’après elle, le taux de commerces vides n’y est cependant pas aussi élevé que dans d’autres rues du centre. Mais la dynamique fait défaut.

Plutôt chic que choc

Requalification, remise en état, signalétique, mais pour mener vers quoi ? La maire de secteur, qui brandit volontiers les termes de « ville inclusive », en prévoyant à la fois le « Broadway » de la Canebière et le « chinatown » de Belsunce a en tête ce qu’il faut autour de l’opéra. « On préfère attirer le concept store que la grande enseigne, qui a déjà sa place ailleurs. On est dans une recherche de l’identité, pas dans la standardisation, pour attirer des proposition qui soient différentes »déroule Sabine Bernasconi, dans le décor aux influences scandinaves minimalistes du salon de thé. « C’est chic, c’est dans le coup », complète Solange Biaggi.

Lorsque l’on fait remarquer aux élues que jusqu’ici l’identité de ce bout du « cœur de ville » est surtout marquée par une odeur de souffre, la maire le reconnaît : il s’agit de « faire glisser cette identité » de jadis. En lieu et place des bars obscurs gardés à l’entrée par des « hôtesses » aguichant le chaland, la mairie s’emploie à soutenir l’installation de petits commerces à la mode ou de bouche « qualitatifs ».

Un grand remplacement facilité par la fermeture, début 2016, d’une dizaine d’établissements, surnommés « bars à filles », dont la justice a estimé qu’il cachait un « proxénétisme discret », mais bien réel. Sabine Bernasconi raconte le travail établi pour prendre contact avec les propriétaires des murs de ces établissements et les pousser à choisir des locataires plus recommandables. « On a demandé au procureur de permettre que les scellés n’empêchent pas de changer d’occupant. On a recensé les propriétaires un par un, au début ils avaient peur ! On leur a présenté des porteurs de projets, pour amorcer un changement rapide. Il n’y a pas eu de coercition, pas de pression. Ça a pris deux ans ». La mairie de secteur a suivi les cas de dix établissements, dont six ont aujourd’hui trouvé une nouvelle vocation. Quatre restent encore vides. Ici comme dans le reste du centre, la mairie peut désormais exercer son droit de préemption, et se sert de cet outil pour garder un œil sur chaque transaction.

Du Sweet’s ladies au Sweet tout court

La petite troupe sort finalement de la confortable boutique pour faire le tour de ces commerces « repentis ». Rue Davso, un rideau fermé n’inquiète pas les équipes de Sabine Bernasconi, qui connaissent déjà le nouvel occupant. « Ce sera un bazar chic ? Un bazar design ? », demande l’élue. « Un petit souk », lui est-il répondu. La promenade permet de découvrir que le Dark side est devenu Le vintage, tandis que le 5e Saens sert désormais des tapas, dans un décor sensiblement identique à l’ancien.

À l’angle de la rue Glandeves, le Sweet ladies a été repris par un restaurateur qui a d’abord tenté de conserver le cadre kitsch des lieux, fauteuils en vinyle et enseigne au regard langoureux. « On était partis sur une image d’ancien bar, en mode bistrot. Ça a beaucoup attiré, mais là on part sur un concept plus simple, plus frais », confie le manager, Laurent Munoz. La veille, l’enseigne a commencé sa mue pour un graphisme plus moderne, blanc sur noir et lettres effilées. Onze mois après l’ouverture, l’esprit sulfureux a fait long feu et on dit maintenant « le Sweet ». La décoration a été « remasterisée, dans un esprit coiffé-décoiffé ». « On a été les premiers dans la rue, et on est ravis de voir que ça ouvre à côté. Les gens veulent pouvoir trouver des produits frais dans le centre-ville, autre chose que des kebabs ». Le patron n’est pas un débutant et possède un autre restaurant-galerie d’art rue Sainte.

Monopoly eco-friendly

Les pionniers de la reconquête du centre-ville semblent y prendre goût. À quelques mètres de là, Maxime Taccoen a ouvert le restaurant Dr Max, où l’on sert des toasts à l’avocat sans gluten et des quinoa bowls adaptés aux régimes alimentaires healthy. L’établissement a ouvert il y a trois semaines, mais le patron s’active déjà à 100 mètres de là pour l’ouverture d’un coffee shop-galerie d’art, dans un ancien bar à filles. Une sorte de Monopoly tendance eco-friendly semble se jouer dans ces rues.

Les murs de Dr Max appartenaient quant à eux à la pizzeria Chez Vincent, fermée depuis le décès de sa célèbre fondatrice, et dont la partie principale reste désespérément vide. « Une pizzeria doit ouvrir juste à côté, pointe Maxime Taccoen. C‘est dommage parce que là, il y avait déjà le four à pizzas… »« Ce ne sera jamais aussi bon que chez Vincent ! », craint de son côté Sabine Bernasconi. Quelques mètres encore en contrebas de la rue Glandeves, le propriétaire du restaurant végétalien Green bear, lui-même installé dans l’ancien bar nommé La grange, s’apprête à ouvrir une boutique de torréfaction.

Pour le moment, ces nouveaux commerces sont surtout ouverts en journée. « Le soir, il n’y a personne, regrette Maxime Taccoen. On attend que tout le monde ait ouvert et là peut-être qu’on fera quelque chose tous ensemble ». Sabine Bernasconi se réjouit de ce « jeu collectif ». Car pour l’heure, dans ce quartier animé depuis des décennies par sa vie nocturne, toutes les nouvelles boutiques tirent le rideau en fin d’après-midi, laissant comme dernières enseignes allumées les snacks et épiceries de nuit.

