Coco Velten, le projet d’occupation temporaire qui veut “faire du social autrement”

Décryptage
Alice Mugnier
31 Juil 2018 1

Le projet Coco Velten imagine un nouveau type de foyer d’accueil de personnes sans-abri près de la porte d'Aix. Porté par l'association Yes We Camp, il s'insèrera dans un lieu mêlant activités économiques et culturelles. Une expérimentation temporaire propulsée par l’État dont le projet social comporte encore quelques inconnues.

Entrée de Coco Velten côté rue Bernard du Bois. Crédit photo : Marsactu
Entrée de Coco Velten côté rue Bernard du Bois. Crédit photo : Marsactu

Entrée de Coco Velten côté rue Bernard du Bois. Crédit photo : Marsactu

“Coco Velten est un nom léger et invitant qui associe l’ouverture à l’ancrage local”, explique Marianne Jouandeau, la coordinatrice du projet de Yes We Camp. Difficile en effet de faire plus local avec ce nom identique à une lettre près à celui du CCO Velten, le centre social voisin, installé rue Bernard du Bois. “Ils n’ont pas dû faire attention”, lance en riant Marie Biet, référente du jardin et du projet d’alimentation du centre social. “De toute façon sur place on est déjà nombreux, entre le centre social, la cité de la Musique et le centre d’animation Velten. On nous confond souvent !”, raconte-t-elle. Piloté à distance par l’État qui a mis à disposition ce grand bâtiment vacant, Coco Velten atterrit un peu comme un OVNI dans le quartier et suscite de nombreuses réactions.

Yes We Camp (YWC) s’installe effectivement dans l’historique îlot Velten, sorte de trait d’union entre Belsunce et la porte d’Aix, qui est en phase de restructuration depuis 2016 dans le cadre du projet de renouvellement urbain Grand centre-ville. Coco Velten est un projet hybride avec trois principaux volets : social, économique et culturel. L’objectif : “créer des liens entre les personnes en insertion et la dynamique entrepreneuriale et culturelle portée par les autres occupants du projet”, peut-on lire sur le site de YWC. Ces trois dimensions vont être pilotées par un trio opérateur. L’association marseillaise Yes We Camp, qui a bien grandi depuis son camping éphémère à l’Estaque en 2013, s’occupe de l’accueil du public, de la direction globale du projet et porte la convention d’occupation temporaire du bâtiment. Déjà présent sur le territoire notamment avec son projet Foresta au pied de Grand littoral, Yes We Camp porte également à Paris le projet ressemblant des Grands voisins. Le Groupe SOS Solidarité assure la gestion du foyer d’hébergement et l’accueil de personnes vulnérables. Enfin, c’est la coopérative Plateau urbain qui animera la communauté d’acteurs économiques sélectionnés par un appel à candidature. Le bâtiment est ainsi divisé en trois zones de surface équivalente pour ces trois volets.

Une chose est sûre, Coco Velten sera loin de ressembler aux Grands Voisins parisiens. Bien qu’il en soit inspiré directement, la grande différence réside en l’implantation du site selon Marie Biet : “Ici nous sommes dans un quartier précaire, pas comme aux Grands voisins : ce sont deux univers totalement différents. Le challenge sur ce territoire sera d’arriver à créer du lien avec les habitants du quartier”. Pour Yves Millo, coordinateur du théâtre de l’Oeuvre voisin*, “refaire la même chose serait une erreur: on ne veut pas d’un lieu bobo, on veut un lieu qui puisse renforcer l’identité du quartier”. Autre différence significative avec le grand frère parisien : l’impulsion étatique donnée à Coco Velten.

Les Grands voisins

Né en 2015, ce projet d’aménagement temporaire s’est installé dans l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e arrondissement de Paris. Porté par Aurore, Yes We Camp et Plateau urbain, ce projet a permis la cohabitation entre 200 structures, un camping de 100 places et 600 places d’hébergement. Il ne reste plus que deux ans avant que l’aventure se termine, le temps que se finalisent les travaux de transformation de l’ancien hôpital.

