Comment la Ville a laissé disparaître l’atelier Nadar

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Benoît Gilles
2 Juil 2014 40

Depuis plusieurs jours, une benne stationne devant les fenêtres murées du n°77 la Canebière, face à l’hôtel de police. Les trois ouvriers qui s’affairent ne savent pas que les gravats qu’ils évacuent sont les derniers vestiges de l’atelier Nadar, partie la plus précieuse de ce site historique classé. Le dimanche 15 juin, les marins-pompiers sont appelés par des voisins de l’immeuble pour l’effondrement d’une toiture. Accompagnés de chiens, ils s’affairent dans le tas de gravats pour tenter de retrouver d’éventuelles victimes. Heureusement, le lieu est vide. En revanche, l’atelier installé en 1897 sur la Canebière par Gaspard-Félix Tournachon dit Nadar est en grande partie détruit. Avec lui disparaît “le dernier studio de photographe professionnel du 19ème siècle à ce jour connu et préservé en France et sans doute au-delà”, comme le décrit un document de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac).

Si l’immeuble donnant sur la Canebière n’a pas été touché, il ne reste du bâtiment d’arrière-cour que deux murs en pierre et des rangées de poutres nues. Le lieu où le pionnier de l’art photographique réalisait ses portraits de notables et les ateliers où les ouvriers faisaient les tirages n’existent plus. Appelé sur place, le propriétaire de l’immeuble, Farid Mhoumadi, parle de “catastrophe”. “J’ai eu surtout peur que l’on trouve quelqu’un dans les décombres, indique-t-il. Du monument historique, il reste encore la partie donnant sur la Canebière. Elle est en très mauvais état mais elle est encore debout”. Concernant les causes du sinistre, il évoque un effondrement de la toiture qui a tout emporté avec elle. Jugé dans un état “préoccupant” par les services de l’Etat, le lieu avait fait l’objet d’une procédure de classement de ces mêmes services. En 2011, l’architecte des bâtiments de France (ABF) avait rendu un avis défavorable pour un permis déposé par Farid Mhoumadi.

Zone de protection

“Cet immeuble est protégé car il est situé dans une zone de protection du patrimoine urbain et paysager, expliquait avant le sinistre Hélène Corset qui dirige le Service territorial des architectes du patrimoine autrement appelé ABF. Nous sommes donc consultés pour avis pour tout permis de construire situé dans cette zone de protection. Or, le projet décrit dans le permis de construire n’était pas compatible avec la conservation de cet ensemble. La construction de logements remettait en cause du maintien de l’atelier en l’état.” L’architecte saisit alors le conservateur régional des bâtiments historiques pour qu’il mette en oeuvre une procédure de protection du lieu. Dans l’attente de l’examen par la commission nationale des monuments historiques, un arrêté d’inscription est pris par le préfet de région en février 2012.

“J’ai rencontré plusieurs fois le propriétaire et me suis rendu sur le site avec lui, décrit Robert Jourdan, le conservateur régional. Il paraissait tout à fait disposé à construire un projet culturel pour permettre la conservation du site et sa présentation au public. Il a donné son accord pour le classement. Je lui ai indiqué qu’il pouvait bénéficier de financements du ministère de la culture pour cela”. Pendant un an et demi, le fonctionnaire dit n’avoir plus eu de nouvelles de l’intéressé. Et il a appris par nous le sinistre du 15 juin. “C’est incroyable. Je suis navré d’apprendre cela. Cela fait plusieurs mois que je tente de joindre M. Mhoumadi sans y parvenir. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il avait obligation de m’informer de tout évènement concernant ce site.”

Farid Mhoumadi indique qu’il a lui-même cherché à joindre le service de Robert Jourdan a de nombreuses reprises dans les jours qui ont suivi le sinistre : “Je n’avais pas son numéro direct à l’époque. J’ai donc appelé son service. J’ai été mal aiguillé dans un premier temps puis je suis tombé sur sa secrétaire. Monsieur Jourdan m’a ensuite rappelé. C’est important car j’ai toujours l’intention d’y réaliser un projet culturel dans la partie qui donne sur la Canebière.” L’intention paraît louable mais cette partie comprend surtout les salles d’attente où les notables marseillais patientaient. Une fois leur tour arrivé, ils empruntaient un escalier en bois qui menait à l’atelier où ce pionnier de la photographie artistique opérait.

Un document du ministère de la culture décrit avec minutie, “la grande couverture en verrière qui permettait de photographier en lumière naturelle ; deux cabines en bois, dont la plus grande était la cabine d’habillage et de maquillage et la plus petite la cabine du collodion (on y vérifiait sur le champ la qualité des clichés), les dalles de verre incluses dans le plancher pour éclairer les salles du laboratoire situées au-dessous, l’escalier du fond avec sa balustrade de bois découpé qui permettait de descendre dans le laboratoire”. De tout ceci, il ne reste que les débris évacués par les ouvriers jour après jour. Mais, au-delà de cette navrante disparition, ce sont les circonstances de la vente de cet élément patrimonial qui pose question.

