La Criée accueille une exposition de photographies de la Paternelle en écho au livre écrit par Dalila Ouanès-Guillon sur cette cité, habitée par des habitants des bidonvilles qui parsemaient Marseille. Pour Marsactu, elle raconte son parcours, depuis la Corderie où elle est née, jusqu'à cette cité des quartiers Nord.

Ses doigts pianotent sur la table ou enserrent la tasse de café vide. Dans cette cuisine d’un appartement haut perché de Noailles, Dalila Ouanès-Guillon répond avec chaleur aux questions sur son parcours. En vrai, elle s’effacerait volontiers derrière un collectif qu’elle pense plus grand qu’elle. Quelques heures plus tard, dans le forum de la Criée, il y a foule pour le vernissage de l’exposition de photos qui prolonge La Paternelle, une cité de Marseille, son histoire, ses habitants, l’ouvrage qu’elle signe aux éditions Gaussen. Là encore, Dalila Ouanès-Guillon dit merci en quelques mots avant de laisser la parole à d’autres.

Dans ce livre, sa propre histoire se confond avec celle de sa famille, des habitants du quartier de la Paternelle (14e) dont elle a voulu écrire l’histoire. “J’ai pensé ce livre sous une forme collective depuis le début”, confirme-t-elle. Sa trajectoire de militante et de travailleuse sociale se devine dans les interstices, de son engagement au Planning familial jusqu’aux premiers pas de Destination famille, l’association qui, à Noailles, tient lieu de centre social depuis près d’une décennie. Son parcours traverse la ville et éclaire une part méconnue de la grande Histoire commune.

Depuis le bidonville de la Corderie

Il commence à quelques pas de la Criée, sur l’une des gigantesques marches qui montent à la colline de la Garde. Dans les années 50, dans une encoignure du boulevard de la Corderie, se tenait un bidonville, aujourd’hui oublié. Nulle plaque pour rappeler la mémoire “de ces gens qui ont été tenus au silence”.

À la Corderie, sous la falaise, tout commence par une histoire d’amour. Là, au milieu des baraques et des vieux wagons de chemin de fer, son père venu de Kabylie croise sa mère, arrivée là avec son père, son oncle et sa tante. “Mon grand-père vivait dans un des wagons désaffectés. Mon père dans une des baraques”. Tahar aux yeux dessinés au pinceau croise la souriante Zahia. L’un est kabyle, l’autre algéroise. La langue de la rencontre – celle de la maison ensuite – est donc le français qui les unit.

Les Italiens qui vivaient dans les immeubles de la Corderie n’étaient guère mieux lotis que nous.

Dalila ne garde pas de souvenirs des baraques. Avec sa famille et les témoignages de ses voisins, elle a reconstitué l’histoire de cet habitat précaire où vivaient plus de 200 personnes, sans eau courante, ni toilettes. “Quand je regarde les photos de ma tante, les enfants étaient toujours impeccables, coiffés, habillés de propre”, s’étonne-t-elle. Comme si la précarité du toit ne devait pas laisser de trace sur soi. “À l’époque, dit-elle encore, les Italiens qui vivaient dans les immeubles de la Corderie n’étaient guère mieux lotis que nous. Chez eux non plus, il n’y avait ni eau courante, ni toilettes”.

Vers la cité de transit

Cette misère partagée du mal-logement sera révélée par l’appel de l’hiver 54 de l’abbé Pierre. Elle prendra fin en 1959 pour les Ouanès et leurs voisins. Des camions militaires embarquent toutes les familles, destination ces quartiers Nord qu’on ne nomme pas encore ainsi. La démarche est humanitaire mais aussi politique. Comme l’explique Fathi Bouaroua dans la préface du livre, la résorption des bidonvilles répond également à des questions sécuritaires. La guerre fait rage en Algérie et le gouvernement d’alors entend étouffer les germes d’une cinquième colonne du FLN.

Zohra et Louisa Tatem, tantes de Dalila au moment de l’indépendance. Zohra porte un bonnet aux couleurs de l’Algérie . (Photo : archives familes Ouanès et Tatem)

La famille Ouanès découvre l’univers de la cité de transit, construite à la va-vite pour offrir un peu de confort et de modernité. Les cubes de béton gris posés au milieu des champs prennent le nom de la Paternelle. Son origine est perdue dans l’entrelacs des anciennes fermes, des bastides et des premières cités HLM. La modernité mesure 32 mètres carrés : un coin cuisine, des toilettes, une chambre pour les parents et une grande pièce à vivre où les enfants dorment sur des matelas. Chez les Ouanès, ils sont neuf. 14 chez les Gasmi, un peu plus loin. Les matelas sont empilés dans un coin. “Il y avait avec nous, des Italiens et des Corses mais ils ont été rapidement relogés dans les HLM. Nous sommes restés entre Algériens et Gitans, rapatriés d’Algérie.”

À la cité de transit, son grand-père tenait lieu de patriarche de la communauté.

Vu l’exiguïté des logements, la vie collective se fait dehors, au pied des immeubles et dans les champs qui entourent la cité provisoire. Son grand-père est le patriarche de la communauté. “Il était ce qu’on appelle un Taleb, un lettré qui soignait les gens en leur donnant des talismans contenant une sourate du Coran. Les gens lui donnaient un peu d’argent”. Sa silhouette vêtue de blanc est connue dans toute la ville. Des gitans lui ramènent même les fils de Marcel Cerdan pour qu’il leur fasse des gris-gris avant un combat. “Je me souviens de lui qui passait dans les appartements la veille du ramadan ou avant l’Aïd pour nous prévenir, se souvient Kader Gasmi, enfant de la cité, aujourd’hui élu LR à la mairie de secteur. Il n’y avait pas de télé, pas de radio pour nous donner ces indications. Le grand-père de Dalila était notre symbole“.