“L’État est venu nous chercher”

À l’initiative du projet : l’État, qui a installé à Marseille l’un de ses “laboratoires d’innovation territoriale” surnommé “Lab zéro”. Installé à la friche de la Belle de Mai, cette structure souhaite imaginer de nouvelles solutions pour lutter contre “le sans abrisme” et le non-recours au droit à Marseille. Ces hypothèses sont ensuite expérimentées à l’échelle de la ville et ont vocation à s’étendre à l’échelle nationale si c’est une réussite. Coco Velten fait partie de ces expérimentations, c’est pour cette raison que la préfecture a proposé à Yes We Camp de créer ce nouveau projet d’occupation temporaire. “Que l’État vienne nous chercher, c’est une première”, se félicite Marianne Jouandeau, qui a participé au projet des Grands voisins, porté par la mairie de Paris. Coco Velten s’installe donc pour trois ans, le temps que ce bâtiment appartenant à l’État soit racheté par la Ville de Marseille, une procédure qui devrait s’achever fin 2021. L’ouverture au public est prévue pour janvier 2019 et suscite dès aujourd’hui des réactions.

“Je pense qu’il va sûrement y avoir un effet de com’ quand les médias vont découvrir Coco Velten. Le projet mettra en lumière le lieu sans forcément rappeler ce qu’il y avait avant, et en présentant peut-être Yes We Camp comme l’association qui a fait vivre ou revivre ce lieu alors qu’il vit déjà depuis des années”, appréhende déjà Marie Biet du centre social. Le CCO est plutôt confiant quant à la cohabitation avec ce nouveau voisin mais reste alerte. “On va tout faire pour que ça ne fasse pas de l’ombre au centre social et pour qu’on travaille véritablement ensemble”, raconte celle qui s’occupe notamment du projet alimentation en lien avec Coco Velten. Depuis octobre, le centre social est en effet équipé d’une grande cuisine collective qui sera entre autre utilisée pour la future cantine de Coco Velten. Des projets de jardinage de l’îlot sont d’ailleurs en discussion entre les deux structures.

D’autres acteurs locaux impliqués dans Coco Velten se questionnent. Yves Millo, dont le théâtre est partenaire, est pragmatique : “Dans les intentions le projet est intéressant mais il restera ce que l’on voudra bien en faire. Coco Velten se veut faire de l’innovation sociale, c’est possible si on travaille avec les habitants du quartier. Il faut en faire un endroit d’échange et d’ouverture et pas un lieu bobo”. Une vigilance que partage le CCO Velten. “Sur l’aspect social, c’est sûr qu’on sera bien en veille. On veut s’assurer que la mixité soit réelle et que la population qui est là puisse trouver sa place dans un tel projet”, explique Marie Biet.

L'îlot Velten, trait d'union entre Belsunce et Porte d'Aix. Crédit : Yes We Camp
L’îlot Velten, trait d’union entre Belsunce et Porte d’Aix. Crédit : Yes We Camp

Le projet est auto-financé aux deux tiers, avance Marianne Jouandeau. Le tiers de financement restant devrait être apporté par divers partenaires institutionnels (État, conseil régional, conseil départemental, Euroméditerranée et le groupe public Caisse des dépôts), même si les conventions sont toujours en cours de signature. Marianne Jouandeau n’a ainsi pas souhaité chiffrer le financement global du projet, celui-ci étant “toujours en cours de développement”.

Quel contenu pour le projet social ?

Tandis que l’ouverture au public est prévue pour janvier 2019, le foyer d’accueil sera opérationnel “dans l’hiver, selon l’avancement des travaux” explique Marianne Jouandeau. Il est ainsi prévu qu’entre 80 et 100 personnes soient accueillies sans condition de durée autre que celle de la convention d’occupation temporaire. Le public visé est celui de personnes en difficulté d’accès au logement ou bien des “primo-appelants” ; c’est-à-dire les personnes qui vivent une première mise à la rue. Les hébergés doivent bénéficier d’un accompagnement de travailleurs sociaux pour trouver à terme un logement pérenne.

L’arrivée d’un tel projet d’hébergement dans le quartier n’est pas passée inaperçu et suscite de nombreuses interrogations, notamment du côté des riverains. “Le projet est relativement mal perçu par les habitants : beaucoup ont peur que ça paupérise le quartier qui est déjà dans une situation de précarité réelle” décrit Marie Biet. Lors d’une réunion publique le 29 mai pour présenter le projet, de nombreuses questions concernaient, selon le compte-rendu effectué par le comité d’intérêt de quartier, le volet hébergement : “Quel type de public sera accueilli ? L’entrée se fera-t-elle par la cour Velten ou par la rue Bernard du Bois ?”.