Des hospices à la Ville

Durant près d’un siècle, l’immeuble est resté la propriété de l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille (AP-HM) qui l’a hérité d’une certaine madame Mouriès en 1850. Après le départ de Nadar, le bâtiment conserve sa fonction d’atelier photographique. Associée à Nadar dès ces premières années marseillaises, la famille Detaille occupe le lieu jusqu’à la fin des années 1980. En 1996, l’AP-HM décide de vendre son bien désormais inoccupé à la Ville de Marseille. Cette dernière le revend au sein d’un lot immobilier à sa société d’économie mixte Marseille Aménagement l’année suivante. En effet, la SEM est en charge de la rénovation du centre ville par le biais du périmètre de restauration immobilière (PRI). Ce dispositif permet à la puissance publique de vendre des immeubles inscrits dans un périmètre à des investisseurs qui peuvent défiscaliser le montant des travaux entrepris.

Pourtant pendant dix ans, rien ne se passe au 77 de la Canebière. Marseille Aménagement mène une longue procédure d’éviction du snack qui occupe le local commercial. Cette procédure n’arrivera jamais à terme. En effet, alors que la Ville a pris la décision de clôturer l’opération PRI à la fin de l’année 2009, la SEM décide de vendre. Pourtant il est prévu que son patrimoine soit restitué à la Ville pour que celle-ci poursuive la rénovation inachevée du centre-ville. D’autre part, cette vente intervient alors que Marseille Aménagement est au coeur de la tourmente. Son président, Philippe Sanmarco avait démissionné la même année en considérant que sa gestion restait opaque. C’est lui qui a déclenché l’enquête de la chambre régionale des comptes, qui a débouché l’an dernier sur un rapport d’observations d’une grande sévérité.

Vente avant clôture

Concernant cet immeuble de la Canebière, la vente se déroule en deux temps et enjambe opportunément la date de clôture du PRI fin 2009. En effet, selon l’acte de cession que nous avons pu consulter, celle-ci a fait l’objet d’un avant-contrat le 6 octobre 2009 avant que les partis concernés repassent devant le notaire en mai 2010. Or, à notre connaissance, les biens de Marseille Aménagement n’étaient plus en vente à deux mois de la fin du PRI. Pour le vendeur, cela présente l’avantage d’inscrire dans le contrat une clause résolutoire qui l’oblige à réaliser des travaux dans un délai de deux ans sous peine de sanction financières. Même si, de mémoire d’observateur du PRI, cette clause est de pure forme. Pour l’acquéreur, l’avantage est à chercher du côté du prix puisque l’immeuble – certes en mauvais état – ne lui a coûté que 167 000 euros.

D’autre part, le contrat de vente mentionne en gras le fait que “l’acquéreur s’engage à réhabiliter lesdits biens, en vue d’y réaliser des logements étudiants conventionnés.” Cette dernière mention est d’autant plus surprenante que la direction de Marseille Aménagement ne peut ignorer que le lieu a une histoire patrimoniale. En effet, Gérard Detaille – qui y est né – poursuit depuis longtemps le projet d’y installer une maison de la photographie. Elle permettrait d’exposer les nombreux objets du temps de Nadar dont elle a fait don à la Ville. En 2004, le conseil municipal a même approuvé “le principe de création d’un lieu de mémoire” et le lancement d’études de faisabilité.

Résidence Nadar

De son côté, Farid Mhoumadi se refuse à commenter les circonstances d’acquisition de ce bien. En revanche, il affirme qu’il savait déjà qu’il y avait là l’atelier Nadar. “A l’époque, en accord avec le vendeur, j’avais l’intention d’y réaliser des logements étudiants en sollicitant une aide de l’ANAH [agence nationale d’amélioration de l’habitat, ndlr], reprend Farid Mhoumadi. On m’avait indiqué qu’il y avait là un vestige d’un atelier Nadar mais, à Marseille aménagement, on m’a dit qu’il n’était pas classé et qu’il suffisait d’apposer une plaque commémorative sur la façade. J’avais même l’intention de l’appeler résidence Nadar.”

Joint par nos soins, l’adjoint d’arrondissement UMP Gérard Detaille affirme avoir appris par hasard la vente de ce bien à un particulier aux préoccupations a priori très éloignées de la photographie. Chef d’entreprise, Farid Mhoumadi se décrit comme un commerçant qui réalise des opérations immobilières notamment dans le centre-ville d’où il est originaire. Pourquoi Marseille aménagement s’est-il empressé de lui vendre à quelques mois de la clôture du PRI alors même que la direction de la SEM et la Ville connaissaient l’histoire de ce bien ?

Du côté de la Ville, on dit avoir découvert la transaction lors de la rétrocession du patrimoine de la SEM en 2010. “Ensuite, nous avons plusieurs fois tenté de racheter mais le propriétaire actuel n’était pas vendeur”, indique-t-on au service du patrimoine. Concernant la vente tardive, le directeur général des services, Jean-Claude Gondard considère qu’il s’agit là d’une cession tout à fait normale entre la SEM et un de ses clients. Quant au projet culturel porté par Gérard Detaille, il en écarte l’hypothèse. “Ce projet a été évalué à 3 millions d’euros. Cela paraît complexe de mettre autant d’argent public dans un tel projet. L’époque n’est plus à ça.”

Porté par la Ville, par l’Etat ou son actuel propriétaire, le projet d’un musée Nadar paraît aujourd’hui dans le même état que l’atelier qui aurait pu l’abriter : un champ de ruines.

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