Michel Samson vous présente
Arts et essais

Weiwei, ce qu’on appelle une émotion

Chronique
le 10 Juil 2018
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Après avoir chroniqué la justice et plus récemment la campagne électorale pour Marsactu, le journaliste et écrivain Michel Samson revient dans nos colonnes pour reprendre, à sa façon, l'analyse de la vie artistique locale. Et suivre par la même occasion une saison culturelle marquée par les grandes ambitions de MP2018. Cette semaine, il se frotte à l'art contemporain d'Ai Weiwei au Mucem.

Ai Weiwei, scénographie Cecile Degos juin 2018 Mucem © Francois Deladerriere

Ai Weiwei, scénographie Cecile Degos juin 2018 Mucem © Francois Deladerriere

Hésitant voire méfiant devant l’art contemporain, que j’ai souvent du mal à comprendre comme je l’ai expliqué dans ma dernière chronique, je suis allé au Mucem voir l’exposition Ai Weiwei Fan-Tan d’un pas mesuré. Mondialement reconnu, « il se lance des défis permanents : plus innovant, plus surprenant, plus politique », écrit le journal du Mucem présentant « l’art de la renaissance » dont ce créateur chinois serait un champion. Entrant dans cette exposition, j’ai immédiatement été saisi.

Choqué et ému par cette première grande salle dans laquelle trône un étrange édifice de dix-huit colonnes en bois coloré portant un balcon (?) et reposant sur des boules de verre transparentes : des poutrelles sculptées évoquent immédiatement un art de charpenterie très ancien, d’autres semblent recouvertes de peintures industrielles et cet étrange mélange saute aux yeux quand on se promène, intimidé, sous cette sorte d’échafaudage rose, jaune ou gris. Il s’appelle Colored house (Maison colorée), fut érigé en 2015, est constitué de « bois, peinture industrielle, cristal ». Weiwei, fait voyager dans le temps en affichant ainsi des savoir-faire et des matériaux d’époques différentes : cela saute aux yeux et a immédiatement provoqué une sorte de recul, de petit choc en moi. Ce qu’on appelle une émotion. L’interrogation s’est poursuivie quand j’ai aperçu, à coté de la Maison colorée cette Tables avec deux pieds sur le mur, faite de bois précieux et anciens mais évidemment inutilisable puisque ses deux autres pieds sont posés sur le sol.

On lit dans les textes racontant la vie et l’œuvre de Weiwei qu’il a été impressionné par les œuvres et la méthode des objets tout faits (ready-made) de Marcel Duchamp, l’artiste français qui a révolutionné l’art au XXe siècle en exposant un urinoir. Les premières œuvres de Weiwei, juste à gauche de l’entrée, s’y réfèrent : une paire de chaussures impossible puisque Les chaussures pour un homme (cuir et bois) sont soudées par leur arrière…

Savon géant et lustres clinquants

Ce qui m’a aussi plu est qu’il a adapté son travail au lieu de l’exposition, c’est-à-dire Marseille. Dans cette première salle sont posés deux savons de Marseille exactement conformes au cube traditionnel qu’on fabriquait et qu’on connaît ici depuis plus d’un siècle. Constitué d’huile d’olive, leur matière traditionnelle originale, les savons pèsent chacun… une tonne : ce sont deux cubes d’un mètre de hauteur. S’approchant de celui de gauche je lis, gravée dans le savon, l’intégralité de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 » ! Étrange mélange encore une fois réalisé par l’esprit compliqué de Weiwei : je comprends alors que ce Chinois qui a connu la prison en Chine, comme son père, se demande du savon dont on sait qu’il sert à laver le linge, s’il peut servir à… laver les consciences. Les interpellations politiques de Weiwei peuvent aussi être d’une froide simplicité : dans un extrait du film Human flow (2017) qu’il a réalisé en partie dans la jungle de Calais où survivent des réfugiés désemparés, on voit les grévistes de la faim qui se sont réellement cousu les lèvres. Maladroitement, avec du gros fil qui transperce leurs chair : ils fixent la caméra quand un de leur compagnons explique que ces grévistes sont prêts à mourir pour protester contre « les traitements inhumains et barbares » qu’ils subissent. Ces gros plans, simples, sont à peine regardables tant ils sont tragiques.

Les défis politiques de Weiwei peuvent donc être apparents et faciles à identifier comme ils peuvent provoquent chez le visiteur des questions qu’il oublie souvent de se poser. Humour des savons, des caméras de surveillance en albâtre ou des menottes en jade qui rappellent qu’en Chine Weiwei a été menotté. À propos de son pays d’origine, il a construit un plafonnier démesuré dans la dernière pièce : accrochés au plafond, 61 lustres anciens et tous différents symbolisent « le superlatif du clinquant des lieux de luxe dans la Chine actuelle ». Ça provoque quelque chose comme un (sou)rire jaune.

Ayant construit son exposition en tenant compte du lieu, le Mucem à Marseille, Weiwei tient aussi à raconter comment cette ville a compté pour lui. Ou plutôt pour son père Ai Qing qui y a débarqué « le 12 avril 1929 à 7 h 30 du matin » en provenance de Shanghai en ayant navigué sur le paquebot Paul-Lecat, construit à… La Ciotat !

Le cap Liouquet. Photo : Pauline Goulet.

Sortant de cette exposition simple, émouvante et riche, j’ai marché sur l’ex J4 où, il y a un siècle accostaient des navires arrivés de Chine (décidément ces expositions font voyager dans le temps). S’y tenait une étonnante et très belle exposition : 438, notre littoral, c’est-à-dire 834 photos aériennes de Camille Moirenc sur 438 mètres de long représentant les 438 kilomètres du littoral des Bouches du Rhône « des Saintes Maries de la mer au Cap Liouquet ». Cap superbe que la méconnue Pauline Goulet a aussi photographié au coucher du soleil.

 

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