Cette crainte est d’autant plus présente à cause du souvenir de l’installation dans le bâtiment cet hiver d’un accueil d’urgence via le 115, commandé par la préfecture dans le cadre du plan grand froid. Lors de cette réunion publique, Sabine Bernasconi maire LR des 1er et 7e arrondissements, a eu le soucis de rassurer les riverains en soulignant notamment que “ce qui a été mis en place cet hiver est totalement différent de la réalité du projet présenté”.

Au sein même des acteurs liés au projet, il existe une véritable inquiétude. “Coco Velten est comme un ovni qui atterrit dans le quartier. C’est un projet ambitieux mais dont les forces en présence ne sont peut-être pas assez nombreuses”, glisse l’un d’eux qui souhaite garder l’anonymat. Sur la partie sociale, plusieurs questions restent d’ailleurs en suspens. Si Coco Velten souhaite proposer de véritables logements et non de l’hébergement d’urgence, comment faire le tri parmi les demandeurs ? Comment savoir qui l’on peut qualifier de “primo-appelant” ? Et comment peut-on faire de la hiérarchie dans la précarité ? Pour l’instant, chez les promoteurs du projet, on peine à répondre précisément sur le projet social.

Un nouveau modèle d’aménagement

Dans un article publié en mars 2018, la géographe Angèle de Lamberterie écrit que “le caractère temporaire des structures d’hébergement renforce leur caractère précaire, et donc la précarité des publics hébergés, en particulier dans une ville dense dans laquelle il est difficile de trouver un terrain suffisamment spacieux et disponible où ré-implanter la structure”. Pas de quoi décourager les acteurs du projet pour autant. “Nous avons beaucoup échangé avec les équipes de Yes We Camp qui nous ont expliqué que la temporalité fait justement partie des conditions de réussite d’un tel projet. Cela demande tant de consensus, de compromis et de forces à mobiliser au quotidien que finalement c’est un projet qui va tenir justement parce qu’il a une fin programmée”, explique Marjolaine Ducrocq, déléguée régionale de la fédération des acteurs de solidarité.

Si ce projet suscite beaucoup de vigilance du côté des acteurs concernés, il faudra attendre le lancement officiel de Coco Velten pour valider ou non les appréhensions suscitées par le contenu du projet social. Comme le rappelle Yves Millo, coordinateur du théâtre de l’œuvre* : “c’est bien sûr trop tôt pour présager de quoique ce soit, mais les acteurs du quartier sont mobilisés aujourd’hui, c’est certain. Il n’y a qu’en faisant qu’on se rendra compte si les acteurs locaux arriveront réellement à avoir de l’influence ou non le projet de Coco Velten”. Les équipes du trio opérateur ne seront donc pas seuls pour créer ce nouveau lieu de vie, reste à savoir si le projet parviendra à intégrer et à convaincre les riverains de Belsunce et de la porte d’Aix.  

* Le théâtre de l’Œuvre est partenaire de Marsactu pour l’organisation de débats publics


Visite guidée de Coco Velten

Marsactu s’est rendu à l’une des visites publiques du bâtiment, animée par des équipes de Yes We Camp. Sur place, difficile d’imaginer pour l’instant l’installation d’un centre d’hébergement tant les travaux qui restent à faire sont importants dans ces anciens bureaux. “Pas facile d’installer des salles de bain dans un bâtiment de bureaux”, confie Erick-Noël Damagnez, l’un des membres du Groupe SOS. Les futures chambres se situent en effet sur trois niveaux avec une cuisine, une salle de bain et des toilettes situées à chaque étage.

Le bâtiment de Coco Velten est un véritable labyrinthe de couloirs et d’escaliers. Au sous-sol, on découvre avec étonnement les anciennes archives de la direction interrégionale des routes Méditerranée, qui a longtemps occupé les lieux. Ces pièces aux hauts plafonds vont se transformer en espaces calmes dédiés à l’étude ou à des expositions. Plusieurs autres espaces partagés sont prévus dont une cantine/cuisine au rez-de-chaussée et une salle polyvalente au 2e étage dans l’ancien gymnase. Le toit terrasse avec une vue à 360° sur Marseille sera végétalisé grâce à un jardin partagé. Les locaux d’activités se trouveront quant à eux principalement au troisième étage. L’appel à candidature sera lancé en septembre par Plateau urbain ; les acteurs économiques seront ainsi les premiers à s’installer autour de novembre-décembre. Les locaux seront loués à hauteur de 120 euros par mètre carré et par an contre 240 euros en moyenne à Marseille et 280 à Euroméditerranée, selon les chiffres diffusés par Euroméditerranée et le cabinet Cushman & Wakefield.

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