Hadj Tatem, patriarche de la famile Ouanès et Mohamed Ouanès, frère de Dalila. (Photo : Archives familles Tatem et Ouanès)

Dans le hall de la Criée, un diaporama des photos d’Yves Jeanmougin donne à voir la beauté de cette vie communautaire où les danses gitanes succèdent à l’abattage des moutons. Autour, les champs vides où les enfants trouvent des sources de jeux inépuisables. “On avait un petit chemin derrière où on montait pour faire des cabanes, des petits feux”, se souvient Nouria Nehari, une autre enfant de la cité dont le témoignage enrichit le livre. Elle se rappelle aussi la vie en vase-clos, “à tel point que je croyais que l’Algérie c’était la cité”. Elle se souvient de mots de rejet bombés sur le mur du collège, “qui résonnent encore en [elle] aujourd’hui”. 

L’école creuset et Giscard à l’ATOM

Tous les enfants fréquentent les écoles voisines. “On y était tous mélangés, sans distinction, rapporte Dalila. Je me souviens de ma fierté à l’idée d’avoir une double culture, arabe et française. Je vivais vraiment ça comme une richesse“. Les photos affichées sur les murs de La Criée laissent voir de belles jeunes femmes aux jupes courtes et colorées, au mise en plis impeccable, qui contrastent là encore avec le décor fruste de béton gris.

À l’école, Dalila est bonne élève. Elle fréquente aussi le wagon désaffecté où la sœur Georgina organise des activités de patronage. La cité est suivie par l’ATOM, association dévolue au travailleurs d’outre-mer qui forment les femmes à la couture à la cuisine dans une ambiance qui fleure bon l’esprit paternaliste et colonial. Ces locaux associatifs recevront même la visite du chef de l’Etat, Valéry Giscard d’Estaing, en 1975, alors qu’il s’apprête à faire un voyage officiel pour l’Algérie.

Danse gitane lors de la journée portes-ouvertes de la Paternelle. (Photo : Michel Guillon)

Cette visite sera la première étape de la reconstruction de la Paternelle, achevée en 1983, sous l’impulsion du maire d’alors, Gaston Defferre, et de son adjoint au logement Pierre Rastoin. Dans le livre, il se souvient d’une parole de son collègue Jean Masse au conseil municipal qui lâche “si ça continue, Rastoin va nous mettre des métastases partout dans la ville”. L’élu a l’oreille du maire et la rénovation se fera, accouchant d’une cité à taille humaine, signée de l’architecte André Jolivet.

Le poêle qui flambe

Dalila Ouanès n’est déjà plus là. Un jour, alors que ses parents sont sortis, le poêle à mazout présente des flammes étranges. Une nappe de pétrole s’étale en dessous. Elle a juste le temps de prévenir les voisins et de sortir les frères et sœurs avant que l’incendie ne dévore tout. “On a été relogés à Font-Vert, dans la cité qui venait de se construire”. Son destin scolaire change également de rails. Par l’entremise de la sœur Georgina, elle intègre une école religieuse aux Chartreux. “J’y suivais même les cours de catéchisme. J’aimais la bible pour les histoires qu’elle racontait”. Elle y rencontre pour la première fois le racisme “avec cette professeure pied-noire dont je sentais la haine dans le regard”.

Une des images de la cité provisoire exposée à la Criée. (Photo : DR)

Après le bac, elle embrasse une carrière dans le social comme conseillère conjugale et familiale. Elle travaille au Planning familial qui pratique les premiers avortements et milite au MLF dans la décennie bouillonnante de l’après 68. Cet engagement ne s’appuie pas sur une situation vécue dans sa famille même si elle se souvient de l’enfermement des femmes dans l’ancienne Paternelle. “Certaines n’avaient même pas le droit de mettre le nez à la fenêtre”, se souvient Kader Gasmi. La nouvelle cité élargit leur possible mais réduit la vie collective à néant. Peu à peu le réseau de trafic prend la place et seules les poules sauvages continuent à picorer sans souci.

Vers Destination famille

Dalila Ouanès poursuit sa carrière de quartier en quartier, de structure en structure, vivant les tourments du social et de ses petits chefs. “J’ai créé Destination famille en partant de l’absence de structure sociale dans le quartier mais aussi sur mon désir de ne plus avoir de directeur au-dessus de moi”, raconte Dalila Ouanès. Arrivée à Noailles avec son mari Michel Guillon* à la fin des années 80, elle décide de suppléer à l’absence de centre social dans le centre-ville. La petite association squatte le Mille-Pattes sur la place Homère – désormais place du Cinq-Novembre-2018 – puis trouve un premier local rue Jean-Roque. “Tout fonctionnait sur le bénévolat. Et, au final, c’était plus simple. Quand on voulait faire quelque chose, on s’y mettait tout simplement”.

Depuis, Dalia Ouanès a pris sa retraite en veillant à ce que Destination famille poursuive sa mission. Elle continue de s’investir dans les associations du quartier et retourne régulièrement en Algérie où elle a rénové une maison dans le village de son père en Kabylie. Elle y est membre d’une coopérative d’oléiculture. En parallèle, elle continue d’oeuvrer pour la Paternelle. Elle rêve d’y implanter des jardins partagés sur un terrain délaissé. Pour créer un lieu commun, au-delà des choufs et offrir un abri aux poules de la cité.

Jusqu’au 15 janvier 2022, le Théâtre de la Criée présente une exposition de photographies en hommage aux habitants de la cité la Paternelle (14e), en écho à l’ouvrage de Dalila Ouanès-Guillon, La Paternelle : une cité de Marseille, son histoire, ses habitants (Éditions Gaussen, 2020).

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Benoît Gilles
Journaliste

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