Retiens la nuit

Le monde de la nuit n’a pas non plus dit son dernier mot, où demeurent quelques bars, et avec eux, les faits-divers qui font les manchettes de la presse locale. En janvier dernier, devant la boîte Au son des guitares, propriété de Jacques Cassandri, fiché au grand banditisme, un échange de coups de feu faisait un mort, dans des circonstances troubles, impliquant notamment un policier hors service. La maire de secteur assure cependant que « le Son des guitares fait partie aussi de l’identité du quartier. Ce n’est pas tant ce qui se passe dedans le problème, qu’aux abords, et là, il faut s’en référer à la police nationale, ainsi qu’aux caméras qui ont été installées, plaide-t-elle. La situation a quand même beaucoup changé. Il y a trois ans encore, toutes nos réunions sur la sécurité tournaient autour des agressions à l’Opéra, maintenant ce n’est plus le cas ».

En revanche, un nouvel établissement a fait son apparition place Charles-de-Gaulle, à moins de 200 mètres de l’Opéra, dont l’enseigne annonce la présence de sensuelles danseuses, et où le soir, on aguiche les passants. Sabine Bernasconi promet de se renseigner, et peste contre « cette activité historique qui a fait son temps ». Entre plus vieux métier du monde et coeur de ville historique à la recherche d’une identité authentique, la bataille n’est pas complètement terminée.

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commentaires

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  1. HappyHappy

    Le quartier de l’opéra actuel, ce n’est pas seulement les bars à hôtesses. C’est un quartier résidentiel populaire, où logent des familles dans des conditions plus ou moins décentes. Cette présence familiale et populaire est visible et anime le quartier, à sa manière. A mon avis, le parvis de l’opéra est un des rares espaces publics qui accueille, pas forcément au goût de tous, une vraie mixité d’usages et d’usagers, selon les heures et les jours : les publics de l’opéra les soirs de spectacle, les danseurs de tango certains soirs d’été, les manifestations artistiques « sirènes et midi net » une fois par mois… mais surtout, tous les jours, enfants et ados du quartiers se partagent le lieu, avec des créneaux horaires tacitement respectés : les skateurs, les minots en trottinette, en soirée les jeunes qui tiennent le pas de porte et tournent en scooter, puis dans la nuit la clientèle des bars et boites du quartier, à l’aube les plus résistants d’entre eux… Comment ces usages spontanés de l’espace pourront-ils coexister avec le chouchoutage de nouvelles boutiques « chic et dans le coup », comme le dit la visionnaire Solange Biaggi (gouverner ce ne serait pas prévoir le coup d’après plutôt que se caler sur la mode du jour ?) ?

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    • Lisa CastellyLisa Castelly

      Oui, la question des habitants a été évoqué, assez rapidement, lors de la visite. Si les élues affichent leur volonté de faire « cohabiter les usages », l’objectif de ces installations de nouveaux commerces branchés vise de façon assumée à faire venir des touristes et des marseillais d’autres quartiers, au porte-feuilles davantage remplis. La question du risque de gentrification est bien sûr présente, comme dans tous les projets liés au centre-ville, les élues espérant bien sûr que les clients d’aujourd’hui deviennent les habitants de demain.

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    • Electeur du 8eElecteur du 8e

      « Faire venir des touristes », encore ce mantra qui résume toute la « stratégie » de développement économique de la nullicipalité, basée sur la monoculture du tourisme. Ce sont aussi « les croisiéristes » qui justifiaient la création du centre commercial des TDP. Nul doute que le touriste qui vient à Marseille passe l’essentiel de son temps dans les magasins…

      Quant aux « Marseillais d’autres quartiers, au porte-feuilles davantage rempli », on va leur offrir dans quelques jours un autre centre commercial, supposé haut de gamme : quelle cohérence !

      Mais l’attractivité du centre-ville, ce n’est pas seulement quatre enseignes « chic et dans le coup » : c’est aussi un environnement agréable, calme, propre, sûr, qui incite à la balade… Comme le souligne Laplaine plus bas, la nullicipalité, qui a eu plus de vingt ans pour s’en occuper, s’obstine à prendre les choses à l’envers et à court terme…

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  2. LaPlaine _LaPlaine _

    « La phase ultime ce sera les gros travaux… », quand ces élus comprendront-ils que c’est l’inverse qu’il faut faire; les travaux de voirie et de mobilier urbain, ensuite faciliter l’arrivée de nouvelles activités… Il suffit de prendre l’exemple sur ce qui a été fait dans le vieux Toulon en 15 ans et qui est une réussite. Pour ce qui concerne le commentaire de Biaggi « C’est chic, c’est dans le coup »…çà se passe justement de commentaire, tout le résumé de l’analyse technique habituelle de cette élue.

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    • libegafralibegafra

      C’est tellement plus drôle de pousser à la faillite un établissement qui vient d’ouvrir en condamnant ou presque les accès pendant 1 an de travaux !

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  3. menpentimenpenti

    La décoration a été « remasterisée, dans un esprit coiffé-décoiffé ». Excellent. On ne peut pas imaginer mieux.

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